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Le 28 no­vembre 1721, un jeune Pa­ri­sien est mis à mort. Son crime ? Avoir vo­lé les riches pour don­ner aux pauvres… Un air de dé­jà­vu qui le mè­ne­ra au pan­théon des vo­leurs.

Historia - - Carte Blanche À -

as moins de six pis­to­lets at­ten­daient sur le che­vet du re­dou­table ban­dit, lors­qu’il est ar­rê­té, un peu avant mi­di, le 15 oc­tobre 1721. Heu­reu­se­ment pour les as­saillants, il n’a pas eu le temps de ré­agir… Cet homme que la France en­tière re­cher­chait est en ef­fet pris par sur­prise, grâce à la col­la­bo­ra­tion d’un de ses plus fi­dèles lieu­te­nants. Au ca­ba­ret du Pis­to­let – ce­la ne s’in­vente pas –, dans le quar­tier de la Cour­tille, entre Bel­le­ville et Mé­nil­mon­tant. Le bri­gand n’a pas vu le coup ve­nir ; assis sur le lit du ca­ba­re­tier, il était oc­cu­pé, tout tran­quille­ment, à ra­vau­der une cu­lotte ! On l’ar­rête donc, on le li­gote et, pour mar­quer l’opi­nion publique, on le fait mar­cher en che­mise jus­qu’au Châ­te­let, les mains liées et les pieds nus. Mais qui est-il, au juste, ce Louis Do­mi­nique Car­touche ?

Une jeu­nesse hou­leuse

Le fu­tur en­ne­mi pu­blic est né à Pa­ris, vingt-huit ans plus tôt, dans la fa­mille d’un ton­ne­lier d’ori­gine al­le­mande, ré­pu­té pour sa droi­ture. Aî­né de trois garçons, il est loin de suivre les traces pa­ter­nelles ; quoique ad­mis au col­lège de Cler­mont, chez les Jé­suites, éta­blis­se­ment de la meilleure so­cié­té, il s’y fait sur­tout re­mar­quer par sa pro­pen­sion à cha­par­der. Du reste, il n’a pas 12 ans lors­qu’une cor­rec­tion trop sé­vère de son père l’amène à fu­guer. La tra­di­tion veut qu’il ait alors croi­sé la route d’une troupe de Tsi­ganes et s’y soit fon­du comme en un mi­lieu d’élec­tion. L’ado­les­cent y ap­prend sans doute à jon­gler et à ma­ni­pu­ler des cartes ; à se faire dé­trous­seur, aus­si… On le re­trouve plus tard en Nor­man­die, prêt à se faire mousse à bord d’un vais­seau, lors­qu’il est re­con­nu – éton­nant ha­sard – par un oncle de pas­sage à Rouen pour af­faires. C’est ce der­nier qui le ra­mène à Pa­ris, chez ses pa­rents, et lui offre une oc­ca­sion in­es­pé­rée de ren­trer dans le droit che­min pa­ter­nel. Ap­pren­ti ton­ne­lier, le jeune Louis va se mon­trer un temps aus­si conscien­cieux qu’il était, en­fant, dif­fi­cile et re­belle. Mais c’est l’amour qui, cette fois, va faire dé­vier sa na­ture in­stable. La jeune fille s’ap­pelle Li­son – ou Li­sette ; elle est jo­lie, peu fa­rouche et, sur­tout, dé­pen­sière. On dit que c’est pour as­sou­vir les dé­si­rs de sa belle que Louis au­rait re­noué avec ses mau­vaises ha­bi­tudes… « Sa dex­té­ri­té, écrit l’avo­cat et his­to­rien Hen­ri-ro­bert, était si mer­veilleuse que les bourses, les ta­ba­tières, les bon­bon­nières, les montres, les bi­joux, ha­bi­le­ment sub­ti­li­sés, ne tar­dèrent pas à ali­men­ter tous les be­soins d’ar­gent qu’il pou­vait avoir pour conten­ter les dé­si­rs de Li­sette. »

La valse des iden­ti­tés

Le père Car­touche, pas aveugle, s’exas­père du ma­nège de son fils aî­né… Et d’au­tant plus que, re­con­nu par un grand bour­geois qu’il avait dé­va­li­sé na­guère – et qui de­vait de­ve­nir son beau-frère ! –, Louis fait échouer le ma­riage de sa soeur. Comme c’est alors l’ha­bi­tude dans les fa­milles trou­blées par un mau­vais élé­ment, le brave ton­ne­lier ré­clame – et ob­tient – de l’ad­mi­nis­tra­tion royale une lettre de ca­chet or­don­nant l’in­car­cé­ra­tion du jeune tire-laine à Saint-la­zare. Reste à pié­ger l’oi­seau ; son père le fait mon­ter dans une voi­ture de louage, au pré­texte d’une course ur­gente… Car­touche pressent la ma­noeuvre et s’échappe tout juste avant d’at­teindre la mai­son de cor­rec­tion. Il n’y au­ra plus, cette fois, de re­tour pos­sible. En­rô­lé, sous un faux nom, comme la­quais chez le mar­quis de Saint-acre, il in­quiète par la constance de ses gains à toutes sortes de jeux de cartes, et se voit in­ter­dire l’en­trée de dif­fé­rents tri­pots.

