France Football

À la belle époque

Dans l’ombre de la très sélective Ligue des champions, la Ligue Europa a conservé la diversité et le parfum des soirées européenne­s d’antan. Cette année encore, son plateau vaut le détour.

- Texte Thierry Marchand

Un effectif coté à 13 M€, un stade de 7 000 places et un record historique de transferts qui culmine à 800 000 €. Bienvenue au AC Wolfsberge­r, seizième-finaliste de la Ligue Europa dans laquelle le club d’une ville autrichien­ne de

25 000 habitants affrontera le Tottenham de José Mourinho et ses 550 M€ de revenus globaux. Une histoire parmi d’autres dont n’est jamais avare le printemps de la deuxième des Coupes d’europe, la « Coupe du jeudi » comme la surnomment perfidemen­t les Anglais, qui, au coeur d’une semaine de foot, constitue la discrète transition entre les matches de C1 et les rencontres de Championna­t du week-end. Même si la carotte que constitue depuis six ans un ticket de Ligue des champions pour le vainqueur lui a permis de faire toilette et d’attirer un tantinet le regard des nantis, la mal nommée C3 pâtit encore largement de la comparaiso­n avec sa soeur aînée. Et pourtant, elle reste au football ce que le disco est à la musique : le meilleur moyen de s’éclater et de revisiter un horizon disparu.

Cela fait longtemps qu’un représenta­nt autrichien n’a plus fréquenté la Ligue des champions au printemps. La dernière trace remonte à vingt ans tout juste, quand Sturm Graz, sorti premier d’un groupe où figuraient aussi Galatasara­y, les Glasgow Rangers et Monaco, s’était aventuré jusqu’au deuxième tour de la phase de poules, qui faisait alors office de huitièmes de finale à rallonge. Le pays de Mozart et Sindelar ne voit plus aujourd’hui ses printemps européens que par le prisme de cette Coupe d’europe du pauvre, dont le vainqueur (FC Séville) a touché l’an dernier

100 M€ de moins que le club le mieux pourvu en Ligue des champions (le PSG, 140 M€, contre 40 M€ aux Andalous). Il n’est pas le seul. Cette saison, dix-huit pays sont représenté­s en C3 en cette fin d’hiver, contre six seulement en C1 (avec un tour de moins). On en dénombrait dix-neuf l’an dernier quand la Ligue des champions n’accueillai­t alors que les uniques ambassadeu­rs des cinq grands Championna­ts européens. De là à dire que la Ligue Europa est la « vraie » Coupe d’europe, et non une Ligue fermée comme sa grande soeur, il y a un pas qu’on peut franchir. Ou pas...

PLURALISME ET ÉLITISME

Une chose est certaine : la Ligue Europa concerne tout ou partie d’une élite continenta­le très élargie, puisque l’azerbaïdja­n, Chypre, la Pologne et l’irlande étaient représenté­es en phase de poules cet automne, comme la Hongrie, le Kazakhstan et le Luxembourg l’année passée. Pluraliste, la C3 n’en est pas moins sélective, même si cet élitisme possède un côté vintage. Cette saison, quinze anciens vainqueurs de Coupes d’europe (dont six de C1, soit l’ajax, Benfica, le PSV, Manchester United, le Milan AC et l’étoile Rouge Belgrade) et quatre anciens finalistes seront au départ des seizièmes de finale. Ils étaient respective­ment treize (ex-vainqueurs) et huit (finalistes) il y a un an. Une constante, donc.

Mieux, une tendance récente montre une nouvelle appétence des grands d’europe pour cette compétitio­n sous-évaluée (l’effet carotte). Lors des cinq dernières saisons, huit des neuf finalistes ou vainqueurs avaient, soit gagné la C1 (Liverpool, Manchester United, Ajax amsterdam, Marseille, Inter Milan, Chelsea), soit disputé la finale (Arsenal, Atletico Madrid). Le neuvième larron, le FC Séville, a pour sa part remporté l’épreuve à six reprises depuis 2006, dont quatre fois lors des sept dernières années (2014, 2015, 2016 et 2020). On ajoutera au tableau d’honneur les deux finales

Cette épreuve est au foot ce que le disco est à la musique : le meilleur moyen de revisiter un horizon disparu.

récentes d’un autre ancien grand d’europe, Benfica (2013 et 2014), et on aura un aperçu de l’ensemble d’un tableau aux tons rétros.

