COMMENT LA FRANCE A OB­TE­NU LA RYDER CUP

Golf Magazine - - SOMMAIRE - PAR JEAN-ÉDOUARD BISSONNET PHO­TOS AFP / GET­TY IMAGES

De l’idée – un peu folle – d’or­ga­ni­ser dans notre pays l’épreuve la plus my­thique du golf mon­dial à la dé­ci­sion fi­nale, en pas­sant par le pro­jet de can­di­da­ture et le tra­vail de lob­bying, nous vous contons l’his­toire in­croyable de l’at­tri­bu­tion de la Ryder Cup 2018 à la France.

Mais qui a eu cette idée folle d’or­ga­ni­ser la Ryder Cup en France? Dans ce «pe­tit» pays du golf, en mal de grands cham­pions et si loin de la cul­ture an­glo-saxonne qui do­mine notre sport… Pour­tant, la France s’ap­prête à ac­cueillir, dans quelques se­maines, l’épreuve la plus my­thique du golf mon­dial, après avoir me­né une cam­pagne exem­plaire et réus­sit l’ex­ploit de re­de­ve­nir une na­tion gol­fique qui compte. Voi­ci le ré­cit, as­sez in­croyable, de l’at­tri­bu­tion de la Ryder Cup à la France…

L'idée

Nous sommes à la fin de l’an­née 2007 et la France du golf coule des jours heu­reux. Le nombre des li­cen­ciés à la Ff­golf ap­proche les 400 000, avec un taux de pro­gres­sion confor­table, sou­vent su­pé­rieur à 3 % par an… Un rythme en­viable, mais loin des aug­men­ta­tions de li­cen­ciés liés à l’ac­cueil de grands évé­ne­ments spor­tifs. La coupe du monde de rug­by en 2007 a per­mis une ex­plo­sion de 30 % du nombre de li­cen­ciés en France ! Le golf, par le biais de sa fé­dé­ra­tion, est bien dé­ci­dé à suivre cet exemple pour dé­ve­lop­per le nombre de ses pra­ti­quants. « On avait pris la tem­pé­ra­ture au­près du PGA Tour et de l’eu­ro­pean Tour afin de pas­ser l’open de France en épreuve des cham­pion­nats du monde, mais ce­la n’avait pas abou­ti… » , ex­plique Ch­ris­tophe Mu­nie­sa, dé­jà di­rec­teur exé­cu­tif de la Ff­golf. C’est alors que la so­cié­té IMG, par la voix de son re­pré­sen­tant en France à l’époque, Pa­trice Bar­quez, et la fa­mille Mourgue d’algue soufflent l’idée d’or­ga­ni­ser une Sol­heim Cup, la confron­ta­tion amé­ri­ca­no-eu­ro­péenne en ver­sion fé­mi­nine, avec le golf de Joyen­val comme site hôte. « Le su­jet est ar­ri­vé en bu­reau di­rec­teur et l’on s’est ra­pi­de­ment ren­du compte que l’ac­cueil de la Sol­heim Cup coû­tait presque aus­si cher que ce­lui de la Ryder Cup… De plus, si la France de­vait ac­cueillir un grand évé­ne­ment spor­tif, c’était for­cé­ment au Golf Na­tio­nal » , re­prend Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Mais l’idée est sur les rails et, en ce dé­but d’an­née 2008, Georges Bar­ba­ret, pré­sident de la Ff­golf, dé­cide de confier le tout nou­veau dos­sier « Ryder Cup » à Pas­cal Gri­zot, alors en charge du haut ni­veau ama­teur. « Pas­cal est un homme de dé­fis, is­su du monde de l’en­tre­prise. Je sa­vais qu’une fois in­ves­ti, il se don­ne­rait à fond et ne lâ­che­rait rien. J’ai dit à Pas­cal et à Ch­ris­tophe : ‘Si vous vou­lez y al­ler, al­lez-y !’ » , ra­conte Georges Bar­ba­ret, qui peut comp­ter sur le sou­tien du co­mi­té di­rec­teur et, no­tam­ment, sur ce­lui de Jean-lou Cha­ron, des­ti­né à lui suc­cé­der à la tête de la Ff­golf. Une étude de fai­sa­bi­li­té est donc lan­cée. Très vite, pour l’ai­der à consti­tuer son dos­sier, la Ff­golf se tourne vers IMG, agence mon­diale de mar­ke­ting spor­tif et ac­teur in­fluent dans l’uni­vers du golf, avec la plu­part des meilleurs joueurs du monde sous contrat, de Ti­ger Woods, le n° 1 mon­dial, à Co­lin Mont­go­me­rie, alors ca­pi­taine de l’équipe eu­ro­péenne de Ryder Cup.

