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Le poulpe va- t- il dé­trô­ner le tar­tare de boeuf ?

GQ (France) - - Sommaire - Par Étienne Me­nu_ Illus­tra­tion Bros­mind

UN YOU­TU­BEUR QUI S’ADRESSE À NOUS face à sa web­cam : jus­qu’ici, rien d’éton­nant. Sauf que le plan est un peu plus ser­ré que la moyenne et qu’au lieu de nous par­ler d’un ton en­joué et d’une voix so­nore, le pré­sen­ta­teur de la vi­déo – qui se trouve sou­vent être une pré­sen­ta­trice – ne s’ex­prime qu’en chu­cho­tant. Un mur­mure feu­tré néan­moins ren­du très au­dible et très « tex­tu­ré » par des mi­cros haut de gamme, les­quels vont sai­sir au pas­sage d’autres sons pro­duits par la pré­sen­ta­trice, au ha­sard ce­lui d’une brosse pas­sée dans ses che­veux ou d’un ob­jet qu’elle dé­balle. Il n’est pas rare non plus que la chu­cho­teuse in­vite les in­ter­nautes à par­ti­ci­per à un jeu de rôle où elle pren­drait soin d’eux : « on di­rait » qu’on est au spa, chez le coif­feur, chez le doc­teur... Dans d’autres cas, la vi­déo ne com­porte même plus de voix ni de vi­sage, juste des bruits spé­cif iques par­fois dé­cli­nés pen­dant des heures – le cli­que­tis des touches d’un cla­vier, des frois­se­ments de pa­piers en tous genres, ou même le son de vic­tuailles que l’on mas­tique.

LES FILMS AMA­TEURS qui cultivent ce fé­ti­chisme so­nore ( et re­la­tion­nel) comptent pour cer­tains d’entre eux des mil­lions de vues. Ils com­posent en­semble le vaste cor­pus, clas­sé se­lon d’in­nom­brables tags, de ce qu’on ap­pelle la culture ASMR. « L’au­to­no­mous sen­so­ry me­ri­dian res­ponse » – lit­té­ra­le­ment « la ré­ac­tion mé­ri­dienne sen­so­rielle au­to­nome » –, c’est le terme un peu pom­peux pour désigner une dé­li­cate dé­charge de plai­sir qui se dif­fuse dans la ré­gion du crâne, dé­clen­chée par une mul­ti­pli­ci­té de phé­no­mènes so­nores et vi­suels, les trig­gers ( les dé­clen­cheurs). Ses adeptes – ceux qui « re­çoivent » cette sen­sa­tion si cu­rieuse iden­ti­fiée un peu par ha­sard en 2007 lors d’une dis­cus­sion sur un fo­rum amé­ri­cain – forment sur la pla­te­forme vi­déo de Google une so­lide com­mu­nau­té, qui s’est dé­ve­lop­pée de­puis le dé­but des an­nées 2010 sous l’im­pul­sion d’un ré­seau in­for­mel mais in­ter­na­tio­nal d’ « ASMR­tistes » – les « ar­tistes ASMR » qui créent ces vi­déos et fourguent donc leur dose quo­ti­dienne de trig­gers à ceux qui les re­gardent et les écoutent ( en gé­né­ral au casque).

CES OEUVRES FABRIQUÉES MAI­SON, dé­con­cer­tantes voire ir­ri­tantes pour la ma­jo­ri­té des spec­ta­teurs, pro­voquent donc chez une mi­no­ri­té d’élus des vi­bra­tions gri­santes, et beau­coup moins sexuelles que le sug­gèrent cer­tains com­men­ta­teurs. Or­gasme cérébral, c’est pour­tant le terme af­fi­ché sur la cou­ver­ture du livre que la Fran­çaise Élo­die- Joy Jau­bert a consa­cré cette an­née à L’ASMR ( éd. First). « On a choi­si ce titre ac­cro­cheur, mais je trouve plus exact de par­ler de fris­son, de fré­mis­se­ment » , nuance la jeune femme. Les ré­ac­tions dé­crites par les adeptes de cette mé­de­cine douce de l’âge di­gi­tal évoquent en ef­fet de dé­li­cats pi­co­te­ments ( tingles en an­glais) sans ré­so­lu­tion, une ef­fu­sion dis­crète et conti­nue. « Certes, les vi­déos ASMR par­tagent avec le por­no cer­tains codes – le plan sub­jec­tif et l’idée que l’on “s’oc­cupe” de vous, les per­son­nages d’in­fir­mières ou de mé­de­cins pro­po­sés par cer­tains types de jeux de rôles … –, mais la plu­part des in­ter­nautes les re­gardent pour s’en­dor­mir, pour se dé­tendre, ou pour chas­ser des idées noires. Les usages les plus ré­pan­dus n’ont donc rien à voir avec ce­lui du X. »

LES COM­MEN­TAIRES DES USA­GERS ne laissent en ef­fet que peu de doutes sur leurs in­ten­tions face à une sé­quence ASMR : on vient ici pour trou­ver som­meil, ré­con­fort ou bien­veillance, et on re­mer­cie l’ar­tiste du fond du coeur de faire au­tant de bien. Cette di­men­sion thé­ra­peu­tique reste en­core très em­pi­rique, même si des re­cherches scien­ti­fiques sont en cours et que cer­tains neu­ro­logues es­timent que la part d’au­to- sug­ges­tion à l’oeuvre chez les adeptes ne doit pas in­va­li­der la réa­li­té des bien­faits qu’ils en re­tirent. Des séances de re­laxa­tion gra­tuites et à vo­lon­té, tout ça sans bou­ger de chez soi : les mé­tiers de la well­ness ont- ils du sou­ci à se faire face à cet ou­ra­gan de chu­cho­tis ? « Ce n’est pas tout à fait com­pa­rable, ré­pond Élo­die- Joy Jau­bert. L’ASMR fonc­tionne moins bien dans un ca­bi­net clas­sique, car son ef­fet est lié par es­sence à son mé­dium di­gi­tal. »

UN EN­VI­RON­NE­MENT qui, en dé­pit de l’éco­no­mie du don qui dé­ter­mine son usage, reste tout de même une source consi­dé­rable de re­ve­nus pour Google et pour les quelques stars de la « scène » , comme les Amé­ri­caines Gentle Whis­pe­ring ou ASMR Dar­ling, dont les chaînes comptent cha­cune plus d’un mil­lion d’abon­nés. Dif­fi­cile de dire en tout cas si les ef­fets et l’éthique de la culture ASMR peuvent réel­le­ment ai­der à soi­gner nos so­cié­tés ma­lades, ou s’ils ne sont que des pla­ce­bos. Une seule chose est cer­taine : ces pe­tites cé­ré­mo­nies de culte so­nore en disent long sur l’in­ti­mi­té contem­po­raine et sur sa ca­pa­ci­té à – cu­rieu­se­ment – se par­ta­ger. Mais chuuuut...

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