UN RÉVÉLATEUR DE TALENTS

Parce qu’elle fait revivre des noms que nos souvenirs n’ont jamais vraiment effacés mais que le modernisme et le fric ont relégués plus ou moins récemment aux oubliettes (Benfica, Ajax, Étoile Rouge, Glasgow Rangers, Dynamo Kiev et même Milan AC), la Ligue Europa a cette vertu de condenser la présent et le passé. Elle est l’épreuve des clubs qui s’émancipent comme de ceux qui veulent renaître ou se rassurer. Sûrement plus celle des géants comme le Bayern, qui ne l’a plus disputée depuis 2008, le Barça (depuis 2004) ou le Real Madrid (depuis 1995). Consolante pour les uns (Man United), jardin d’eden pour les autres (Molde), elle est le marchepied qui permet le grand saut, ou le sursaut. Surprenant­e, la C3 est moins prévisible que la C1, et surtout moins lancinante dans son casting. Quand douze des seize rescapés de C1 étaient déjà présents en février 2020 au même endroit (soit 75 %), ils ne sont que treize sur trente-deux dans le même cas en Ligue Europa, autrement dit 40 %. À la variété des affiches, s’ajoute également une nouvelle brillance. Au programme de la semaine, un

Étoile Rouge-milan AC ou un Benfica-arsenal ne font-ils pas le match avec les Lazio-bayern, Mönchengla­dbach-man City ou FC Sévilledor­tmund proposés en C1 ?

Digne antichambr­e du grand salon qu’est la C1, la Ligue Europa permet de redécouvri­r le passé de ceux qui furent autrefois des héros, et également d’entrevoir les vedettes de demain. C’est en C3 que l’europe apprit à connaître l’existence d’erling Haaland (avec Molde, puis Salzbourg il y a seulement deux ans et demi), de Marcus Rashford (premier match pro contre Midtjyllan­d il y a cinq ans) et même d’un certain Paul Pogba (troisième match pro contre Bilbao avec MU en mars 2012), pour ne citer qu’eux. La Ligue Europa, c’est le palmarès de la chanson d’autrefois, Guy Lux en moins : un révélateur de talents. Parce que l’enjeu est moindre et que les rotations s’imposent, les entraîneur­s n’hésitent pas à lancer leurs pépites sur le devant de cette scène-là.

UN COURS D’HISTOIRE-GÉO

La découverte de l’inconnu, voilà bien un des autres atouts de la C3, sorte de condensé d’un cours magistral d’histoire et de géographie qui oblige à être curieux et à ressortir les livres et les atlas. La Ligue Europa, c’est apprendre où se trouvent Molde, Krasnodar, Leicester ou Wolfsberg (cette année), Linz, Getafe, Wolverhamp­ton ou Razgrad (l’an passé). C’est découvrir les frontières d’un continent que le football a allégremen­t prolongé au-delà de ses limites naturelles, pour s’établir jusqu’au Moyenorien­t (Israël) ou en Asie centrale (Azerbaïdja­n, Kazakhstan). Des pays quasi invisibles à l’échelon C1 depuis dix ans (une participat­ion chacun). C’est tout cela la Ligue Europa, une compétitio­n d’autant moins évidente à remporter (un tour de plus) que sa programmat­ion (le jeudi) handicape votre semaine de travail et que sa diversité vous contraint à des voyages plus lointains. L’an passé, Man United s’est cogné, en quarante-huit heures, un voyage de 12 000 kilomètres aller-retour pour aller défier Astana, au Kazakhstan. L’équivalent d’un Paris-philadelph­ie aux États-unis. Si la Ligue des champions l’a vampirisée, la C3 reste beaucoup plus qu’un vestibule d’indifféren­ce où l’on cuve après les soirées de C1. Elle est l’essence du football européen tel que le souhaitait Michel Platini, un parfum d’antan au gout de chimère où se mêlent le rêve, l’esprit et l’espoir de tous ceux, nombreux, que la capricieus­e Ligue des champions a laissé sur le bord de la route.

Dix-huit pays sont représenté­s en C3 en cette fin d’hiver, contre six en C1.

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16 mai 2018, finale Atletico Madrid-marseille (3-0), à Lyon. Une rencontre qui mettait aux prises un finaliste et un ancien vainqueur de C1. Le signe de la valeur de la C3.
Gratin. 16 mai 2018, finale Atletico Madrid-marseille (3-0), à Lyon. Une rencontre qui mettait aux prises un finaliste et un ancien vainqueur de C1. Le signe de la valeur de la C3.

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