La can­di­da­ture

« Au dé­but, nous crai­gnions un peu de man­quer de lé­gi­ti­mi­té. Aus­si, nous nous sommes ap­puyés sur IMG, puis éga­le­ment sur Ha­vas. Mais en bonne agence de mar­ke­ting, IMG avait bien l’in­ten­tion d’ac­com­pa­gner plu­sieurs can­di­da­tures… », grince Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Du cô­té de la Ff­golf et de Pas­cal Gri­zot, c’était hors de ques­tion. « Pas­cal a été très fort, car il a dit au boss D’IMG, Guy Kin­nings: ‘Si vous nous ac­com­pa­gnez, c’est

nous ex­clu­si­ve­ment. Et vous êtes avec nous à 100% !’ » , ra­conte Pa­trice Bar­quez. Ce­lui qui fut, avec Mi­chael Pask, dé­ta­ché par IMG pour ac­com­pa­gner la can­di­da­ture fran­çaise se re­mé­more en­core ce coup de bluff. Mais tout res­tait à faire. Seuls deux pa­ra­mètres étaient connus. D’une part, la Ryder Cup 2018 se­rait ré­ser­vée à l’eu­rope conti­nen­tale. D’autre part, Ryder Cup Eu­rope chan­geait le sys­tème. La can­di­da­ture ne se­rait plus por­tée par un mil­liar­daire, prêt à mettre 40 mil­lions d’eu­ros sur la table, comme Mi­chael Smur­fit au K Club en 2006 ou Ter­ry Mat­thews au Cel­tic Ma­nor en 2010, mais par un pays, un peu à la ma­nière des jeux Olym­piques. « Il faut bien com­prendre qu’un chan­ge­ment très im­por­tant est in­ter­ve­nu en 2001, puis­qu’à cette date, l’or­ga­ni­sa­tion de la Ryder Cup est pas­sée de la PGA an­glaise à l’eu­ro­pean Tour. Et que l’at­tri­bu­tion du lieu de la Ryder Cup 2018 est dé­ci­dée, pour la toute pre­mière fois, par le cir­cuit eu­ro­péen » , ex­plique Scott Kel­ly, alors di­rec­teur du mar­ke­ting de l’eu­ro­pean Tour et de Ryder Cup Eu­rope. Les in­té­rêts du nou­veau dé­ten­teur des droits de la Ryder Cup ne sont donc plus ex­clu­si­ve­ment bri­tan­niques, mais eu­ro­péens… Et les An­glais de l’eu­ro­pean Tour sont eux-mêmes un peu per­dus avec ce nou­veau sys­tème. Aus­si, après la lettre de can­di­da­ture of­fi­cielle de la France ré­di­gée par Georges Bar­ba­ret en fé­vrier 2009, l’eu­ro­pean Tour en­voie à chaque can­di­dat une pré­sen­ta­tion Po­wer­point de dix pages, très som­maire, fai­sant of­fice de ca­hier des charges.

