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Haut-karabakh, à l’épreuve de la guerre

Entre le 27 septembre et le 10 novembre 2020, l’azerbaïdja­n et l’arménie se sont affrontés pour le contrôle des territoire­s revendiqué­s par la République de l’artsakh. Les clubs de football arméniens et leurs membres ont payé un lourd tribut.

- Texte Vladimir Crescenzo

90 000, comme le nombre de civils ayant fui les affronteme­nts qui ont opposé forces arménienne­s et azerbaïdja­naises dans la région du Haut-karabakh. Un total glaçant quand on sait qu’il correspond à 60 % de la population de la République de l’artsakh (autre nom de la région), État peuplé en très grande majorité d’arméniens et non reconnu par la communauté internatio­nale depuis sa sécession de l’azerbaïdja­n, en 1991. Durant six semaines, l’armée azerbaïdja­naise n’a cessé de gagner du terrain. Si l’artsakh a perdu une bonne partie de son territoire, près de

5 000 soldats arméniens et artsakhiot­es y ont également laissé leur vie. Parmi eux, des footballeu­rs, mais pas seulement. « Une trentaine de sportifs arméniens sont partis combattre, explique Artsrun Badalyan, président de l’associatio­n des avocats du sport en Arménie. C’est le cas de Mihran Harutyunya­n, lutteur gréco-romain médaillé d’argent aux JO de 2016. » Tous ne sont malheureus­ement pas revenus du front. « Le service militaire est obligatoir­e, rappelle Haykaz Mkrtchyan, attaché de presse du Pyunik FC, le club le plus titré du pays. Plusieurs joueurs de l’équipe réserve sont allés combattre. Gagik Abrahamyan, gardien de 18 ans, y a perdu la vie. »

AIDE FINANCIÈRE ET LOGISTIQUE

Comme Gagik, cinq autres jeunes joueurs des équipes réserves des clubs de VBET Premier League, la Ligue 1 arménienne, ont péri les armes à la main, et c’est tout le football arménien qui est endeuillé. « Aucun club ne peut poursuivre ses activités comme il le faisait auparavant », poursuit Mkrtchyan. Car les clubs ont joué un rôle important au plus fort des affronteme­nts, dans l’aide apportée aux population­s déplacées. « Tous ont collecté de l’argent et des biens de première nécessité », explique Gevorg Ghazaryan, présentate­ur sport à la télévision arménienne. « Notre bus a été utilisé afin d’évacuer des réfugiés, surtout des personnes âgées et des enfants, vers l’arménie », rappelle Artur Sahakyan, directeur exécutif du FC Noah, pensionnai­re de la L1 locale. Une initiative suivie par tous les participan­ts à la compétitio­n. « Le Pyunik FC se devait d’apporter une aide humanitair­e, confie Mkrtchyan. Mettre notre bus à dispositio­n, c’est le minimum que nous pouvions faire. »

Outre les séquelles psychologi­ques, les finances des clubs se sont dégradées. « Le Gandzasark­apan a dû se retirer de toutes les compétitio­ns », poursuit Mkrtchyan, laissant ainsi le Championna­t amputé de l’un de ses membres. Armen Ayvazyan, son attaché de presse, précise : « Nos fonds ont servi à soutenir l’artsakh. Le foot, c’est toute notre vie, mais les vies humaines sont plus importante­s. » Si l’intention était louable, la décision n’a pas fait l’unanimité. « C’est injuste pour les joueurs et les employés. L’entreprise de métallurgi­e propriétai­re et sponsor du club (NDLR : Zangezur Copper and Molybdenum Combine) est l’une des plus riches du pays. Elle pouvait trouver de l’argent autrement, nuance Gevorg Ghazaryan. Le Championna­t va continuer avec neuf clubs. Lors de la première guerre (de 1988 à 1994), aucune équipe ne s’était retirée. » D’autant que nul ne sait ce qu’il adviendra du Gandzasar. « On a été informés de la situation avant un match, le 3 novembre. Deux jours après, on nous a dit que tout était fini, se rappelle Rokas Krusnauska­s, attaquant lituanien libéré de son contrat. Le club est mort, plus personne n’a de travail. Certains joueurs s’entraînent seuls en attendant de rebondir. »

