LE COM­BAT DE COQS

Mé­ga­lo­ma­nie, in­ti­mi­da­tion, pro­vo­ca­tion, stra­té­gie du KO… et si Do­nald Trump s’était ins­pi­ré des tech­niques de Mike Tyson pour conqué­rir le pou­voir ? Il faut dire que les deux hommes en­tre­tiennent de­puis long­temps une drôle d’ami­tié. Re­tour sur une bro­manc

GQ (France) - - Récit - Par Ch­ris Ay­res_ Adap­ta­tion Étienne Me­nu

MIKE TYSON M’A DE­MAN­DÉ de ve­nir tra­vailler à ses cô­tés et j’ai ac­cep­té de le re­joindre. Nous al­lons ré­flé­chir à sa car­rière et dé­ter­mi­ner les meilleurs choix à faire concer­nant son ave­nir, mais aus­si au su­jet des pour­suites ju­di­ciaires en­ga­gées entre son ma­na­ger et lui. » Nous sommes en 1988 et l’homme qui s’ex­prime ain­si dans les pages du Newyork­times n’a ren­con­tré Mike Tyson que quelques jours plus tôt, le 27 juin, à l’oc­ca­sion du com­bat pour le titre mon­dial réuni­fié qu’il a or­ga­ni­sé entre « Iron Mike » et Mi­chael Spinks. Ce duel aus­si sur­mé­dia­ti­sé que lu­cra­tif s’est te­nu dans l’éta­blis­se­ment qu’il pos­sède à At­lan­tic Ci­ty et qui porte son nom : le Trump Pla­za Hotel & Ca­si­no. Ce soir- là, Tyson a mis Spinks KO à la 91e se­conde du tout pre­mier round, fai­sant de cet af­fron­te­ment l’évé­ne­ment le plus ren­table de l ’ his­toire du sport en rap­port du­rée­re­cettes – on parle de presque 100 mil­lions de dol­lars la minute, ajus­té à l’in­fla­tion. Do­nald Trump en a eu pour son ar­gent. Le poids lourd aus­si, d’ailleurs, mais ça ne l’a pas em­pê­ché de li­mo­ger son ma­na­ger Bill Cay­ton quelques heures plus tard, et donc de le faire rem­pla­cer par le bouillon­nant en­tre­pre­neur moins d’une se­maine après. Après cette soi­rée jack­pot, Trump et Tyson nouent, au- de­là de leur as­so­cia­tion professionnelle, une ami­tié très im­pro­bable. Le pre­mier a 42 ans, il est le fils d’un riche mar­chand de som­meil new- yor­kais dont on ra­conte qu’il sou­te­nait le Ku Klux Klan. L’autre a vingt ans de moins, c’est un or­phe­lin de père qui a gran­di tant bien que mal à Brook­lyn, dans un de ces tau­dis qui ont très pré­ci­sé­ment fait la for­tune de Trump Se­nior. Les deux hommes se dé­couvrent pour­tant une forme de com­pli­ci­té, sentent qu’ils ont des choses à échan­ger – même si ce­la bé­né­fi­cie­ra au bout du compte sur­tout, voire uni­que­ment, au moins jeune des deux. Et c’est ce qu’il y a de plus ahu­ris­sant dans cette bro­mance sor­tie de nulle part : si Trump a bien été – briè­ve­ment – le ma­na­ger- conseiller- fi­nan­cier- men­tor de Tyson, c’est en réa­li­té le boxeur qui, à ses dé­pens, semble avoir ins­pi­ré le fu­tur pré­sident des États- Unis. Tyson fas­ci­nait Trump pour des rai­sons évi­dentes. Le jeune Do­nald avait gran­di sous l’au­to­ri­té d’un père qui exi­geait de lui qu’il pense et agisse « comme un tueur » . Et pour s’im­po­ser dans la jungle de l’im­mo­bi­lier de luxe à Man­hat­tan, il avait en ef­fet par­fois dû se mettre dans la peau de ce « killer » . No­tam­ment lors­qu’il fai­sait af­faire