« Pas­cal Gri­zot est un homme de dé­fis et je sa­vais qu’il ne lâ­che­rait rien. Je lui ai dit : ‘Si vous vou­lez y al­ler, al­lez-y !’ » Georges Bar­ba­ret, ex-pré­sident de la Ff­golf

Puis il convoque les re­pré­sen­tants de chaque pays à Went­worth, près de Londres, au siège du cir­cuit eu­ro­péen, pour un en­tre­tien. « Ce fut un peu la réunion fon­da­trice, une sorte de grand oral de pré-lan­ce­ment où cha­cun pré­sen­tait son pro­jet. Mais

les choses ne se sont pas vrai­ment pas­sées comme pré­vu…» , en sou­rit au­jourd’hui Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Lorsque la dé­lé­ga­tion fran­çaise ar­rive dans le pres­ti­gieux club lon­do­nien, elle est re­çue par tous les pontes de Ryder Cup Eu­rope : Ri­chard Hills, le grand pa­tron, Scott Kel­ly, Ed­ward Kit­son, Da­vid Mcla­ren, Da­vid Gar­land… Pour­tant, l’am­biance n’est pas des plus stu­dieuses. « Alors que je leur ex­pli­quais pour­quoi la France était can­di­date, au­cun d’eux ne m’écou­tait. Il y en avait un qui écri­vait des tex­tos, un autre ses e-mails, et même un qui li­sait son jour­nal. C’était sur­réa­liste, narre Pas­cal Gri­zot, en­core ef­fa­ré dix ans après. À ce mo­ment-là ar­rive George O’gra­dy, le pa­tron de l’eu­ro­pean Tour, en criant: ‘C’est fan­tas­tique, il y a des Fran­çais à Went­worth. Nous, on les ac­cueille avec du cham­pagne !’. Et il fait ou­vrir des bou­teilles. À ce mo­ment-là, j’étais ex­cé­dé ! Je lui ai dit : ‘George, est-ce que vous pen­sez que la France est lé­gi­time pour ac­cueillir la Ryder Cup?’. Il m’a ré­pon­du avec un grand sou­rire : ‘Mais oui, bien sûr, mais ne dé­pen­sez pas trop d’ar­gent quand même pen­dant la can­di­da­ture!’. » Dire que la can­di­da­ture fran­çaise n’était pas prise au sé­rieux est un doux eu­phé­misme. Et dès le len­de­main, les Bri­tan­niques pa­riant sur tout, la dé­lé­ga­tion fran­çaise dé­couvre les cotes at­tri­buées à sa can­di­da­ture. La France était 5e sur 6…, der­rière l’al­le­magne, la Suède, l’es­pagne et le Por­tu­gal. Seuls les Pays-bas étaient der­rière. « Dès le dé­but, la can­di­da­ture fran­çaise a été prise au sé­rieux. Je ne com­prends pas pour­quoi Pas­cal a pu avoir l’im­pres­sion contraire. Il est ar­ri­vé très pré­pa­ré et très motivé, alors que nous étions en­core au tout dé­but du pro­ces­sus. C’est nous qui n’étions peut-être pas as­sez pré­pa­rés. Di­sons qu’il y avait un pro­blème de ti­ming entre nous…» , ad­met Scott Kel­ly, le seul fran­co­phone et le plus fran­co­phile du bu­reau de l’eu­ro­pean Tour. « Mais nous n’étions pas dé­cou­ra­gés pour au­tant, car nous sa­vions que si on ar­ri­vait à ré­soudre l’équa­tion fi­nan­cière, il n’y avait au­cune rai­son que l’on perde. On avait plus de points forts que de points faibles. Nous étions peut-être très op­ti­mistes, mais, de mon cô­té, j’y al­lais pour ga­gner et rien d’autre» , re­prend Pas­cal Gri­zot, pré­sident de la Com­mis­sion Ryder Cup France 2018.

Les en­ga­ge­ments

Très vite, la can­di­da­ture fran­çaise a dû éva­luer ses forces et ses fai­blesses. Et son prin­ci­pal han­di­cap était sa lé­gi­ti­mi­té spor­tive. Con­trai­re­ment à l’es­pagne ou à l’al­le­magne, elle n’avait ni Bal­les­te­ros, ni Lan­ger à faire va­loir… La France a donc cher­ché à avoir le sou­tien de ses pros, à com­men­cer par les deux seuls joueurs qui avaient dé­jà joué la Ryder Cup à l’époque, Jean Van de Velde et Tho­mas Le­vet.

