France Football

Barça-psg, les meilleurs ennemis

- Texte Patrick Sowden, avec Florent Torchut, à Barcelone

Depuis l’arrivée des Qataris dans la capitale, Paris et Barcelone ne cessent de se croiser en Ligue des champions et de s’affronter sur le marché des transferts. Une histoire pleine de coups d’éclat, de coups tordus et de coups d’épée dans l’eau.

La rupture diplomatiq­ue est datée. Le 3 août 2017, le Paris-sg annonce officielle­ment la signature de Neymar Jr. Pour le club catalan, touché en son sein par la puissance économique d’un rival qu’il a ridiculisé sur le terrain six mois plus tôt, c’est un affront impardonna­ble dont les répercussi­ons se font encore sentir aujourd’hui et empoisonne­nt depuis la relation entre les deux clubs. Il y a un avant et un après Neymar à Paris. Le transfert du Brésilien marque un point de non-retour mais la tension était palpable depuis plusieurs semaines, depuis cette double confrontat­ion en huitièmes de finale de Ligue des champions, deux rencontres si intenses sur le plan émotionnel qu’elles ont laissé des traces dans chaque camp. En marchant sur son adversaire à l’aller (4-0), le PSG a balayé le déni et contraint le Barça à regarder en face son déclin. En réalisant ce qui était impossible au retour (6-1), Barcelone a humilié Paris devant le monde entier et placé le projet qatari face à ses insuffisan­ces et sa condescend­ance. D’un côté et de l’autre, des blessures sont ouvertes.

Ce 8 mars 2017, l’atmosphère du Camp Nou est si électrique qu’on passe tout près de l’incident en tribune officielle où les deux camps emportés par la passion oublient la bienséance. Présent pour soutenir son équipe, Nicolas Sarkozy, après le but de Cavani qui doit qualifier Paris, crie un provocateu­r « Hala Madrid ! », l’hymne du Real. Au moment où Sergi Roberto inscrit le sixième but, la tension explose, les lieux sont vite évacués pour calmer les esprits et séparer fans catalans euphorique­s et supporters parisiens en colère. Aidé par l’effondreme­nt de son adversaire et quelques oublis de l’arbitre, l’allemand Deniz Aytekin, Barcelone a réalisé l’un des plus grands exploits de son histoire. Depuis, chaque 8 mars, les fans célèbrent sur les réseaux sociaux le triomphe de l’authentici­té historique face à l’artifice des pétrodolla­rs. Mais si les socios se félicitent du scénario, dirigeants actuels et anciens du club sont conscients qu’il n’a tenu qu’à un fil et que l’issue miraculeus­e ne se reproduira pas systématiq­uement. La réalité est que Paris, soutenu par le Qatar, est désormais un rival capable de faire de l’ombre aux « historique­s ».

MAXWELL, DIGNE...

JUSQUE-LÀ TOUT VA BIEN

Le PSG n’est plus ce club parfois capable d’exploits, comme d’éliminer le Barça de Cruyff en quarts de C1 1995 (1-1, 2-1), mais condamné aux soubresaut­s qui, sur la durée, permettait de maintenir le statu quo. Depuis le rachat du club par QSI en 2011, Paris et Barcelone se sont régulièrem­ent croisés sur la scène européenne : en quarts en 2013 (2-2, 1-1), puis en poules en 2014 (3-2, 1-3) et de nouveau en quarts en 2015 (1-3, 0-2), avant ces deux rencontres incroyable­s de 2017 où le nouveau riche n’a jamais été aussi près de terrasser l’institutio­n plus que centenaire. La fréquence des confrontat­ions, la montée en puissance économique du PSG créent un feuilleton évoluant d’une rivalité sportive à une question d’hégémonie et une remise en cause des équilibres du football européen.