avec des par­te­naires dont les ré­pu­ta­tions, elles, ne s’en­ten­daient pas qu’au fi­gu­ré. On dit ain­si que les tonnes de bé­ton ayant ser­vi à construire le Trump Pla­za de l’up­per East Side au­raient été fac­tu­rées par une so­cié­té ap­par­te­nant à « Fat To­ny » Sa­ler­no, pa­tron de la fa­mille ma­fieuse Ge­no­vese, et à Paul Cas­tel­la­no, pa­tron de la fa­mille Gam­bi­no. Mais lors­qu’en 1988 Trump croi­sa le che­min de Mike Tyson, ce fut un « tueur » d’une tout autre ca­té­go­rie qu’il vit aus­si­tôt en lui. Les gens qui n’ont p as sui­vi son e xplo­sion dans la se­conde moi­tié des an­nées 1980 ont par­fois du mal à sai­sir l’am­pleur du phé­no­mène Tyson, ce boxeur qui di­sait vou­loir tuer ses concur­rents au pre­mier coup por­té. Qui se fi­chait des tra­di­tion­nelles te­nues d’ap­pa­rat des pu­gi­listes – capes et autres pei­gnoirs en soie – et qui ne s’em­bar­ras­sait même pas d’une serviette. Qui ju­geait même in­utile d’en­trer en mu­sique comme ses col­lègues, et qui avan­çait donc vers le ring en si­lence, seule­ment vê­tu d’un short noir et de chaus­sures noires ( por­tées sans chaussettes), le fa­ciès dé­for­mé par un pro­tè­ge­dents qui lui don­nait des airs de créa­ture in­fer­nale. Com­bat après com­bat, ville après ville, Tyson ar­ri­vait en scène comme on va au tur­bin, et ali­gnait les plus ter­ri­fiants ad­ver­saires sans ma­ni­fes­ter la moindre émo­tion.

THE BADDEST MAN OF THE PLANET

Au- de­là de ses per­for­mances dé­vas­ta­trices sur le ring, c’est la psy­cho­lo­gie de Tyson qui fut une ré­vé­la­tion pour Trump. Une concep­tion asy­mé­trique et bru­tale des rap­ports de force, que le boxeur avait ap­prise de son père adop­tif et pre­mier en­traî­neur, Cus D’ama­to. À l’âge de 13 ans, Mike souf­frait d’ac­né, de sur­poids, de dé­fauts d’élo­cu­tion ( il zo­zote), et comp­tait dé­jà 38 ar­res­ta­tions quand il fit la connais­sance de ce sep­tua­gé­naire ita­lo- amé­ri­cain au pal­ma­rès im­pres­sion­nant. Frap­pé par le mé­lange de force dé­chaî­née et d’an­xié­té pa­ra­ly­sante qui ha­bi­tait cet ado­les­cent mar­ty­ri­sé par sa mère et ses ca­ma­rades, le vieux coach l’ins­tal­la dans sa splen­dide man­sion sur l’hud­son Ri­ver, lui ap­prit à boxer en co­gnant vite et fort et, sur­tout, re­con­fi­gu­ra tout son sys­tème men­tal. D’ama­to lui en­sei­gna ain­si que sa peur pou­vait être re­tour­née à son pro­fit. Car la source de cette peur, c’est la né­ga­ti­vi­té de l’es­prit, sa ten­dance à na­tu­rel­le­ment am­pli­fier la por­tée des me­naces qu’il per­çoit. Le vé­ri­table ennemi de Mike, c’était l’image dé­gra­dée qu’il