« Si convaincre Tho­mas a été chose ai­sée, ce fut plus dif­fi­cile avec Jean, qui s’était en­ga­gé sur un pro­jet concur­rent au golf des Bordes. Son sou­tien était im­por­tant, car il fai­sait par­tie du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la Ryder Cup » , ex­plique Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. « À l’époque, les re­la­tions entre Pas­cal Gri­zot et Jean Van de Velde n’étaient pas au mieux. Mais Pas­cal a eu l’in­tel­li­gence de mettre son ego de cô­té et il a ap­pe­lé Jean pour le convaincre. Ce fut bien sûr très bé­né­fique pour la can­di­da­ture fran­çaise et, en plus, ils sont de­ve­nus bons amis » , se sou­vient Pa­trice Bar­quez. Nos deux cham­pions, Tho­mas et Jean, se lancent dans la ba­taille sans mé­na­ger leurs ef­forts et en­traînent à leur suite les pe­tits jeunes d’alors : Jac­que­lin, Ha­vret, Bour­dy… « Lors de L’US Open 2010, où il a ter­mi­né 2e et alors que l’on était en pleine cam­pagne de can­di­da­ture, Gré­go­ry Ha­vret n’a pas hé­si­té à jouer avec les ca­pu­chons de la can­di­da­ture fran­çaise, tout comme Gré­go­ry Bour­dy. Ce­la avait beau­coup im­pres­sion­né Ri­chard Hills, le pa­tron de Ryder Cup Eu­rope. Au­cun autre joueur d’un autre pays ne fai­sait ce­la », as­sène Pas­cal Gri­zot. Une im­pli­ca­tion de nos pros très im­por­tante sym­bo­li­que­ment, car il ne faut

pas ou­blier que l’eu­ro­pean Tour est avant tout un grou­pe­ment de joueurs. Mais un grou­pe­ment qui a aus­si be­soin d’ar­gent et dont la Ryder Cup est un peu la cash machine. « Nous étions par­tis du prin­cipe que le fait d’avoir dé­jà un par­cours, ce­lui de l’al­ba­tros au Golf Na­tio­nal, hôte de l’open de France et ap­pré­cié par les joueurs, était un atout. Or, tous les autres can­di­dats ont mis en avant la construc­tion d’un nou­veau tra­cé, dont le pro­mo­teur se­rait Eu­ro­pean Tour De­si­gn » , confesse Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Ce que l’on croyait être un point fort est donc fi­na­le­ment de­ve­nu un point faible, puisque l’on pri­vait Ryder Cup Eu­rope d’un nou­veau mar­ché. Les Por­tu­gais avaient même ima­gi­né, en plus, un pro­gramme im­mo­bi­lier sur leur nou­veau par­cours, où l’eu­ro­pean Tour au­rait tou­ché des in­té­rêts sur la vente de chaque mai­son ! Pas­cal Gri­zot et Ch­ris­tophe Mu­nie­sa trouvent la pa­rade : le Golf Na­tio­nal peut de­ve­nir Eu­ro­pean Tour Des­ti­na­tion, moyen­nant une re­de­vance. Sur­tout, on ajoute dans le dos­sier la construc­tion d’un 18 trous par Eu­ro­pean Tour De­si­gn, à Tosse, dans les Landes, que ce dé­par­te­ment du Sud-ouest ap­pe­lait d’ailleurs de ses voeux. Peu à peu, le pro­jet de can­di­da­ture de la France, le pe­tit poucet de la com­pé­ti­tion, prend corps. La Ff­golf met en avant son plan de « 100 pe­tites struc­tures » afin de dé­ve­lop­per la pra­tique du golf en France et Mon car­net de golf, des­ti­né aux sco­laires, est éga­le­ment lan­cé. Mais la Ff­golf est aus­si en me­sure d’en­ga­ger le sou­tien des li­cen­ciés fran­çais qui don­ne­ront cha­cun, et ce pen­dant douze ans, 3 € pour l’ac­cueil et l’or­ga­ni­sa­tion de la Ryder Cup dans notre pays, soit en­vi­ron 16 mil­lions d’eu­ros au to­tal. « En oc­tobre 2009,

