France Football

Ajax Amsterdam, retours aux sources

Pour entretenir sa légende, le club néerlandai­s a toujours eu cette capacité à faire revenir ses anciens joueurs, sur le terrain, sur le banc ou à des postes de direction.

- Texte Thierry Marchand

On peut revenir à soi, revenir de loin ou revenir de tout, mais revenir à l’ajax sera toujours synonyme de retour aux sources. Le terme « famille » est souvent galvaudé, particuliè­rement dans le monde du football. Dans le cas du club amstelloda­mois, on se rappellera d’abord les paroles de Johan Cruyff, en mai 1984, dans le talk-show radio de Frits Barend et Henk van Dorp : « Je pense qu’il ne faut jamais demander à un profession­nel s’il a un club de coeur parce que c’est d’abord quelqu’un qui bosse. Après, quand on a passé autant de temps dans un club comme l’ajax, il est logique que, d’une certaine manière, vous soyez au minimum influencé par la culture de ce club. »

Cruyff n’était ni un sentimenta­l, ni un romantique. Quand il revint pour la première fois au club, comme joueur, en 1981, c’était uniquement parce qu’un investisse­ment catastroph­ique dans un élevage porcin en Espagne lui avait fait perdre 2,5 M$ et qu’il avait besoin d’argent. Son lien à l’ajax fut, particuliè­rement en public, souvent terni de vénalité et de rapports de force, lui qui déclarait à la fin des années 1980 : « Je suis venu à trois reprises à l’ajax. À chaque fois, le club n’avait pas d’argent quand je suis arrivé. Et, à chaque fois, il en avait beaucoup quand je suis parti. » Mais Cruyff n’a jamais pu se passer de l’ajax comme l’ajax n’a jamais su se passer de Cruyff, qui a donné son nom au stade où évolue le quadruple vainqueur de C1.

« Pour moi, c’était comme retrouver la maison. Je suis connecté au club. »

Davy Klaassen, milieu de terrain de l’ajax

UN CADRE IMMUABLE

Pourquoi revient-on à l’ajax plus qu’ailleurs ? « Parce que ce club possède un côté rassurant. Quand tu reviens, tu retrouves le cadre dans lequel tu as grandi, la même philosophi­e de jeu, le 4-3-3 qu’on t’a enseigné et que rien n’a changé », observe Sonny Silooy, qui quitta l’ajax en 1987 avant d’y évoluer à nouveau deux ans plus tard après un passage au Racing Club de Paris, version Lagardère. Joint au téléphone à Dubaï, où il professe le football « made in Ajax », l’ancien défenseur fait partie de la grosse soixantain­e de joueurs qui est revenue au club après l’avoir quitté. D’abord comme joueur, ensuite comme instructeu­r. Aujourd’hui, avec les autres ex que sont Ronald de Boer, Simon Tahamata, Gerald Vanenburg ou John Bosman, il fait partie de la quinzaine de prêcheurs en mission pour le club aux États-unis, en Australie ou aux Émirats arabes unis. « L’ajax, c’est réellement comme une famille. La différence avec la période où j’ai débuté (NDLR : 1980), c’est que la famille s’est élargie et

que la maison est devenue plus grande », reprend Silooy qui travaille pour les Lanciers depuis vingt-sept ans, dont quatorze en tant que joueur (sept saisons à deux reprises, 19801987, puis 1989-1996).

Silooy est tout sauf un cas isolé. Cette saison, cinq joueurs ayant été révélés au club portaient à nouveau le maillot de l’ajax après avoir fait carrière ailleurs : Maarten Stekelenbu­rg, Daley Blind, Davy Klaassen, Quincy Promes et Klaas-jan Huntelaar avant que ce dernier ne parte pour Schalke 04 le mois dernier. Ici, l’ancien n’est pas un mercenaire mais un pèlerin parti porter la bonne parole avant de revenir au bercail, soit pour terminer sa carrière et encadrer les jeunes sur le terrain, soit pour veiller à leur développem­ent dans la structure éducatrice ou chez les pros, voire pour veiller aux destinées du club. Aux cinq joueurs précités, s’ajoutent cette saison Danny Blind (membre du conseil de surveillan­ce), Marc Overmars (directeur du football), Edwin van der Sar (directeur exécutif), Michael Reiziger, Winston Bogarde et Christian Poulsen (adjoints de l’entraîneur), Richard Witschge (membre du staff technique) et John Heitinga (entraîneur des U19). Tous avaient quitté l’ajax. Tous y sont à nouveau en place.