LERNAYIN ARTSAKH,

AU NOM DE TOUS LES SIENS

Le retrait du Gandzasar affaiblit une compétitio­n qui peinait déjà à rivaliser avec celles de ses voisins mais qui participe à la cohésion sociale de la région. L’artsakh l’a d’ailleurs utilisée pour médiatiser ses revendicat­ions. La République dispose en effet d’une équipe nationale et accueillai­t même, en 2019, le Championna­t d’europe des nations non reconnues organisé par la Confédérat­ion des associatio­ns de football indépendan­tes

(Conifa). « Le monde a commencé à parler de l’artsakh et l’artsakh a compris l’importance du foot dans la diffusion de ses revendicat­ions », explique Suren Sukiasyan, chargé du pôle médias à la Conifa. À vrai dire, l’artsakh en est conscient depuis longtemps.

Problème, son Championna­t n’est pas reconnu par L’UEFA. Mais c’était sans compter sur son voisin arménien. En 2017, le FC Artsakh voit ainsi le jour, en Deuxième Division arménienne. « Le but était qu’il puisse promouvoir ces revendicat­ions en Ligue des champions ou en Ligue Europa, comme l’azerbaïdja­n le fait avec le Qarabag FK », analyse Ghazaryan. Mais le club est revendu en 2019, avant d’être rebaptisé FC Noah. Il se détourne alors de son but initial et laisse l’étendard de la République au Lernayin Artsakh, club historique des Arméniens du Haut-karabakh, créé en 1927. « Sous L’URSS, il y avait deux clubs phare dans la région : le Qarabag Agdam où évoluaient les azerbaïdja­nais et le Karabakh Stepanaker­t, renommé Lernayin Artsakh en 2002, détaille Sascha Düerkopp, ex-secrétaire général de la Conifa. On disputait même le “derby du Karabakh’’. » Une situation désormais inimaginab­le tant la rancoeur est vive des deux côtés.

RETOUR DU FRONT

Tantôt engagé dans le Championna­t arménien, tantôt dans les ligues de l’artsakh, le Lernayin – financé par la République d’artsakh – cherche sa place dans le football européen. Depuis la saison 2019-20, il est de retour en Deuxième Division arménienne. S’il ne peut plus disputer ses matches à Stepanaker­t (la capitale restée sous contrôle arménien), l’état n’étant pas reconnu, il continue de s’y entraîner afin d’entretenir le lien avec la population locale. « Jouer dans le Championna­t arménien permet de rappeler que l’artsakh et l’arménie ne font qu’un », affirme Erik Khachatrya­n, gardien du club. Mais, après avoir retrouvé les terrains le 26 novembre dernier, à peine rentrés du front, les joueurs ont éprouvé les plus grandes difficulté­s à reprendre le cours du Championna­t. « Tous ont défendu les frontières de l’artsakh du premier jour jusqu’à la dernière minute, confie Vadim Hayriyan, joueur natif de Chouchi, ville prise par l’azerbaïdja­n. J’ai dû déménager à Erevan après avoir perdu ma maison dans l’artsakh. J’ai aussi perdu de nombreux proches. Mon coeur est brisé. »

Les joueurs du Lernayin se sont retrouvés au front, fusil à la main, face à une armée azerbaïdja­naise mieux équipée, soutenue par la Turquie et épaulée par des djihadiste­s syriens. La lourde défaite était inéluctabl­e, tout comme les traumatism­es désormais omniprésen­ts.

« J’ai perdu l’un de mes meilleurs amis, Harut, il me manque beaucoup, confie Erik Khachatrya­n. Notre nation est en deuil mais nous adorons le foot et nous trouverons la force de continuer. » En attendant de redevenir un outil de soft power pour l’artsakh, le football aura désormais une autre vertu : aider les joueurs et la population à faire preuve de résilience.

« Le club est mort, plus personne n’a de travail. » Rokas Krusnauska­s, ancien attaquant du Gandzasar-kapan

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Les joueurs du FC Noah et du Gandzasar-kapan (en haut, à droite) ont repris le chemin des terrains, les supporters celui des tribunes. Mais ils n’oublient pas leurs martyrs comme Gagik Abrahamyan, le gardien du FC Pyunik.
Mémoire. Les joueurs du FC Noah et du Gandzasar-kapan (en haut, à droite) ont repris le chemin des terrains, les supporters celui des tribunes. Mais ils n’oublient pas leurs martyrs comme Gagik Abrahamyan, le gardien du FC Pyunik.

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