« Bien sûr que la France est lé­gi­time pour ac­cueillir la Ryder Cup. Mais ne dé­pen­sez pas trop d’ar­gent quand même pen­dant votre can­di­da­ture… » George O’gra­dy, ex-pa­tron de l’eu­ro­pean Tour

« On sa­vait qu’il n’y au­rait qu’un seul ga­gnant. Et on avait ex­pli­qué aux An­glais de l’eu­ro­pean Tour que s’ils n’étaient pas ré­glo, nos re­la­tions ne se­raient plus ja­mais les mêmes… » Ch­ris­tophe Mu­nie­sa, di­rec­teur exé­cu­tif de la Ff­golf

le pré­sident Bar­ba­ret m’a de­man­dé d’or­ga­ni­ser une as­sem­blée gé­né­rale ex­tra­or­di­naire et d’ob­te­nir au moins 60 % de votes fa­vo­rables. Nous avons ob­te­nu 53 % de par­ti­ci­pa­tion, ce qui est tout à fait unique, et, par­mi les vo­tants, 92 % ont ac­cep­té le pro­jet d’ac­cueil de la Ryder Cup en France et 83% le plan de fi­nan­ce­ment, in­cluant les 3 € » , se fé­li­cite Pas­cal Gri­zot, qui rap­pelle qu’un vote à peu près iden­tique a don­né un ré­sul­tat né­ga­tif en Suède… « La qua­li­té du Golf Na­tio­nal, les pe­tites struc­tures et puis le sou­tien des li­cen­ciés fran­çais… la can­di­da­ture de la France ap­proche le sans-fautes » , clame alors Scott Kel­ly. Même en in­terne, les der­nières poches de ré­sis­tance dis­pa­raissent.

« La force du pro­jet était suf­fi­sante pour dé­clen­cher l’adhé­sion. De plus, il n’y avait au­cune rai­son d’être contre, dès lors que le

plan de fi­nan­ce­ment était équi­li­bré » , re­prend Pas­cal Gri­zot, en homme d’af­faires pré­cis et avi­sé. Aus­si, l’en­trée de l’état et des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales dans le tour de table fi­nan­cier, à hau­teur de 7 mil­lions d’eu­ros pour le Centre na­tio­nal pour le dé­ve­lop­pe­ment du sport (CNDS), dont un mil­lion pour les tra­vaux, deux mil­lions pour la ré­gion Ile-de-france, 700 000 € pour le dé­par­te­ment des Yve­lines et un peu plus d’un mil­lion pour la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tions de Saint-quen­ti­nen-yve­lines, ren­force la cré­di­bi­li­té du pro­jet. Sans ou­blier l’ap­port non né­gli­geable du Club des en­tre­prises par­te­naires, à hau­teur de 11 mil­lions d’eu­ros en­vi­ron, pour un bud­get glo­bal de près de 38 mil­lions d’eu­ros. À ce mo­ment-là, la can­di­da­ture fran­çaise coche toutes les cases et rien ne semble pou­voir l’ar­rê­ter. D’au­tant que ses concur­rents ne sont pas au mieux. Les Al­le­mands se heurtent à des pro­blèmes de spon­sors, entre leurs construc­teurs au­to­mo­biles, et à une can­di­da­ture très mar­ke­ting au­tour de Bern­hard Lan­ger, sans vé­ri­table sup­port éta­tique. Les Sué­dois, eux, jet­te­ront l’éponge, faute d’avoir pu bou­cler leur bud­get, un an et de­mi avant l’échéance. Quant aux Es­pa­gnols, ils ont dé­jà ac­cueilli la Ryder Cup en 1997, tan­dis que les Por­tu­gais manquent un peu de lé­gi­ti­mi­té. En­fin, les Pays-bas sont un cran en des­sous des autres…

