So­ciet

ELLES LES ONT MIS AU MONDE, LES ONT CHOYÉS (OU PAS), ET UN JOUR, LEURS EN­FANTS ONT COM­MIS L’IMPENSABLE. VIOLS, MEURTRES, AT­TEN­TATS… PEUT-ON CONTI­NUER À AI­MER SON FILS QUAND IL EST DE­VE­NU UN MONSTRE ? EN­QUÊTE.

Glamour (France) - - La Une - Par Cé­line Puer­tas

C'est im­pos­sible qu’il fasse une chose pa­reille. Im­pos­sible. Il m’a dit : “Mais ma­man, je te le jure, je te l’as­sure !”, les yeux dans les yeux. Je le crois. S’il était cou­pable de quelque chose, il au­rait la tête qui chan­ge­rait. Il se­rait dif­fé­rent. Il ne pour­rait pas me men­tir jus­qu’à ce point- là. S’il y avait eu le moindre doute, je l’au­rais res­sen­ti. » Ch­ris­tiane Le­lan­dais, la mère de Nor­dahl Le­lan­dais, a cla­mé l’in­no­cence de son fils pen­dant des se­maines. Jus­qu’à ce qu’il avoue, en fé­vrier der­nier, son im­pli­ca­tion dans le meurtre de la pe­tite Maë­lys, puis dans ce­lui du ca­po­ral Noyer. De­puis, Ch­ris­tiane Le­lan­dais a gar­dé le si­lence, anéan­tie, comme toutes ces mères qui ont dé­cou­vert du jour au len­de­main que leur fils avait du sang sur les mains.

DU BI­BE­RON À LA PRI­SON

Quelle que soit la na­ture du crime, il y a une ques­tion que toute mère d’as­sas­sin se pose jus­qu’à la fin de sa vie (et que le monde en­tier semble hur­ler dans ses oreilles en­core aba­sour­dies par la nou­velle) : « Com­ment ai-je pu ne rien voir ve­nir ? » Aux États-unis, le 20 avril 1999, Dy­lan Kle­bold, 17 ans, abat de sang-froid avec un autre ca­ma­rade, Eric Har­ris, douze élèves et un pro­fes­seur du ly­cée de Co­lum­bine, où il est sco­la­ri­sé, et blesse vingt per­sonnes. Il se donne en­suite la mort. Sa mère, Sue Kle­bold, a, comme tous les ma­tins, en­ten­du son fils par­tir et cla­quer la porte en lâ­chant un simple « bye ». Dans son Ted Talk (re­gar­dé plus de 4 mil­lions de fois), cette sep­tua­gé­naire au re­gard doux ex­plique, des larmes dans la voix : « Avant la fu­sillade, je me consi­dé­rais comme une bonne mère. Pen­dant des an­nées, j’ai pas­sé mes sou­ve­nirs au peigne fin, es­sayé de com­prendre à quel mo­ment j’avais échoué en tant que parent. J’ai fait une er­reur. J’ai mis son chan­ge­ment d’hu­meur sur le compte de l’ado­les­cence. Si ça ar­ri­vait au­jourd’hui, je creu­se­rais pour com­prendre ce qui le tra­casse. J’ai été in­ca­pable de l’em­pê­cher de faire du mal aux autres et de se faire du mal. » Sa culpa­bi­li­té dé­vo­rante, Su­san l’a cou­chée sur le pa­pier, dans son ou­vrage Com­ment mon fils a-t-il pu

tuer ? (Ro­bert Laf­font), après s’être mu­rée dans le si­lence pen­dant dix ans. So­phie et Do­mi­nique Mou­li­nas, les pa­rents de Mat­thieu, un jeune Gar­dois

de 17 ans qui a vio­lé et tué une de ses ca­ma­rades, Agnès Ma­rin, ont, eux aus­si choi­si d’écrire leur douleur, à dé­faut de pou­voir en par­ler, dans

Pa­rents à per­pé­tui­té (Flam­ma­rion). Dès la pre­mière page, ils ex­pliquent : « Nous sommes pé­tris de honte, de cha­grin, de culpa­bi­li­té. Après quatre an­nées de si­lence, nous vou­lons, ici, es­sayer de com­prendre. En re­mon­tant le fil de notre his­toire, de nos dé­ci­sions de pa­rents, bonnes ou mau­vaises, sans rien omettre, sans rien ca­cher. »

À QUI LA FAUTE ?