Comment, dès lors, trou­ver de quoi vivre ? Contraint par la po­lice à de­ve­nir in­di­ca­teur, il se fait, par la suite, ad­joint d’un ser­gent re­cru­teur – jus­qu’à ce que ce­lui-ci, pro­fi­tant d’un soir d’ébrié­té, ne l’en­rôle à son in­su… Alors, on voit le jeune homme faire contre mau­vaise for­tune bon coeur : es­pé­rant trou­ver, sur les champs de ba­taille d’es­pagne, une res­pec­ta­bi­li­té qui, jus­qu’alors, lui a fait dé­faut, il se montre cou­ra­geux et ha­bile au feu. La guerre ache­vée, Louis fi­nit par ren­trer au pays. Il re­joint alors, par­mi d’autres sol­dats congé­diés, une troupe de ban­dits opé­rant sur la Loire. Un soir de beu­ve­rie, son « ca­pi­taine » lui lance : « Sais- tu, Car­touche, que tu pour­rais ar­ri­ver fa­ci­le­ment à la tête de cette com­pa­gnie ? Fi­gure-toi que je ne sais pas na­ger ; si tu me je­tais au fleuve, j’y se­rais en­glou­ti très sû­re­ment ! » Pour­quoi don­ner de telles idées à un homme qui pour­rait les mettre en ap­pli­ca­tion ? Car­touche bas­cule le bri­gand à la Loire. Ain­si de­ve­nu chef de bande, on le re­trou­ve­ra bien­tôt à Pa­ris – le Pa­ris joyeux et désor­don­né de la Ré­gence… Le « sys­tème » fi­nan­cier mis en place sur les conseils du ban­quier écos­sais John Law donne alors aux spé­cu­la­teurs un sen­ti­ment de tou­te­puis­sance ; quan­ti­té d’agio­teurs, at­ti­rés par l’ap­pât du gain, sont la proie d’ai­gre­fins et de mar­lous… Pour un sol­dat congé­dié sans solde, au de­meu­rant fort doué pour la com­bine, la ten­ta­tion est forte. Re­cru­tant sa propre bande de com­plices et d’hommes de main, Car­touche ne tarde pas à mettre sur pied sa pe­tite or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle. Bien en­ca­drée, bien com­man­dée. Ceux qu’on ne tar­de­ra plus à nom­mer les « car­tou­chiens » se­ront bien­tôt deux mille et plus.

Des com­plices dans la po­lice

Re­ce­leurs, tra­fi­quants, mou­chards viennent se joindre, au gré d’opé­ra­tions ju­teuses, à cette ar­mée du crime, ain­si que des in­ten­dants de for­tune et même quelques chi­rur­giens com­plai­sants… Bien­tôt, il n’y au­ra plus dans Pa­ris de grande mai­son, d’hô­tel for­tu­né, dont les « gens » n’aient été plus ou moins su­bor­nés ; des com­plices se re­crutent jusque dans le per­son­nel des mi­nistres ou du lieu­te­nant de po­lice ! Le Ré­gent en per­sonne ne fait-il pas les frais de lar­cins opé­rés sur ordre de Car­touche, au pro­fit de Car­touche ? On com­prend que l’an­cien ap­pren­ti ton­ne­lier, de­ve­nu grand per­son­nage à sa ma­nière, ir­rite les puis­sants et ré­jouisse les humbles. D’au­tant plus que la ru­meur publique se met à lui prê­ter de beaux gestes en­vers la veuve et l’or­phe­lin… Sans se faire jus­ti­cier pour au­tant, et sans pou­voir pré­tendre au sta­tut d’un mo­derne Ro­bin des bois, Louis s’im­pose, il est vrai, comme le ven­geur na­tu­rel des lais­sés­pour-compte. On ra­conte, entre mille anec­dotes, la mésa­ven­ture d’une vieille dame, la ma­ré­chale de Bouf­flers en per­sonne. Un soir d’été où elle se trouve seule en ses ap­par­te­ments, au pre­mier étage de son hô­tel, près d’une fe­nêtre grande ou­verte, un jeune homme svelte en pro­fite pour sau­ter dans la chambre. On s’émeut : « En­fin, Mon­sieur, que si­gni­fie ? ! Je ne vous connais pas… – Ah, par­don, ma­dame la Ma­ré­chale, mais cer­tai­ne­ment vous me connais­sez – au moins de ré­pu­ta­tion : je suis Car­touche… et votre ser­vi­teur. – Au… Au se­cours ! – De grâce, ne criez pas, je ne vous fe­rai au­cun mal. Je cherche seule­ment un gîte pour la nuit, tra­qué que je suis par la