Le lob­bying

Mais l’his­toire nous a prou­vé que ce n’est pas tou­jours le meilleur dos­sier qui l’em­porte… L’échec de l’at­tri­bu­tion des jeux Olym­piques de 2012, alors que la France était fa­vo­rite, est en­core dans toutes les mé­moires. Un énorme tra­vail de lob­bying se met donc en place dans la fou­lée. «On avait ci­blé toutes les per­sonnes à ren­con­trer, en fai­sant des fiches sur cha­cune» , mar­tèle Pa­trice Bar­quez. Per­sonne ne de­vait être ou­blié, même ceux qui, a prio­ri, n’avaient rien à voir dans la dé­ci­sion fi­nale, comme Pe­ter Daw­son ou Tim Fin­chem, les pa­trons res­pec­tifs du R&A et du PGA Tour, mais aus­si les di­ri­geants des grandes en­tre­prises par­te­naires du golf… Car l’avis de ces «dé­ci­deurs» comp­te­rait à un mo­ment ou à un autre. «Le pre­mier à nous avoir ap­por­té son sou­tien of­fi­ciel fut Co­lin Mont­go­me­rie, que je connais­sais de l’époque où j’étais en équipe de France ama­teurs» , pour­suit Pas­cal Gri­zot, qui lui de­mande s’il peut faire une an­nonce of­fi­cielle. L’écos­sais s’y plie à Du­baï, lors du De­sert Clas­sic. «Ce­la a pro­vo­qué un tol­lé par­mi les autres can­di­dats, qui nous ont ac­cu­sé

de l’avoir payé, ce qui n’était bien évi­dem­ment pas le cas » , re­prend le pré­sident de la Com­mis­sion Ryder Cup France 2018. Co­lin Mont­go­me­rie est très vite re­joint par Paul Mc­gin­ley qui, au dé­part, sou­te­nait la can­di­da­ture por­tu­gaise en rai­son de nom­breux spon­sors. Mais l’ir­lan­dais est convain­cu par l’un de ses com­pa­triotes, l’homme d’af­faires Der­mot Des­mond, ral­lié à la cause fran­çaise et qui de­vien­dra même pré­sident d’hon­neur de Ryder Cup France 2018. Puis ce se­ra au tour du Da­nois Tho­mas Bjørn, fu­tur ca­pi­taine de l’équipe eu­ro­péenne… Pas à pas, le tra­vail de lob­bying de Pas­cal Gri­zot et de toute son équipe porte ses fruits. « Les gens ne pou­vaient que consta­ter la force de notre dos­sier et la pas­sion avec la­quelle Pas­cal me­nait le pro­jet» , se sou­vient Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Car lors­qu’il a fal­lu en­core in­ten­si­fier les voyages, Pas­cal Gri­zot n’a ja­mais hé­si­té à mettre ses propres af­faires de cô­té, al­lant jus­qu’à consa­crer 100% de son temps à la can­di­da­ture à la Ryder Cup 2018. Une im­pli­ca­tion bé­né­vole qua­si unique dans l’his­toire du sport fran­çais.