se fai­sait de lui- même et de ses fa­cul­tés. Son men­tor lui or­don­na donc de s’en­vi­sa­ger au contraire comme un conqué­rant sans pi­tié, de la trempe de Gen­gis Khan. Et de se dé­bar­ras­ser de ses angoisses en les pro­je­tant sur les autres : « Quand ton ad­ver­saire ar­rive sur le ring, tu dois mal le re­gar­der. Quand il s’ap­proche pour te ser­rer la main, tu dois res­ter im­mo­bile. Tes gestes comme tes mots doivent res­ter im­pré­vi­sibles. » L’au­to- per­sua­sion mé­ga­lo­mane, puis l’in­ti­mi­da­tion, la pro­vo­ca­tion, la ter­reur : au­tant d’armes men­tales dont Trump se ser­vi­ra de fa­çon sys­té­ma­tique, no­tam­ment face à Hilla­ry Clin­ton lors de sa conquête de la Mai­son Blanche, mais aus­si contre ce­lui au­quel il les avait em­prun­tées. « Lorsque Mike ren­trait au ves­tiaire après un com­bat, il di­sait par­fois des choses du genre : “Quand je l’ai co­gné, il a hur­lé comme une gon­zesse”, ou “J’avais en­vie de lui en­fon­cer le nez jus­qu’au cer­veau”, lit- on ain­si sous la plume du mul­ti­mil­lion­naire dans son livre Survivre au som­met ( éd. de l’ar­chi­pel), pu­blié en 1990. Mike sa­vait bien que c’était ri- di­cule de par­ler comme ça, mais il es­pé­rait que les re­por­ters pré­sents ci­te­raient ces phrases chocs et que son pro­chain ad­ver­saire, dès l’ins­tant où il li­rait ça dans le jour­nal, au­rait dé­jà per­du le com­bat. » Et Trump de consta­ter que la presse jouait le jeu de Tyson sans se faire prier – la contro­verse fait vendre du pa­pier. Et que Spinks, par exemple, alors in­vain­cu en 31 com­bats, s’était ef­fon­dré sous les as­sauts ver­baux de son op­po­sant bien avant le match d’at­lan­tic Ci­ty : « En dé­pit de son in­tel­li­gence – ou peut- être jus­te­ment à cause de celle- ci –, Spinks s’était fait mettre en pièces psy­cho­lo­gi­que­ment, alors qu’il n’avait même pas en­core po­sé les pieds sur le ring. » Là en­core, Trump semble prendre note – presque lit­té­ra­le­ment – de cette fa­çon ma­chia­vé­lique d’uti­li­ser les mé­dias pour dé­truire ses ri­vaux. Il en fe­ra lui­même l’une des clés de son suc­cès. En cette f in juin 1988, Tyson a donc si­gni­fié à son ma­na­ger Bill Cay­ton qu’il al­lait de­man­der à ses avo­cats de trou­ver le moyen de rompre lé­ga­le­ment leur contrat. Trump ne connaît pas grand- chose au noble art

“Mon­sieur Trump, tout le monde me dit que vous bai­sez ma femme : est- ce que c’est vrai ?” Mike Tyson

mais il flaire la bonne op­por­tu­ni­té et ex­prime aus­si­tôt son sou­tien au cham­pion. Et, quelques jours plus tard, ac­cepte de de­ve­nir son nou­veau conseiller. Dans Survivre

au som­met, il rap­porte d’ailleurs l’une de ses pre­mières in­ter­ac­tions di­rectes avec le boxeur, lors­qu’il lui re­met un chèque de dix mil­lions de dol­lars après sa vic­toire contre Spinks : « Il me dit mer­ci, et puis il le plie en deux et le glisse dans la poche de sa veste, sans même y je­ter un oeil. La se­maine sui­vante, un de mes comp­tables m’ap­pelle pour me dire que le chèque n’a pas en­core été en­cais­sé et que ce se­rait pas mal de voir ce qu’il en est du cô­té de Mike. Je lui passe donc un coup de fil, et il me ré­pond juste que le chèque s’est éga­ré. » Car si sur le ring Tyson est un in­con­tes­table vainqueur à l’ef­fi­ca­ci­té et la pré­ci­sion gla­çantes, sa vie pri­vée, en re­vanche, s’en­fonce dans le chaos de­puis trois ans. Son père adop­tif Cus D’ama­to est dé­cé­dé en 1985 alors qu’il n’avait pas en­core rem­por­té son pre­mier titre mon­dial poids lourds. Puis c’est le rem­pla­çant et ami de D’ama­to, Jim Ja­cobs, deuxième fi­gure pa­ter­nelle pour lui, qui meurt d’une leu­cé­mie le 23 mars 1988. C’est un Tyson en deuil et en vrac qui, à la même époque, épouse l’ac­trice Ro­bin Gi­vens sans com­prendre à quel point il manque de ta­lent pour la vie conju­gale. « Ma prin­ci­pale com­pé­tence re­la­tion­nelle consis­tait jus­qu’alors à mettre un mec dans le co­ma » , ré­su­me­ra- t- il des an­nées plus tard. Coups et blessures en tous genres ( sur sa femme, mais aus­si sur la joueuse de tennis Lo­ri Mc­neil), li­trons de gnôle ava­lés cul sec et ci­ga­rettes bour­rées de coke pure, cou­che­ries com­pul­sives, bo­lides cra­shés, po­li­ciers cor­rom­pus, non- re­con­nais­sance de pa­ter­ni­té, dettes gi­gan­tesques : « The­bad­dest­ma­non the­pla­net » mé­rite tris­te­ment son sur­nom.

