EN VERT ET CONTRE TOUS

Après un titre de champion du monde et ce­lui de vice-champion en Su­per­sport, Lu­cas Ma­hias a quit­té Ya­ma­ha pour Ka­wa­sa­ki. Un pa­ri osé à l’heure où la ma­chine bleue semble la meilleure 600 du mar­ché.

GP Racing - - Interview - Par Jean-Ai­gnan Mu­seau.

Deuxième temps au terme des deux pre­mières jour­nées d’es­sais 2019 à Jerez, c’est plu­tôt une bonne sur­prise ?

Au fi nal, oui. Je pense que si le dé­part a été un peu dif­fi cile, c’est de mon fait. Jerez n’a ja­mais été une piste où je suis très ra­pide et je me suis mis, dès le dé­but, beau­coup de pres­sion tant je vou­lais bien faire. C’est de plus un cir­cuit où il ne faut pas s’éner­ver, au risque de perdre de la vi­tesse. Dans les der­nières heures, j’ai réus­si à me calmer. Et puis nous sommes re­ve­nus aux ré­glages dont dis­po­sait So­fuo­glu lors­qu’il a ar­rê­té. Lorsque j’ai com­men­cé avec la Ka­wa, j’ai fait chan­ger beau­coup de choses. Je vou­lais trop en faire et rien ne fonc­tion­nait !

La Ka­wa­sa­ki est-elle très dif­fé­rente de la Ya­ma­ha ?

Oui. Pour une per­sonne lamb­da; tu peux prendre toutes les 600 du mar­ché pour faire du cir­cuit. Il n’y a pas de dif­fé­rences. Au ni­veau d’un cham­pion­nat du monde, ce n’est pas pa­reil. La Ka­wa est une moto qui date de 2009 et l’élec­tro­nique est spé­ci­fi que. Contrai­re­ment à la Ya­ma­ha, il n’y a pas de Ride by Wire – l’ac­cé­lé­ra­teur gé­ré par élec­tro­nique. C’est en­core un câble qui com­mande les pa­pillons et mine de rien, c’est une grande dif­fé­rence dans les phases de frei­nage et d’ac­cé­lé­ra­tion. L’élec­tro­ni­cien peut ajus­ter l’ou­ver­ture des gaz alors que lorsque tu as la poi­gnée dans la main, toi seul com­mandes le ré­gime.

En fait, tu as fait ré­gres­ser la Ka­wa plu­tôt que de la faire pro­gres­ser !

Oui. Le vrai truc à chan­ger, c’était moi, pas la moto. On a vou­lu tes­té des choses mais en fait, lorsque tu mo­di­fi es un élé­ment, tu crées d’autres pro­blèmes. Je pense que de­puis 2009, ils ont fait le tour de la ma­chine et qu’il n’y a pas grand- chose à en ti­rer de plus que la pre­mière ver­sion dont j’ai dis­po­sé.

Est-ce pour ces rai­sons qu’aux pre­miers es­sais fin no­vembre, ici même, tu étais si ten­du ?

Cer­tai­ne­ment. Hon­nê­te­ment, je pen­sais que ce se­rait plus fa­cile. Qu’il me suf­fi rait de mon­ter sur la moto pour que ça aille. Ce n’est pas ce qu’il s’est pas­sé. Et c’est frus­trant lorsque t’es sur un cir­cuit, que tu sais sur quelle tra­jec­toire il faut pla­cer ta moto pour al­ler vite et que tu n’y ar­rives pas. Comme un des­si­na­teur qui trace de belles lignes mais qui en fai­sant quelque chose de beau peut aus­si dé­bor­der. C’est pa­reil ici, tu re­viens, tu de­mandes une mo­di­fi ca­tion qui en­gendre un autre pro­blème. Ton chrono ne s’amé­liore pas et tu fi nis par t’éner­ver, perdre le fi l... et pé­ter un plomb !

Tu as beau­coup tra­vaillé cet hi­ver…

Oui. Après les tests fi n no­vembre, j’ai ré­cu­pé­ré une moto avec un mo­teur de sé­rie. On a juste mis un em­brayage ra­cing des­sus et j’ai fait des ki­lo­mètres. Contrai­re­ment aux an­nées pré­cé­dentes où je me suis concen­tré sur la pré­pa­ra­tion phy­sique et sur le mo­to­cross, là, je me suis fo­ca­li­sé sur la vi­tesse. J’ai pra­ti­que­ment fait 3 000 ki­lo­mètres, à Pau et prin­ci­pa­le­ment à Alès. Là- bas, j’avais la piste pour moi, ce qui est l’idéal pour se concen­trer sur la moto. Si j’étais al­lé en Es­pagne, j’au­rais eu de meilleures condi­tions mais j’au­rais été avec tous les autres pi­lotes... ce qui n’est pas ce qu’il y a de mieux pour tra­vailler se­rei­ne­ment, y com­pris en tour­nant à dix se­condes des temps pour es­sayer quelque chose. C’est im­pos­sible à faire lorsque tu n’es pas seul et que tu cherches à mon­trer aux autres ce que tu es ca­pable de faire. C’est hu­main, mais c’est dé­bile...