BONUS FINANCIERS

Davy Klaassen n’est pas différent. À 27 ans, le milieu de terrain a fait son come-back cet été après une saison à Everton et deux au Werder Brême. « Pour moi, c’était comme retrouver la maison. J’ai passé la moitié de ma vie ici. Je suis connecté au club », a expliqué celui que Cruyff avait autrefois identifié comme un clone de Xavi et Kroos pour sa touche de balle et son pouvoir d’accélérati­on du jeu. Klaassen était parti en 2017 pour 27 M€ afin de permettre l’éclosion de Donny van de Beek. Il est revenu pour 11 M€ au départ de ce dernier à Manchester. Bénéfice de l’opération : 16 M€. En plus du bonus financier, l’ajax récupère un joueur encore dans la force de l’âge, déjà formé à ses valeurs, à son identité et au système tactique du club, dont l’intégratio­n n’a pas pris une semaine. L’aspect financier n’est pas négligeabl­e. Il fait même désormais partie du modèle économique du club. Depuis cinquante ans, et encore plus depuis l’arrêt Bosman de décembre 1995 confirmant la libre circulatio­n des joueurs, l’ajax vend pour subsister. Et les récupère souvent ensuite à moindre coût. Des onze titulaires ayant disputé la finale de C1 remportée face à la Juve en 1995 (1-0), neuf sont revenus au club après l’avoir quitté : comme joueur (Frank Rijkaard, Edgar Davids, Jari Litmanen, Danny Blind et Ronald de Boer), comme technicien (Frank de Boer et Michael Reiziger) ou comme dirigeant (Edwin van der Sar et Marc Overmars). On y ajoutera l’entraîneur qu’était Louis van Gaal, son ancien milieu de terrain dans les années 1970. « L’ajax garde toujours le contact avec ses joueurs quand ils s’en vont », explique David Endt, dont les plus de quarante ans passés à l’ajax comprennen­t une carrière sur le terrain et une reconversi­on comme team manager et chef de presse. « Les garçons reviennent parce qu’ils ont gardé des bons souvenirs du club, qu’ils y ont remporté des titres et parce que la stature du club en impose, quoi qu’on en dise. Surtout, un retour est souvent synonyme de reconversi­on pour l’après-carrière. Qui mieux qu’un ancien joueur de l’ajax peut enseigner aux jeunes la culture du club ? Mais, pour cela, il faut du caractère et des capacités de pédagogue. L’ajax ne fait pas revenir n’importe qui non plus. »

L’ÉMOTION DE LITMANEN

Pas n’importe qui, en effet. Car, selon les préceptes de Cruyff, qui veulent que le jeu passe par l’axe, du gardien à l’avant-centre via la sentinelle, beaucoup de revenants sont des joueurs axiaux, qu’ils soient défenseurs (Stekelenbu­rg, Blind), milieux (Klaassen) ou attaquants (Huntelaar). Ceux-là possèdent également une influence qui va au-delà de leur valeur technique. Parmi ces grands anciens revenus au club depuis le passage au profession­nalisme au début des années 1960, on citera Rinus Michels, Cruyff, Van Gaal, Krol, Van Basten, Bergkamp, Ronald Koeman ou Danny Blind, qui ont tous muté entraîneur­s, mais aussi les Groot, Davids, Rijkaard, Verlaat, Wouters, Jonk, Winter, Menzo, Scholten, Van’t Schip ou l’an passé Ryan Babel, dont c’était le troisième passage. Une liste non exhaustive. « Ce n’est évidemment pas une coïncidenc­e, reprend David Endt. L’ajax entretient une forme d’héritage permanent, mais aussi un lien filial avec ses joueurs. Je me souviens de l’émotion qu’avait provoqué le retour de Litmanen, en 2002, que ce soit chez les supporters ou chez l’attaquant, lequel avait consenti un gros sacrifice financier pour rejouer dans ce club où il avait été heureux. » Comme lui, reviendron­t demain des Lasse Schöne ou Ian Vertonghen, dont le retour (impossible l’été dernier car la priorité reste l’émancipati­on des jeunes talents) est déjà programmé. Comme le dit si bien David Endt, « pour le club comme le joueur, ces retours sont une résurrecti­on permanente ».

« Le club ne fait pas revenir n’importe qui non plus. »

David Endt, ancien joueur et team manager

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Tous les chemins reviennent à Amsterdam. Sur un banc pour Johan Cruyff, vainqueur de la C2 1987, sur le terrain pour Daley Blind, ou en tant que dirigeant comme Edwin van der Sar et Marc Overmars.
Nid. Tous les chemins reviennent à Amsterdam. Sur un banc pour Johan Cruyff, vainqueur de la C2 1987, sur le terrain pour Daley Blind, ou en tant que dirigeant comme Edwin van der Sar et Marc Overmars.
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