UNE COMM’ À 2 MIL­LIONS

Alors quand à l’au­tomne 1988 gonfle la ru­meur d’une liai­son entre Do­nald Trump et Ro­bin Gi­vens à la suite d’un re­por­tage de Va­ni­ty Fair, on se fait du sou­ci pour le ma­gnat. Un jour, Tyson f init par dé­bar­quer dans les bu­reaux de la Cin­quième Ave­nue. Mais il com­mence par échan­ger des ba­na­li­tés avec son conseiller pen­dant quinze longues mi­nutes. Puis il se lance : « Mon­sieur Trump, je vou­lais vous po­ser une ques­tion. Tout le monde me dit que vous bai­sez ma femme : est- ce que c’est vrai ? » Tyson sort même un exem­plaire du nu­mé­ro de Va­ni­ty­fair afin d’étayer son pro­pos. Mais Trump va gar­der son sang- froid : « Mike, laisse- moi te dire une bonne chose : j’ai eu vent de ces ra­gots épou­van­tables et ils me mettent hors de moi car je te donne ma pa­role, je n’ai ja­mais, ô grand ja­mais, ne se­rait- ce que son­gé un seul ins­tant à faire ça. C’est ta femme, elle est avec toi, fi­dèle, et tout le reste, c’est que des conne­ries. » Et que va donc faire Tyson à cet ins­tant ? Contre toute at­tente, il ne va pas s’éner­ver. Il ne va même pas mettre en doute l’ex­pli­ca­tion de Trump, ni lui po­ser plus de ques­tions ou lui ré­cla­mer des preuves. Rien de tout ça. Il va sim­ple­ment lui de­man­der s’il peut… s’al­lon­ger quelque part – il se sent un peu fa­ti­gué. Une se­cré­taire le re­trou­ve­ra plus tard, dor­mant comme un bé­bé, en train de ba­ver sur le ca­na­pé en cuir du pa­tron. Mais peu après cet épi­sode sur­réa­liste, Ro­bin Gi­vens quitte son ma­ri, qui tente alors vrai­sem­bla­ble­ment de se sui­ci­der en fon­çant dans un arbre au vo­lant de sa BMW. Un arbre qui bor­dait l’al­lée me­nant à la de­meure de feu D’ama­to. Iron Mike re­çoit, en plus des soins pour ses blessures, un trai­te­ment psy­chia­trique. Gi­vens ne se laisse pas émou­voir pour au­tant et de­mande le di­vorce tout en l’at­ta­quant pour dif­fa­ma­tion : elle exige des dom­mages et in­té­rêts à hau­teur de 125 mil­lions de dol­lars. Et pour sim­pli­fier

les choses, les fu­turs di­vor­cés conti­nuent à cou­cher en­semble pen­dant la pro­cé­dure. On ra­conte d’ailleurs qu’un jour où il s’ap­prête à son­ner à la porte de son ex, Tyson tombe nez à nez avec un jeune homme plu­tôt bien fait de sa per­sonne : c’est un ac­teur dé­bu­tant en­core in­con­nu, du nom de… Brad Pitt. « Mec, me cogne pas » , réus­sit tout juste à ar­ti­cu­ler le blon­din avant de dé­ta­ler. De son cô­té, Trump ne semble pas ju­ger les tour­ments per­son­nels de Tyson. Après tout, il connaît lui- même à l’époque son lot de pro­blèmes : son pro­jet de faire d’at­lan­tic Ci­ty un nou­veau Las Ve­gas est en train de s’ef­fon­drer, et sa femme Iva­na a elle aus­si de­man­dé le di­vorce. Il croule sous les dettes et de­mande d’ailleurs à Tyson, dans une lettre ou­verte, de bien vou­loir lui ré­gler ses ho­no­raires de conseiller fi­nan­cier : deux mil­lions de dol­lars, soit une com­mis­sion rai­son­nable, se­lon lui, com­pa­rée aux cin­quante mil­lions qu’il lui au­rait fait éco­no­mi­ser. On n’a ja­mais su si son client s’était ac­quit­té de la fac­ture, mais en tout cas, les deux hommes res­tent amis.