Zé­ro chute ?

Oui, je ne vou­lais sur­tout pas en­ta­mer le ca­pi­tal confi ance avant d’ar­ri­ver ici. Plus les an­nées passent, plus j’ai peur de me bles­ser. Main­te­nant, lorsque je tombe, je me fais tou­jours un peu mal.

En 2018, tu as joué de mal­chance...

À Phil­lip Is­land, tout se passe bien. Je gagne. En Thaï­lande, je suis vrai­ment vite éga­le­ment et je ter­mine à la 2e place. En re­par­tant de Bu­ri­ram, nous avons eu un ac­ci­dent de la cir­cu­la­tion. Une voi­ture ar­ri­vait à au moins 100 km/ h alors que l’on tra­ver­sait une quatre voies. Ça au­rait pu être plus grave. Notre mo­to­riste a été tou­ché à la tête et un caillot de sang a été dé­tec­té un mois plus tard. En ar­ri­vant en Eu­rope, on s’est ren­du compte que notre mo­teur n’avan­çait vrai­ment pas. C’était un peu com­pli­qué avec Ya­ma­ha. Tout le monde le voyait à la té­lé. Moi, je m’en ren­dais compte sur la moto, et d’un autre cô­té, Ya­ma­ha fai­sait la sourde oreille en disant que tout fonc­tion­nait nor­ma­le­ment. Tu fi nis par ne plus sa­voir d’où vient le pro­blème. Je me suis même de­man­dé si je n’avais pas pris un coup sur la tête dans l’ac­ci­dent et si je n’ar­ri­vais plus à al­ler vite. Les courses ca­tas­tro­phiques se sont en­chaî­nées et je me suis bat­tu pour faire quatre, tan­dis que mon co­équi­pier ne ces­sait de tom­ber en es­sayant de suivre le rythme...

À Imo­la, par exemple, tu tombes deux fois pen­dant la course. Comment tu l’ex­pliques ?

C’est dû au fait de fl ir­ter avec la li­mite. Lorsque tu sais que tu as un mo­teur qui ne marche pas, tu n’as qu’une stra­té­gie pos­sible : par­tir suf­fi sam­ment fort et creu­ser un écart pour em­pê­cher que l’on te re­prenne à l’as­pi. Mais si tu n’ar­rives pas à faire le pre­mier tour en tête, tu es mort. Tout de suite, les mecs te doublent. Mais j’ai quand même fait six pole po­si­tions. Ce qui veut dire que seul, j’ar­ri­vais à ren­trer fort, à sor­tir vite, à me mettre à la li­mite. Mais si, de­vant toi, tu as des mecs qui sont plus ra­pides dans les ac­cé­lé­ra­tions et les bouts droits mais sont stop­pés dans les vi­rages, tu ne t’en sors pas et eux se barrent !

Cor­tese, Clu­zel, etc. avaient aus­si des Ya­ma­ha. Comment fai­saient-ils, eux ?

Ils étaient dans des teams pri­vés. Ils avaient des avions de chasse. Le team of­fi ciel, c’est un peu comme une so­cié­té où il y a beau­coup de per­son­nels. Si dans une en­tre­prise, il y a deux ou­vriers, c’est plus fa­cile de com­mu­ni­quer les in­fos. Si t’as 200 gonzes, il faut pas­ser par tous les éche­lons, re­voir les contrats, etc. avant de pouvoir mo­di­fi er quoi que ce soit ! C’est ce que nous avons su­bi toute l’an­née. Pour au­tant, je ne pense pas qu’il y ait eu de la triche. Il y a juste des gens qui sont plus com­pé­tents que d’autres.

À quel mo­ment as-tu réa­li­sé que c’était cuit ?

Après trois courses en Eu­rope, et une sé­rie de tests à Br­no où il y avait un de­mi- mo­teur à tes­ter pour deux pi­lotes, j’ai com­pris que l’on ne fe­rait rien contre des gars comme Krum­me­na­cher qui sont ar­ri­vés pour les mêmes tests avec quatre mo­tos ! À ce mo­ment,

j’ai cas­sé mon mo­teur ! C’était le pre­mier jour. Et je n’en avais pas pour le se­cond. C’était un fi as­co. C’est là que je me suis dit que ça al­lait être com­pli­qué. À la cou­pure es­ti­vale, je me suis re­mis en ques­tion, et j’ai pous­sé pour que tout le team se bouge. On s’est re­mo­ti­vé, nous sommes ar­ri­vés sur des cir­cuits que j’ap­pré­cie plus. À Por­ti­mao, j’em­plâtre tout jus­qu’au der­nier tour où je me fais avoir ( une cre­vai­son dans le der­nier tour le prive d’une ma­gni­fi que vic­toire, ndlr). Là, je me dis que je suis vrai­ment un chat noir ! À cet ins­tant, Cor­tese n’a qu’une vic­toire... mais fait preuve de ré­gu­la­ri­té.