Lors d’un dî­ner à Au­gus­ta, un cé­lèbre ar­chi­tecte amé­ri­cain lui lance: «Je suis le meilleur et je n’ai ja­mais des­si­né de par­cours en France. Donc la France n’a pas de par­cours…» . Dé­mon­tant tous ces ar­gu­ments, Pas­cal ar­rive à ral­lier toute la table à la cause fran­çaise. Un tra­vail de four­mi, pa­tient et mé­ti­cu­leux, au­près des ins­tances du golf mon­dial, mais aus­si dans les mi­nis­tères où la suc­ces­sion des mi­nistres des Sports lui a va­lu quelques nuits blanches, no­tam­ment lorsque Na­jat Val­laud-bel­ka­cem dé­ci­da, sans pré­ve­nir per­sonne, de re­ti­rer une par­tie de la sub­ven­tion et de la ré­at­tri­buer à la coupe du monde de bas­ket-ball… Mal­gré toutes ces em­bûches, le dos­sier fran­çais avance. Il prend la forme d’un contrat de plus de deux cents pages, for­ma­li­sant toutes les pro­messes et les en­ga­ge­ments, et s’af­firme comme le plus abou­ti de tous. «Mais on sa­vait aus­si qu’il n’y au­rait qu’un seul ga­gnant. Et on avait ex­pli­qué à l’eu­ro­pean Tour que s’ils n’étaient pas ré­glo avec nous, nos re­la­tions ne se­raient plus ja­mais les mêmes» , gronde Ch­ris­tophe Mu­nie­sa. Les An­glais ré­pondent alors que la France a le meilleur dos­sier, mais qu’il ne faut sur­tout pas com­mettre d’er­reurs dans la der­nière ligne droite. Même son de cloche du cô­té de Der­mot Des­mond, le fi­dèle sou­tien ir­lan­dais, qui conseille de faire low pro­file. «Nous sommes en avril 2011, à quelques se­maines de la dé­ci­sion. Alors que les Al­le­mands, les Es­pa­gnols, les Por­tu­gais… sont col­lés à George O’gra­dy, le pa­tron de l’eu­ro­pean Tour, Der­mot Des­mond nous conseille de par­tir dès qu’il ar­rive. Il fal­lait vrai­ment que l’on fasse confiance à Der­mot… Fi­na­le­ment, c’est George O’gra­dy qui ve­nait nous voir et nous di­sait: ‘Vous n’avez rien à me de­man­der?’. Et on lui ré­pon­dait: ‘Non, non, nous sa­vons que vous pren­drez la meilleure dé­ci­sion’» , s’amuse Pas­cal Gri­zot, en re­pen­sant à ce jeu de po­ker men­teur.

La dé­ci­sion

Nous sommes à un peu plus d’une se­maine seule­ment de l’an­nonce of­fi­cielle qui doit être faite à Went­worth, en An­gle­terre, au siège de l’eu­ro­pean Tour. La ten­sion est à son comble du cô­té fran­çais. « Je re­çois alors un coup de té­lé­phone de Ri­chard Hills, le pa­tron de Ryder Cup Eu­rope : ‘Le roi d’es­pagne vient de m’ap­pe­ler pour sou­te­nir la can­di­da­ture de son pays, le Pre­mier mi­nistre por­tu­gais aus­si. Et chez vous, qui va m’ap­pe­ler ?’ » , se re­mé­more Pas­cal Gri­zot, avant d’en­chaî­ner : « J’étais fu­rieux, parce que la conseillère des sports de Ni­co­las Sar­ko­zy nous avait re­fu­sé un cour­rier de sou­tien

du pré­sident. » Il ap­pelle im­mé­dia­te­ment Chan­tal Jouan­no, la mi­nistre des Sports, qui com­prend tout de suite l’im­por­tance de la si­tua­tion et lui dé­clare : « Je se­rai là per­son­nel­le­ment avec vous ! » . La ten­sion retombe d’un cran, d’au­tant que la dé­lé­ga­tion fran­çaise se­rait ain­si la seule à être ac­com­pa­gnée d’un re­pré­sen­tant de l’état. Mais, quelques jours avant l’échéance, nou­veau coup de théâtre : on ap­prend le dé­cès de Se­ve­ria­no Bal­les­te­ros, l’im­mense cham­pion es­pa­gnol. Pas­cal Gri­zot, qui craint alors que, sous le coup de l’émo­tion, la Ryder Cup re­tourne en Es­pagne, ap­pelle Scott Kel­ly, qui était de­ve­nu un ami et le meilleur sou­tien de la France au sein de l’eu­ro­pean Tour : « C’est dra­ma­tique, qu’est-ce que je dois faire?’ » . Et de pour­suivre : « Scott a été fan­tas­tique. Il m’a dit