po­lice. N’ap­pe­lez pas, Ma­dame, ce se­rait in­utile : toute votre de­meure a été cir­con­ve­nue par mes hommes. Je vais donc me cou­cher dans le lit de veille de votre femme de chambre. Avant ce­la, je vous de­man­de­rai, s’il vous plaît, de bien vou­loir son­ner et de me faire mon­ter par votre maître d’hô­tel un quart de pou­let froid et du vin de cham­pagne. En at­ten­dant, je passe dans le ca­bi­net d’à cô­té. » La vieille ma­ré­chale, in­ter­dite, croit rai­son­nable d’ob­tem­pé­rer. On ap­porte l’en-cas de­man­dé, non sans un cer­tain éton­ne­ment… Car­touche re­mer­cie sa dis­crète hô­tesse, se montre joyeux et plein d’es­prit. Trou­vant tou­te­fois le cham­pagne or­di­naire, il se per­met de van­ter ce­lui qu’il a dé­ro­bé na­guère dans les caves du fi­nan­cier Pâ­ris-du­ver­ney : « Je pren­drai la li­ber­té, dit-il, de vous en faire li­vrer un pa­nier de cent bou­teilles. » Ce qui, ef­fec­ti­ve­ment, se­ra fait… après que le chef des ban­dits au­ra pas­sé, dans son lit d’ap­point, une nuit confor­table. Le plus drôle est peut-être que, plus tard, l’his­toire s’étant ébrui­tée, Pâ­ris-du­ver­ney ait osé faire de­man­der à Mme de Bouf­flers son cent de bou­teilles ! Elle re­fu­se­ra de les rendre, es­ti­mant « les avoir bien ga­gnées » ; et la justice lui don­ne­ra rai­son.

Mais der­rière la lé­gende…

Ce genre d’his­to­riette, on s’en doute, fe­ra beau­coup pour don­ner de Louis Do­mi­nique Car­touche une image ai­mable et même char­mante. C’est celle qu’a vou­lu conser­ver le ci­né­ma, sous les traits fa­cé­tieux de Jean-paul Bel­mon­do. La vé­ri­té oblige à dire, hé­las, que de tels épi­sodes sont l’ex­cep­tion qui confirme la règle net­te­ment moins agréable d’un ban­dit ner­veux, cruel, sans états d’âme. Certes, une par­tie des agres­sions visent les enrichis et par­ve­nus de la Ré­gence ; ce­la n’ôte rien à leur vio­lence, ni à l’hor­reur qu’elles ré­pandent. De­ve­nu l’homme le plus re­cher­ché du royaume, Car­touche est d’abord ar­rê­té en 1720 et conduit à la pri­son pa­ri­sienne de For-l’evêque (sise dans l’ac­tuelle rue Saint-ger­main-l’auxerrois – 1er ar­ron­dis­se­ment). Après avoir dé­chi­ré le pro­cès­ver­bal de son in­ter­ro­ga­toire, il par­vient à s’éva­der à la barbe de ses gar­diens ! En­core un épi­sode as­sez jo­li : la pro­cé­dure judiciaire en vi­gueur pré­voit, en cas d’éva­sion d’un pré­ve­nu, ce que l’on ap­pelle le « cri pu­blic », une an­nonce lé­gale cla­mée par l’huis­sier de la chambre cri­mi­nelle, en trois points dis­tincts de la ville. Étant don­né le ca­rac­tère dan­ge­reux du fu­gi­tif, on a cru pru­dent, cette fois, de faire en­tou­rer le crieur pu­blic de tout un cor­tège en armes. In­croyable mais vrai : Car­touche se pré­sente néan­moins en per­sonne au car­re­four de la CroixRouge et in­ter­rompt im­pu­né­ment la troi­sième dé­cla­ma­tion…

L’ÉCOLE DU CRIME Le chef de bande en­joint à ses « troupes » de s’exer­cer, et c’est dans les car­rières du sous­sol pa­ri­sien que les tire-laine s’en­traînent à vi­der les poches d’un man­ne­quin sans qu’il bouge. MYTHIFIÉ Ro­mans po­pu­laires puis ci­né­ma ré­écrivent

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