20 CONTRE 1 SUR LA DÉ­FAITE DE TYSON

En fé­vrier 1990, Trump dé­cide d’em­me­ner Tyson à To­kyo pour qu’il y fasse son re­tour sur les rings après cette pé­riode agi­tée. En réa­li­té, le pro­mo­teur s’y rend sur­tout pour es­sayer de four­guer ses ré­cents pro­jets im­mo­bi­liers sur Man­hat­tan à de riches in­ves­tis­seurs nip­pons, qu’il ama­doue en leur pro­met­tant Mi­chael Jack­son au com­bat. Mais le soir ve­nu, nulle trace du chan­teur dans le stade : les pros­pects se dés­in­té­ressent aus­si­tôt de l’in­sis­tant NewYor­kais et de ses bro­chures en pa­pier gla­cé. Du cô­té de Tyson, c’est en­core pire : psy­cho­lo­gi­que­ment fra­gile, phy­si­que­ment mal pré­pa­ré, il perd pour la pre­mière fois de sa car­rière professionnelle face à Bus­ter Dou­glas, un ad­ver­saire qu’il a eu bien tort de sous- es­ti­mer. Après la dé­faite, le cham­pion dé­chu ne re­çoit pas la vi­site de son conseiller et ami dans sa loge : « Je ne pré­fère pas m’ap­pro­cher de lui, ça pour­rait me don­ner la poisse » , se se­rait alors jus­ti­fié ce­lui- ci. Une pré­cau­tion trop tar­dive, puisque Trump va vivre au cours des an­nées 1990 une longue dé­bâcle fi­nan­cière et conju­gale : il ac­cu­mule les dettes à hau­teur d’un mil­liard de dol­lars et voit son deuxième ma­riage écour­té lorsque Mar­la Maples, sa nou­velle épouse et mère de sa fille Tif­fa­ny, est sur­prise une nuit en train de fri­co­ter avec un garde du corps sur la plage de Mar- a- La­go, la ré­si­dence bal­néaire du ma­gnat. Tyson, lui, achève sa des­cente aux en­fers en 1992 par une condam­na­tion à six ans de pri­son pour le viol d’une can­di­date au concours Miss Black Ame­ri­ca. Trump prend alors sa dé­fense, ar­guant qu’on de­vrait le lais­ser libre et le condam­ner à re­ver­ser la to­ta­li­té de ses fu­turs gains sur le ring à des as­so­cia­tions d’aide aux vic­times de viols. « Une pe­tite for­tune » , es­time le ma­na­ger, qui ou­blie au pas­sage de dire qu’il y pré­lè­ve­rait très pro­ba­ble­ment une ron­de­lette com­mis­sion. De toute fa­çon, Tyson ne va pas échap­per à la pri­son – même s’il n’y pur­ge­ra que la moi­tié de sa peine. À sa sor­tie, en 1995, le boxeur de­vrait donc se mon­trer re­con­nais­sant en­vers le