Com­prendre. Une idée qui vire à l’ob­ses­sion pour beau­coup de pa­rents. Quelle est leur res­pon­sa­bi­li­té dans la dé­rive de cet en­fant ? Est-il pos­sible de dé­ce­ler des in­dices en amont, avant que le point de non-re­tour ne soit at­teint ? Pour Ro­land Cou­tan­ceau, psy­chiatre ex­pert au­près des tri­bu­naux et au­teur de Vio­lences et fa­mille (Du­nod), il fau­drait dé­jà com­prendre pour­quoi un en­fant de­vient un meur­trier. Et l’en­semble des pa­ra­mètres à prendre en compte est com­plexe. « L’idée qu’un en­fant qui dé­rive dans la trans­gres­sion a été mal édu­qué est po­pu­laire, et théo­ri­sée par cer­tains psys. Mais c’est une vé­ri­té par­tielle. Il y a un fac­teur de construc­tion édu­ca­tive, il y a un fac­teur de don­nées psy­cho­bio­lo­giques, et puis il y a quelque chose d’en­core plus sub­til, ce qu’on ap­pelle l’ima­gi­naire. On ne sait pas pour­quoi cer­tains as­pirent à être pré­sident de la Ré­pu­blique, et d’autres à de­ve­nir des meur­triers. J’ai, par exemple, sui­vi un jeune qui vou­lait ab­so­lu­ment tuer un Fran­çais moyen, du genre at­ta­ché-case et cos­tume gris. Il pen­sait qu’ain­si il se fe­rait re­mar­quer, en réa­li­sant quelque chose d’unique. » Cer­tains pas­sages à l’acte sur­prennent to­ta­le­ment l’en­tou­rage. D’autres moins. Il y a des pa­rents qui ne voient rien ve­nir, d’autres qui iden­ti­fient des com­por­te­ments étranges, tur­bu­lents, s’in­quiètent, mais ne savent pas com­ment gé­rer cet en­fant in­com­pris qui se tient face à eux. « Un en­fant plus to­nique et plus pro­vo­ca­teur que la moyenne est dif­fi­cile à éle­ver. Est-ce qu’on peut consi­dé­rer que l’édu­ca­tion n’a pas été as­sez ef­fi­cace dans cer­tains cas ? Oui, peut-être. Je pense être un bon psy­chiatre et pour­tant, par­fois, au contact de cer­tains jeunes, je me dis : “Si j’étais leur père, je ra­me­rais comme un ma­lade.” Il y a des tem­pé­ra­ments qui dé­passent la ca­pa­ci­té édu­ca­tive des pa­rents. Plu­sieurs fu­turs meur­triers passent sous les ra­dars des psys qui les suivent, alors com­ment de­man­der aux membres de la fa­mille d’avoir le re­cul suf­fi­sant ? »

UNE EN­FANCE VIO­LENTE Chaque meur­trier a une his­toire dif­fé­rente, mais une chose est sûre : de nom­breux tueurs en sé­rie ont vé­cu

Dans plus de 90 % des cas, on trouve des pro­blème d’al­coo­lisme ou de drogue au sein de la cel­lule fa­mi­liale, des abus phy­siques, sexuels ou psy­chlo­giques sur l’en­fant. Sté­phane Bour­goin, spé­cia­liste des tueurs en sé­rie

des trau­ma­tismes dès le plus jeune âge. Et si tous les bé­bés nés dans des fa­milles à la dé­rive ne sont pas de­ve­nus des se­rial killers, une en­fance dif­fi­cile est un fort dé­no­mi­na­teur com­mun. Sté­phane Bour­goin, au­teur de L’ogre

des Ar­dennes (Gras­set) et Tueurs (Points), spé­cia­liste de ces as­sas­sins au mode d’ac­tion par­ti­cu­lier, en a ren­con­tré soixante-dix-sept, aux quatre coins du monde. Tous lui ont par­lé de leurs pa­rents, sans ex­cep­tion. « Dans plus de 90 % des cas, on trouve des pro­blèmes d’al­coo­lisme ou de drogue au sein de la cel­lule fa­mi­liale, des abus phy­siques, sexuels ou psy­cho­lo­giques sur l’en­fant. Ed Kem­per ( dix vic­times au to­tal, dont ses grands-pa­rents et sa propre mère, ndlr), m’a beau­coup par­lé de l’ab­sence de son père. Et son pas­sage à l’acte est to­ta­le­ment mo­ti­vé par la haine de sa mère, qui, en plus de lui ré­pé­ter qu’il était un bon à rien, le fai­sait dor­mir dans la cave, à cô­té de la chau­dière, alors que sa soeur avait une chambre à elle, à l’étage. Ste­wart Wil­ken ( con­dam­né à la fin des an­nées 1990 pour meurtre et can­ni­ba­lisme, ndlr) a été vio­lé par son père, qui lui brû­lait les par­ties gé­ni­tales avec des mé­gots et le lais­sait se nour­rir dans l’écuelle des chiens.

Tom­my Lynn Sells (con­dam­né à mort en 1999 pour un meurtre mais soup­çon­né d’en avoir com­mis au moins vingt et un autres, ndlr) avait une soeur ju­melle. Quand elle est morte, sa mère a ins­crit le pré­nom « Tom­my » sur sa pierre tom­bale. Elle louait éga­le­ment son fils à un voi­sin pé­do­phile. »

MÈRES À LA BARRE

Chro­ni­queuse ju­di­ciaire et au­teure de L’amour (fou) pour un cri­mi­nel (Le Cherche-mi­di), Isa­belle Hor­lans a cou­vert plus de trois cents af­faires et faits di­vers, et as­sis­té à deux cents au­diences. Elle a vu des di­zaines de mères dé­fi­ler à la barre, les a ob­ser­vées, meur­tries au plus pro­fond de leur chair, avoir le cou­rage de se pré­sen­ter au tri­bu­nal, de se te­nir de­bout face aux fa­milles de vic­times, en­deuillées à ja­mais à cause de l’en­fant qu’elles ont mis au monde. « Ces mères ont sou­vent un dis­cours d’apai­se­ment et de­mandent par­fois par­don à la place de leur fils. Elles ne mi­ni­misent pas les actes, mais sou­haitent dire leurs re­grets, im­menses. » Et, mal­gré l’in­ten­si­té de leur cha­grin, il est fré­quent qu’elles gardent le contact avec leur en­fant, sauf dans le cas des tueurs en sé­rie, qui ne re­çoivent que très peu de vi­sites

« Ces mères de­mandent par­fois par­don à la place de leur fils. Elles ne mi­ni­misent pas [...] mais sou­haitent dire leurs re­grets, im­menses. » Isa­belle Hor­lans, chro­ni­queuse ju­di­ciaire

Dy­lan Kle­bold Com­ment Sue Kle­bold au­rait-elle pu ima­gi­ner son fils Dy­lan en tueur de masse ? À droite, Kle­bold, 17 ans, se filme juste avant de per­pé­trer, en avril 1999, le mas­sacre de Co­lom­bine.

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