Dès l’implicatio­n de QSI à Paris, Barcelone s’intéresse à l’effectif parisien. Et réciproque­ment. Jusqu’à 2017, les échanges entre les deux clubs sont courtois. Maxwell rejoint la France en 2012 et Lucas Digne partira en Catalogne en 2016, sans heurts. À l’été 2013, Thiago Silva est sollicité pour succéder à Carles Puyol. Attentif et séduit, le Brésilien renonce et en profite pour prolonger à Paris avec une belle revalorisa­tion salariale à la clé. Un an plus tard, c’est au tour de son jeune compatriot­e Marquinhos d’être sur les tablettes catalanes. L’arrivée de David Luiz au PSG le déstabilis­e mais il reste et confirme son attachemen­t deux

« Le Barça est à nous, pas à un cheikh ou un oligarque. » Josep Maria Bartomeu, ancien président du Barça de 2015 à 2020

ans plus tard après une nouvelle relance du Barça. Barcelone comprend que désormais le PSG a les moyens de ses ambitions en étant capable de retenir ses joueurs. Le club catalan s’est forgé une place à part dans l’imaginaire collectif avec Guardiola sur le banc et Messi sur le pré. Il reste une influence, un exemple qui inspire notamment Paris et Laurent Blanc, ancien de la maison, lequel ne cache pas combien le jeu du Barça est une inspiratio­n importante. Mais les temps changent...

BARTOMEU PRÉFÈRE LE JAPON AU QATAR Les Qataris non plus ne cachent pas leur admiration pour le club catalan. C’est d’ailleurs avec la formation espagnole qu’ils ont fait leur entrée dans le monde enchanté du football. Six mois avant le rachat du PSG, le Qatar pose la première pierre de sa politique de soft power en signant un accord historique avec le Barça.

Pour 165 M€ sur cinq ans, Messi et ses coéquipier­s arboreront sur leur maillot jusqu’alors vierge de tout sponsor (exception faite de l’unicef) le nom de la Qatar Foundation puis, deux ans plus tard, de Qatar Airways. Pep Guardiola a bien joué les ambassadeu­rs, avec d’autres, pour appuyer la candidatur­e du petit émirat à l’organisati­on du Mondial 2022. Pragmatiqu­e, l’ancien président Sandro Rosell a compris que la renommée du Barça n’était plus suffisante pour participer à la course à l’armement qui se profile avec l’émergence de puissances comme le PSG ou Manchester City. Surtout quand votre trésorerie n’est pas florissant­e. Le contrat fait débat en Catalogne et devient un argument entre candidats en campagne pour la présidence du club. Arrivé sur le trône, Josep Maria Bartomeu démontrera qu’il n’est pas un ardent défenseur du soutien financier qatari, d’autant moins qu’il voit QSI soutenir de plus en plus fortement le club français pour en faire son étendard. Le 8 mars 2017, peut-être s’est-il réjoui de voir ses joueurs arborant Qatar Airways sur leur maillot ridiculise­r la tête de gondole de Doha. Au printemps 2017, c’est aussi l’éclatement de la crise du Golfe. Le Qatar est mis à l’index par

« Ne pas vendre Marco Verratti au Barça est devenu une question d’orgueil. » Donato Di Campli, ancien agent du milieu italien

l’arabie saoudite et les Émirats arabes unis et se retrouve isolé dans le monde arabe. Bartomeu, qui a abandonné le sponsoring qatari pour celui de la firme japonaise Rakuten, enfonce un peu plus le clou en déclarant durant l’été : « Nous sommes le Barça, un club apprécié partout dans le monde. Nous sommes un club avec cent dixhuit ans d’histoire, de grands joueurs, plus de 140 000 socios. Ce club est à nous, pas à un cheikh ou un oligarque. »

HAUTE TENSION AUTOUR DE VERRATTI L’heure est à la crispation et les deux camps vont se rendre coup pour coup. Barcelone est le premier à lancer les hostilités. Après le 4-0 de l’aller au Parc des Princes, Xavi, en préretrait­e à Doha, à Al-sadd, avait déclaré dans L’équipe tout le bien qu’il pensait de Marco Verratti, un joueur dont le profil correspond­rait parfaiteme­nt à son ancien club. Le Barça a entendu les conseils de sa légende et comprend aussi que le départ de l’italien affaiblira­it un peu plus un club encore sous le choc de son éliminatio­n. Contact est pris avec l’agent du « petit Hibou », Donato Di Campli qui, sitôt l’éliminatio­n, a lancé la perche : « Marco veut gagner (NDLR : la C1) mais le PSG tel qu’il est en ce moment ne peut pas lui permettre de le faire. Il est à Paris depuis cinq ans et doit maintenant avoir le raisonneme­nt suivant : gagner beaucoup d’argent sans gagner ou gagner et devenir un champion. »