Pour 2019, tu vi­sais le Su­per­bike et tu te re­piques en Su­per­sport, comment l’as-tu vé­cu ?

Comme une tra­hi­son. En­fi n, ce n’est pas tout à fait le bon mot, mais j’ai été réel­le­ment dé­çu de la pro­po­si­tion que j’ai reçue de Ya­ma­ha. Il était pré­vu que je re­prenne le gui­don de Me­lan­dri, mais la pro­po­si­tion fi nan­cière qui m’a été faite était com­plè­te­ment ri­di­cule. Je suis champion du monde, vi­ce­cham­pion du monde, j’es­time que j’ai une va­leur sur le mar­ché. Je n’ai ja­mais payé pour rou­ler, j’ai même rou­lé gra­tui­te­ment à un cer­tain mo­ment lors­qu’il le fal­lait, ça fait quatre ou cinq ans que je suis payé pour mon mé­tier... et ils m’ont fait une offre qui était à peu près équi­va­lente au sa­laire d’un mé­ca­ni­cien ! De plus, le contrat était sur un an et je ne me voyais pas ap­prendre la ca­té­go­rie avec un cou­teau sous la gorge. Sans même par­ler d’ar­gent, c’était un manque de res­pect par rap­port à mon tra­vail. À par­tir de ce mo­ment- là, dans ma tête, c’était ter­mi­né avec eux. Il fal­lait que je trouve une autre so­lu­tion. Je me suis même de­man­dé si je n’al­lais pas cher­cher une place en en­du­rance... Et puis s’est pré­sen­tée l’op­por­tu­ni­té Ka­wa­sa­ki, qui m’a per­mis de res­ter pi­lote d’usine, et d’être payé nor­ma­le­ment.

Il se dit ici que pour le titre Su­per­sport 2019, il faut re­gar­der les pi­lotes Ya­ma­ha et... la Ka­wa­sa­ki de Ma­hias...

Ce que disent les autres, je m’en fous. Je re­garde les chro­nos. Point. J’ai rou­lé sur la Yam’, je sais ce qu’elle vaut. Je sais ce que So­fuo­glu a fait sur la Ka­wa, même si les chro­nos ont beau­coup évo­lué. Et la vraie en­vie de ga­gner – qu’il n’y avait plus chez Ya­ma­ha – est ce qui m’a pous­sé à me rendre chez Ka­wa­sa­ki. Ici, la per­for­mance prime sur l’autocollan­t po­sé sur la moto. Je n’ai­mais pas l’em­brayage, ils sont tout de suite al­lés en ache­ter deux autres chez un autre four­nis­seur !

Quelles sont les dif­fé­rences entre la Ya­ma­ha et la Ka­wa­sa­ki ?

Mise à part la poi­gnée de gaz, il est dif­fi cile de jau­ger les moteurs à dis­tance tel­le­ment c’est fi n. Le sen­ti­ment que dé­gage la Ka­wa­sa­ki est de pi­lo­ter une moto qui a plu­sieurs an­nées de concep­tion. Elle bouge beau­coup, elle vibre, alors que sur la Yam’, j’avais l’im­pres­sion d’être sur une ma­chine plus fi ltrée.

Comment vois-tu la sai­son ?

L’ob­jec­tif est d’être champion. Je ne m’en­gage pas pour ter­mi­ner 10e. J’ai aus­si en­vie de mon­trer que ce n’est pas parce que j’avais une Ya­ma­ha que je suis de­ve­nu champion du monde... Je veux prou­ver que j’ai du ta­lent avec n’im­porte quelle ma­chine, même si je sais que ça va être dif­fi cile et que la R6 est la moto qu’il faut avoir. Mais j’ai tou­jours été ra­pide lors­qu’on ne m’at­ten­dait pas. Je me ma­gni­fi e dans l’ad­ver­si­té, alors que lorsque j’ai tout, je me mets la pres­sion en me disant que je n’ai pas le droit de me louper. Là, c’est le contraire, je vais me don­ner à 110 %...

Au-de­là de ça, le Su­per­bike reste ton ob­jec­tif ?

Oui, bien sûr. Mais dans de bonnes condi­tions. Dé­sor­mais, je pré­fère me battre pour un titre Su­per­sport plu­tôt que de faire dix en Su­per­bike. D’au­tant que les courses de SBK ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­rantes au­jourd’hui...

CHEZ KA­WA­SA­KI, LA PER­FOR­MANCE PRIME SUR L’AUTOCOLLAN­T PO­SÉ SUR LA MOTO

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