Trois ban­dits, trois lé­gendes

LOUIS MANDRIN

Historia - - Récit Cartouche, L’ennemi Public -

Le cau­che­mar des per­cep­teurs

L’isé­rois a 30 ans, en mai 1755, lors­qu’il est roué vif sur la place des Clercs, à Va­lence. De­ve­nu contre­ban­dier sur le tard, ce fils d’un né­go­ciant du Dau­phi­né avait réus­si à ins­ti­tuer tout un tra­fic de ta­bac, de co­ton, d’hor­loges, etc., entre Suisse, France et Sa­voie. Des cen­taines d’hommes – dont beau­coup de pri­son­niers qu’il avait libérés – ont tra­vaillé pour cet en­ne­mi ju­ré de la Ferme gé­né­rale – le sys­tème de per­cep­tion de l’époque –, de­ve­nu, de ce fait même, une sorte de hé­ros po­pu­laire. u

Il est vrai que le ban­dit bé­né­fi­cie, par­tout dans la po­pu­la­tion, de tant de com­pli­ci­tés ! Pour­tant, le temps pas­sant, « l’ar­mée » de Car­touche va perdre de son uni­té, de sa dis­ci­pline. La ner­vo­si­té du chef al­lant jus­qu’à des crises de dé­mence, on voit ses propres lieu­te­nants se mettre à se mé­fier de lui et dif­fé­rer le soin de trans­mettre ses ordres. Le doute s’ins­talle. Les échecs se font de plus en plus nom­breux… Jus­qu’au soir fa­ti­dique où Car­touche et ses prin­ci­paux com­plices vont se lais­ser en­cer­cler, par né­gli­gence, en la nasse de l’hô­tel Des­ma­rets. Ré­fu­giés dans le sa­lon qu’ils ont bar­ri­ca­dé, les car­tou­chiens y su­bissent un vé­ri­table siège. Certes, le chef va par­ve­nir à s’échap­per, mais la confiance qu’on lui té­moi­gnait di­mi­nue à vue d’oeil.

Ré­gner par la ter­reur

Car­touche, dé­pour­vu dé­sor­mais du peu de sang-froid qu’il pos­sé­dait en­core, va ré­gner par la ter­reur. Il ne cesse de se ven­ger des uns, de faire des autres un exemple… Un de ses prin­ci­paux lieu­te­nants s’ap­pelle Du Châ­te­let ; c’est lui qui, ayant été re­tour­né par les forces de po­lice, va ve­nir trou­ver Car­touche en son antre de la Cour­tille… Pour au­tant, l’af­faire n’est pas close. Car notre homme trouve en­core le moyen, avec la com­pli­ci­té d’un com­pa­gnon de cap­ti­vi­té, de fuir sa cel­lule en pas­sant par les caves ! Tra­hi par l’aboie­ment d’un pe­tit chien sur son pas­sage, il est alors rat­tra­pé par le guet, cou­vert de chaînes et re­mis sous les ver­rous. A- t- il, à tout le moins, per­du de sa su­perbe ? Au contraire ! Cer­tai­ne­ment per­sua­dé d’être li­bé­ré sous peu par les siens, il af­fiche, à la face des ma­gis­trats, une morgue qui n’a d’égale que son re­fus de co­opé­rer. Fi­na­le­ment condam­né à mort, il doit être exé­cu­té le 27 no­vembre 1721 – après avoir su­bi les ques­tions or­di­naire et ex­tra­or­di­naire. Une dé­for­ma­tion de l’es­to­mac lui ayant épar­gné le sup­plice de l’eau, on va le sou­mettre à ce­lui, non moins atroce, des bro­de­quins ( des planches qui, len­te­ment ser­rées, broient les jambes du sup­pli­cié). En vain. Puis on le conduit, pour lui faire su­bir en pu­blic le sup­plice de la roue, à un grand écha­faud dres­sé sur la place de Grève. Une foule gri­sée tré­pigne dans l’at­tente de l’ignoble spec­tacle à ve­nir. C’est alors, tout de même, que l’on voit Louis perdre conte­nance : « Voi­là un vi­lain as­pect » , dé­clare-t-il d’une voix blanche. Pour ga­gner du temps, il dé­cide de par­ler. « Il n’avait plus rien à at­tendre que la mort hor­rible, écrit Hen­riRo­bert, la mort igno­mi­nieuse. Alors, se voyant dé­fi­ni­ti­ve­ment aban­don­né de tous, tra­hi dans sa der­nière es­pé­rance, cet homme éton­nant que ni la pri­son, ni la tor­ture, ni les ha­bi­le­tés des juges, ni les ob­jur­ga­tions de son au­mô­nier, ni les sup­pli­ca­tions de sa mère en larmes n’avaient pu flé­chir, cet homme sou­dain s’aban­don­na et, mû par la rage, dé­cla­ra qu’il était prêt à faire des aveux com­plets, à li­vrer tous ses com­plices. » Des com­plices cou­pables, à ses yeux, de n’avoir pas tout ten­té pour le délivrer… Les per­sonnes ci­tées par Car­touche sont im­mé­dia­te­ment ar­rê­tées, chaque fois que pos­sible, et conduites de­vant lui pour une ul­time confron­ta­tion. Ain­si va-t-il nom­mer, nous dit Bar­bier, « une fort jo­lie fille qui était sa maî­tresse et il dit à son rap­por­teur, lors­qu’elle fut ar­ri­vée, qu’il n’avait rien à dé­cla­rer contre elle, que c’était pour la voir, l’em­bras­ser et lui dire adieu ». Fi­na­le­ment, le ban­dit se­ra roué vif avec une jour­née de re­tard, de­vant une foule qui, mal­gré le froid, a te­nu le pa­vé. On l’étrangle avant de le pla­cer sur la roue. Après quoi, plu­sieurs jours de suite, les aides du bour­reau ex­hi­be­ront son corps dans un ba­ra­que­ment spé­cial, fai­sant payer l’en­trée cinq sols. u

LE SUP­PLICE DE LA ROUE C’est cer­tai­ne­ment l’un des plus in­fa­mants et des plus in­hu­mains de l’ar­se­nal pu­ni­tif de l’an­cienne France. Dans un pre­mier temps, le condam­né est dé­vê­tu puis cou­ché sur une croix de Saint-an­dré, lié par les poi­gnets et les che­villes ; le bour­reau lui broie les jambes, les bras et les côtes à coups de barre de fer. Après quoi, le sup­pli­cié est li­go­té sur une pe­tite roue de car­rosse ho­ri­zon­tale, tour­nant sur un es­sieu, les mains et les pieds ra­me­nés sous le corps, jus­qu’à ce que mort s’en­suive. Il ar­rive que, dans un re­la­tif sou­ci d’hu­ma­ni­té, le mal­heu­reux soit gar­rot­té – c’est-àdire étran­glé – si­tôt son corps mis sur la roue. F. F.

COUP FA­TAL C’est au Pis­to­let, un ca­ba­ret de la Cour­tille – un quar­tier de Bel­le­ville en­core lar­ge­ment ru­ral à l’époque –, que le ma­lan­drin est ap­pré­hen­dé, après avoir été don­né à la po­lice par l’un de ses lieu­te­nants.

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