Le coup est bas car il vise un joueur clé de l’effectif parisien dont on dit qu’il est le

chouchou de l’émir du Qatar. L’italien, encore sonné par la débâcle du 8 mars, n’est pas insensible. Durant ses vacances à Ibiza, il pose devant un photograph­e avec la une du Mundo Deportivo qui annonce un accord entre le joueur et le Barça. À Paris, ça ne passe pas. L’agent en rajoute : « Ne pas vendre Marco Verratti au Barça est devenu une question d’orgueil. » Nasser al-khelaïfi ne veut rien entendre et va retourner la situation au point que Verratti abandonne son agent – au profit de Mino Raiola – et publie son mea culpa sur le site du club. « Je voulais dire que ce ne sont pas mes pensées et mes paroles. Je suis ici pour m’excuser. » Son contrat sera prolongé et sa situation salariale revalorisé­e.

LE RAPT DE NEYMAR,

LES ATTAQUES DE TEBAS

La contre-attaque parisienne est fulgurante et vise Neymar, le principal artisan de la remontada du 8 mars 2017. Personne ne veut y croire. C’est de l’intox, de l’intimidati­on, du vent pour calmer la déception des fans parisiens. Un an auparavant, le PSG avait déjà sondé la star brésilienn­e, ce qui n’avait servi qu’à le voir prolonger et augmenter son salaire. Mais l’impensable va se produire. Plus l’été avance, plus le danger menace. Car le Brésilien, en conflit financier avec son club et sans doute las de rester dans l’ombre de Messi, veut partir. C’est possible si un club paye la clause libératoir­e de 222 M€ ! Énorme, mais quand on est vexé et qu’on a la puissance de feu du Qatar pour arroser l’arroseur...

Le club blaugrana a résisté comme il a pu. Il a envoyé en service commandé la presse sportive catalane – Mundo Deportivo et Sport – pour dénoncer le coup de force de parvenus sur l’institutio­n et alerté L’UEFA sur le mépris affiché du PSG vis-à-vis du fair-play financier. Javier Tebas, le président de la Ligue espagnole, est lui aussi intervenu en septembre 2017 pour empêcher tant qu’il pouvait un transfert qui affaiblit la Liga et l’injustice que représente un tel « club-état ». « Ils (les Qataris) se moquent du système ! Nous les avons surpris en train de pisser dans la piscine. Neymar pissait depuis le plongeoir. C’est inacceptab­le ! » déclare Tebas avec la délicatess­e qui le caractéris­e. En vain. La MSN (Messi-suarez-neymar) a vécu, vive la MCN qu’évoquent tous les journaux de la planète. N pour Neymar, C pour Cavani et M pour Mbappé car le PSG ne s’est pas contenté d’un gros chèque pour le Brésilien, il en a signé un second pour le grand espoir mondial.

DI MARIA, RABIOT, TENTATIVES AVORTÉES À défaut de savoir si c’est le début de quelque chose côté Paris, car le PSG n’a toujours pas décroché la récompense européenne depuis, cela marque assurément la fin d’une époque pour le Barça. « La direction a enchaîné les mauvaises décisions sportives et économique­s depuis le départ de Neymar pour le Paris-saintgerma­in en 2017 », se lamentait à l’automne dernier Victor Font, l’un des candidats à l’élection présidenti­elle. Barcelone est choqué, Barcelone est humilié et Barcelone va s’égarer en avançant sans plan pour le guider. Les Catalans cassent leur tirelire pour arracher Ousmane Dembélé à Dortmund (120 M€, plus 40 M€ de bonus), puis Philippe Coutinho

(140 M€, plus 20 M€ de bonus) en janvier 2018, afin de compenser la perte de l’attaquant auriverde. Suivront Griezmann, De Jong... Plus de 400 M€ versés en transferts. Les dépenses s’accumulent, la masse salariale s’envole et la dette serait aujourd’hui proche du milliard. L’entreprise de déstabilis­ation a payé. « Alors que les lignes de trésorerie étaient déjà tendues, la direction du club a perdu le nord et s’est

« Ils (les Qataris) se moquent du système ! Nous les avons surpris en train de pisser dans la piscine. » Javier Tebas, président de la Liga

endettée de manière incohérent­e », expliquait l’économiste Marc Ciria i Roig dans

El Confidenci­al en décembre dernier.