que les jour­na­listes du monde en­tier al­laient m’ap­pe­ler, que je de­vais leur dire que c’était une jour­née de tris­tesse pour le golf mon­dial et que je ne vou­lais pas par­ler des can­di­da­tures par res­pect pour Se­ve­ria­no Bal­les­te­ros. Et je dois re­con­naître que, mal­gré tout le res­pect que j’ai pour Bal­les­te­ros, je ne sais pas si ce­la me se­rait ve­nu na­tu­rel­le­ment à l’es­prit » , avoue Pas­cal Gri­zot, que ces der­nières pé­ri­pé­ties au­raient pu rendre dé­fi­ni­ti­ve­ment in­som­niaque… Le grand jour ar­rive en­fin. Tout le monde est à Went­worth pour l’an­nonce du ré­sul­tat, y com­pris la mi­nistre des Sports, Chan­tal Jouan­no, comme elle s’y était en­ga­gée. «Elle m’a de­man­dé si nous étions sûrs d’avoir ga­gné et je lui ai ré­pon­du que je ne pou­vais pas le lui ga­ran­tir…» , se sou­vient Pas­cal Gri­zot. «C’est vrai, jus­qu’au jour même, la dé­ci­sion au­rait en­core pu chan­ger, même si je ne vois pas pour quelle rai­son…» , re­con­naît Scott Kel­ly, avec son hu­mour et son ac­cent tout bri­tan­niques. Fi­na­le­ment, dix mi­nutes avant l’an­nonce, Ed­ward Kit­son vient voir Pas­cal Gri­zot : «Si ja­mais la France gagne, qui monte sur l’es­trade ?

Il n’y a que deux places…» . C’est alors que Georges Bar­ba­ret, pré­sident de la Ff­golf, a ce geste d’élé­gance et dé­cide de s’ef­fa­cer pour lais­ser Pas­cal Gri­zot, l’in­fa­ti­gable por­teur du pro­jet, mon­ter à la tri­bune aux cô­tés de la mi­nistre. Et lors­qu’en dé­but d’après-mi­di de ce 17 mai 2011, Sam Tor­rance, an­cien ca­pi­taine de la Ryder Cup, an­nonce la vic­toire de la France, la joie et le sou­la­ge­ment par­courent le camp tri­co­lore. Un mé­lange d’eu­pho­rie, de li­bé­ra­tion et de sa­tis­fac­tion du tra­vail bien fait. Sur­tout, en quelques an­nées de can­di­da­ture et de lob­bying in­tense, la France est re­de­ve­nue une na­tion qui compte dans le golf mon­dial. Et si tous les ac­teurs du pro­jet s’ac­cordent au­jourd’hui à dire que c’était peut-être une idée folle, c’était avant tout une belle idée, de celles qui vous dé­passent et vous trans­cendent, et qui lais­se­ra à ja­mais un for­mi­dable hé­ri­tage au golf fran­çais.

Pas­cal Gri­zot, l’in­fa­ti­gable por­teur du pro­jet Ryder Cup France 2018, a mis ses com­pé­tences, son temps et sa pas­sion au ser­vice de ce for­mi­dable chal­lenge.

À de nom­breuses re­prises, la dé­lé­ga­tion fran­çaise a dû se rendre à Went­worth, près de Londres, au siège de l’eu­ro­pean Tour, pour dé­fendre son pro­jet… jus­qu’à la dé­ci­sion fi­nale.

Ch­ris­tophe Mu­nie­sa, di­rec­teur exé­cu­tif de la Ff­golf, a été, lui aus­si, de tous les com­bats.

C’est à Sam Tor­rance, an­cien ca­pi­taine de l’équipe eu­ro­péenne de Ryder Cup, qu’est re­ve­nue la mis­sion d’an­non­cer le nom du pays ayant ob­te­nu l’or­ga­ni­sa­tion de l’édi­tion 2018.

Chan­tal Jouan­no (au centre), la mi­nistre des Sports, avait fait le dé­pla­ce­ment à Went­worth pour as­sis­ter au sacre fran­çais.

Jean Van de Velde comp­tait bien ra­me­ner la Ryder Cup à la mai­son…

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