seul à l ’ avoir sou­te­nu dans la pr esse à l’époque de sa condam­na­tion. C’est du moins ce que pense Trump, qui se dit que le pre­mier com­bat du re­pris de jus­tice va sans nul doute être le spec­tacle le plus ju­teux et le plus re­gar­dé de tous les temps, et que c’est for­cé­ment lui, son seul vé­ri­table ami, qui va l’or­ga­ni­ser. Sauf que Tyson an­nonce à la sur­prise gé­né­rale le choix du pro­mo­teur Don King, pas le der­nier pour la ma­gouille et les coups fu­meux, pour pro­duire son re­tour sur le ring. Au MGM Grand Las Ve­gas, il ter­rasse Pe­ter Mc­nee­ley en 89 se­condes, bat­tant de peu le re­cord de ren­ta­bi­li­té par minute qu’il avait éta­bli sept ans plus tôt au Trump Pla­za d’at­lan­tic Ci­ty. Il en­chaîne avec deux autres suc­cès ful­gu­rants et non moins lu­cra­tifs, face à Frank Bruno puis Bruce Sel­don. Sur ces énormes bé­né­fices, Do­nald Trump ne touche évi­dem­ment pas un cen­time. Mais il ob­serve. Et at­tend sa ven­geance, pa­tiem­ment. Le 9 no­vembre 1996, Tyson croise les gants avec Evan­der Ho­ly­field, un gaillard qui n’a pas l’air plus im­pres­sion­né que ça par sa ré­pu­ta­tion et qui se trouve éga­le­ment être plus grand et plus ex­pé­ri­men­té que lui. Il réus­sit à agres­ser et à user Tyson qui, au bout de onze rounds, a le vi­sage en sang et le souff le court. Ses coups de vice ne marchent plus comme avant. Le com­bat est ar­rê­té face à la gra­vi­té de ses blessures : il a per­du. Vexé comme un pou, il de­mande que la re­vanche se joue dans les plus brefs dé­lais. Et c’est là que Trump re­vient en scène. Par ins­tinct ou par cal­cul, il va as­sé­ner le coup fa­tal à son an­cien client, le poi­gnar­der men­ta­le­ment alors qu’il se trouve dé­jà à terre. Ap­pli­quant la stra­té­gie de dé­sta­bi­li­sa­tion que Tyson lui- même a ap­prise de D’ama­to, le ma­gnat se vante dans les pages du Newyork­dai­ly­news d’avoir pa­rié un mil­lion de dol­lars sur une dé­faite de Tyson, don­née à 20 contre 1, et donc em­po­ché 20 mil­lions de dol­lars en re­tour. « J’avoue que j’ai été sur­pris du ré­sul­tat » , ajoute- t- il, nar­quois. Que cette his­toire de pa­ri soit une lé­gende est une qua­si- cer­ti­tude. Mais for­cé­ment, elle va res­ter dans les mé­moires. Tyson se­rait bien mal­avi­sé de se plaindre du coup pen­dable por­té par Trump : cet art de la pro­vo­ca­tion dé­li­rante et du ré­cit in­vé­ri­fiable, c’est lui qui l’a in­ven­té, à ses dé­buts. Reste à sa­voir pour­quoi l’ex- ma­na­ger a agi ain­si. Peut- être par simple ja­lou­sie à l’égard de Don King. Mais peut- être aus­si parce qu’il a vu Tyson des­cendre peu à peu du pié­des­tal où il l’avait éle­vé et ain­si com­mettre la pire of­fense à ses yeux : ne plus don­ner l’image d’un tueur, ne plus avoir l’air d’un win­ner.

QUAND DO­NALD MET KO HILLA­RY

En ar­ri­vant sur le ring quelques mois plus tard, le 27 juin 1997, pour sa re­vanche face à Ho­lyf ield, Iron Mike n’a pas l’air se­rein. Le troi­sième round est peut- être le mo­ment le plus cé­lèbre de l’his­toire de la boxe : Tyson, do­mi­né mais en­ra­gé, mord l’oreille droite de son ad­ver­saire et en re­crache un bout de car­ti­lage. L’ar­bitre laisse le com­bat se pour­suivre – on se de­mande en­core au­jourd’hui pour­quoi – mais Mike ré­ci­dive et plante ses dents cette fois- ci dans l’oreille gauche d’ho­ly­field. Dis­qua­li­fié, il sort du ring sous la bron­ca, traî­né par les agents de sé­cu­ri­té, les poings qui s’agitent en­core dans le vide. Cette fois-