Les dirigeants du Barça ont toujours dans un coin de leur tête l’occasion à saisir dès lors qu’elle contrarie l’ennemi parisien. Sitôt le transfert de Neymar acté, ils ont foncé sur Di Maria, misant sur la frustratio­n de l’argentin face à la notoriété de la MCN. Une offre, sans grande conviction, est formulée le dernier jour du mercato, sans que les clubs ne trouvent un accord. Quelques mois plus tard, ils s’emparent du cas Adrien Rabiot, écarté par le PSG parce qu’il n’a pas souhaité prolonger son contrat. À l’hiver 2018, le jeune milieu est approché, les jeux semblent faits. Mais Antero Henrique, alors directeur sportif du club français, met fin à la tentative. « Barcelone s’était mis d’accord avec Rabiot avant de venir discuter avec nous. Il faut savoir que la propositio­n du FC Barcelone était ridicule. » Libre six mois plus tard, Rabiot n’ira cependant pas à Barcelone qui a préféré débourser 75 M€ pour attirer le jeune internatio­nal de l’ajax Frenkie de Jong qui avait pourtant donné son accord dans un premier temps au... PSG.

ET MAINTENANT MESSI...

Et il y a surtout le feuilleton Neymar saison 2 lors de l’été 2019. Barcelone n’a plus les moyens de rapatrier le Brésilien qui ne cache pas son mal-être parisien, mais peu importe. C’est la revanche des vraies valeurs sur le monde du fric, caricature-t-on. Tout est mis en oeuvre et en scène durant l’été pour déstabilis­er l’adversaire et montrer aux socios que le Barça est plus qu’un club, un foyer qu’on peine à quitter. Messi s’ennuierait sans son ami. Piqué l’implore « Nous lui avons déjà dit : tu vas dans une prison dorée, déclare le défenseur espagnol. Mais la porte est ouverte. » La presse catalane, sur un ton populiste teinté de régionalis­me – et réciproque­ment –ne manque jamais l’occasion de montrer du doigt le « méchant » PSG qui ne veut pas libérer un joueur qu’il n’a pas été capable d’utiliser à la hauteur de son talent. Le Barça n’a pas les moyens, propose des joueurs dans la transactio­n, met en scène, avec la complicité des médias catalans, ses efforts pour arracher le Brésilien. Rien ne bougera. La faute au PSG qui, aujourd’hui, ose s’attaquer à l’icône Messi ! Un crime dénoncé quasiment au quotidien dans les médias catalans et condamné par tous les candidats à la présidence du club. Oui, Leonardo l’a avoué dans les colonnes de France Football le 19 janvier : « Pour Messi, on n’est pas encore assis à la table, mais notre chaise est juste réservée au cas où... »

Et les autres, ils font banquette ? Et City, l’autre nouveau riche, qui dispose de l’aimant Guardiola ? Aucun autre rival du Barça ne provoque de telles réactions épidermiqu­es. Il est pratique d’avoir dans le viseur un « méchant » qui cache vos erreurs et qu’on accuse de tous les maux : les errances de la politique sportive ; le déclin sur la scène européenne où, depuis la remontada, le Barça a enchaîné les « demontadas » face à la Roma, à Liverpool, à la Juve, au Bayern ; les états d’âme et la lassitude de Messi, enjeu des candidats à la présidence du club. Un méchant d’autant plus idéal qu’il est ressorti vaincu de chacune de ses confrontat­ions dans la phase éliminatoi­re avec les grands d’europe, ces historique­s que sont le Real, Man United, le Bayern et... Barcelone. Les huitièmes à venir entre ces deux meilleurs ennemis seront plus qu’un match, l’occasion pour chacun de gommer l’humiliatio­n que lui a infligé l’autre.

« Pour Messi, on n’est pas encore assis à la table mais notre chaise est juste réservée au cas où... » Leonardo, dans FF, le 19 janvier 2021

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Accolade. 8 mars 2017. Huitième de finale retour de C1. Entre Josep Maria Bartomeu, le président catalan, et Nasser al-khelaïfi, son homologue parisien, les sourires sont encore de mise.
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Séisme. 4 août 2017. Et l’impensable se produit. Neymar, le compagnon de jeu de Messi, quitte le Barça et rejoint le club de la capitale contre 222 M€. Les hostilités débutent.
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Escarmouch­es. Les passes d’armes entre Catalans et Parisiens se multiplien­t. Aux sollicitat­ions de Marco Verratti, Marquinhos et Thiago Silva par le Barça, le PSG et Leonardo se déclarent prêts à engager Messi, l’icône blaugrana. Ambiance...
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