ci, c’en est vrai­ment f ini de Tyson : les au­to­ri­tés le ban­nissent des rings à vie. Trump avait- il ima­gi­né is­sue si pa­thé­tique à sa ven­geance ? Lui seul pour­rait le dire. Quinze ans plus tard, en 2012, Mike Tyson joue son one- man- show Un­dis­pu­ted Truth à Broadway. Une vo­ca­tion co­mique qui lui est ve­nue en tour­nant dans Ve­ry Bad Trip quelques an­nées au­pa­ra­vant. Un soir, dans sa loge après le spec­tacle, il re­çoit une vi­site : Do­nald ! Les deux s’étaient dé­jà re­croi­sés, mais ce soir, ce­lui qui de­puis plu­sieurs an­nées s’est « ré­in­ven­té » en ani­ma­teur et pro­duc­teur de té­lé­réa­li­té lui dit qu’il l’a trou­vé su­perbe sur scène. En 2015, quand Trump an­non­ce­ra sa can­di­da­ture à l’in­ves­ti­ture ré­pu­bli­caine, l’ex- boxeur de­ve­nu co­mé­dien lui af­fi­che­ra son sou­tien. Un geste as­sez pié­geux de prime abord : quel pro­fit peut bien ti­rer un po­li­ti­cien sou­vent ac­cu­sé de ra­cisme et d’is­la­mo­pho­bie d’un sym­pa­thi­sant noir, mu­sul­man et ja­dis condamné pour viol ? Mais c’est exac­te­ment sur ce genre de contra­dic­tions que re­pose la cam­pagne du can­di­dat Trump, qu’il en­vi­sage comme une vé­ri­table gué­rilla psy­cho­lo­gique. Et alors on se dit que Mik e Tyson a bien dû es­qui sser un sou­rire, voire éprou­ver une cer­taine fier­té en voyant son ami, le fu­tur pré­sident des États- Unis, user et abu­ser de ces mé­thodes au­tre­fois si fa­mi­lières pour lui. Il n’a pu que consta­ter comme son élève avait bien re­te­nu ses le­çons en ma­tière d’au­to­cé­lé­bra­tion af­fir­ma­tive ( « Je suis vrai­ment in­tel­li- gent » , « Per­sonne ne sait mieux construire les murs que moi » . ..), d’ou­trage pur et simple ( « Je pré­fère les gens qui n’ont pas été cap­tu­rés » , au su­jet de son ri­val John Mc­cain, an­cien pri­son­nier de guerre au Viet­nam) ou de pro­jec­tion de ses tra­vers sur les autres ( « Comment Ted Cruz peut- il se dire chré­tien évan­gé­liste et men­tir au­tant ? » ) . On a presque ima­gi­né Iron Mike ver­ser une larme en le voyant per­pé­tuer l’art de l’in­ti­mi­da­tion et de la dé­sta­bi­li­sa­tion du vieux D’ama­to lors du dé­bat face à Hilla­ry Clin­ton : Trump y avait d’abord re­fu­sé de ser­rer la main de sa concur­rente, puis avait fait ve­nir dans l’as­sis­tance des femmes ayant por­té plainte pour harcèlement sexuel contre Bill Clin­ton pour leur de­man­der de re­gar­der la can­di­date droit dans les yeux. Et lorsque dans la nuit du 8 no­vembre 2016, les der­niers bul­le­tins ont été comp­ta­bi­li­sés dans les bu­reaux de vote amé­ri­cains, et que la dé­faite d’hilla­ry n’a plus fait de doute, Mike Tyson s’est aus­si peut- être dit que ce n’était dé­sor­mais plus lui, mais bel et bien Do­nald Trump qui mé­ri­tait le titre de Baddest Man on the Planet.

Mike Tyson ( à droite) qui ba­lance un di­rect du gauche à Lar­ry Holmes le 22 jan­vier 1988, à At­lan­tic Ci­ty. Page de gauche : deux ans plus tôt, le 17 août 1986, Jo­sé Ri­bal­ta y su­bis­sait dé­jà les coups du cham­pion.

L’en­traî­neur de boxe Cus D’ama­to, qui prit Mike Tyson en­core jeune ado­les­cent sous son aile et lui ap­prit à vaincre ses peurs. Il mou­rut un an avant que son pou­lain de­vienne le plus jeune cham­pion du monde poids lourds.

Mike Tyson et son avo­cat au tri­bu­nal pour rompre le contrat qui le liait à son ma­na­ger Bill Cay­ton. Au se­cond rang, sa femme Ro­bin Gi­vens ( aus­si sur la pho­to de droite), sa belle- mère Ruth Ro­per et Do­nald Trump.

Mike Tyson et son pe­tit cha­ton, chez lui, en 1989.

Do­nald Trump et Mike Tyson le 25 juillet 1990.

Ci- des­sus : Do­nald Trump et Don King le jour du com­bat op­po­sant Mike Tyson à Mi­chael Spinks, le 27 juin 1988, à At­lan­tic Ci­ty.

En haut : Do­nald et Mike lors d’un dî­ner de ga­la à New York, le 21 no­vembre 1989.

Me­nottes aux poi­gnets, Mike Tyson ar­rive au centre mé­di­cal de la pri­son après avoir été re­con­nu cou­pable de viol sur une can­di­date de Miss Black Ame­ri­ca et condamné à six ans de pri­son et 30 000 dol­lars d’amende.

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