Char­pen­tées… et bien en chair

Historia - - Récit La Beauté Féminine - His­to­ria n° 839 / No­vembre 2016

Les femmes de la Re­nais­sance et de l’époque mo­derne font en­core un usage in­ten­sif de fards, tant la pâ­leur du teint reste un cri­tère ma­jeur de beau­té et d’ex­cel­lence so­ciale – il signe la condi­tion d’une élite fé­mi­nine dis­pen­sée des tra­vaux de la terre – et ce, jus­qu’au dé­but du XXE siècle. Le re­tour des ar­tistes aux pro­por­tions an­tiques rompt avec un mo­dèle mé­dié­val très an­dro­gyne. Plus de créa­tures in­dé­cises mais des femmes char­pen­tées, bien en chair, à la riche car­na­tion et à l’opu­lente che­ve­lure qui af­fichent leur sen­sua­li­té. C’est du moins l’image qu’en donnent les peintres comme Bot­ti­cel­li, Ti­tien ou Vé­ro­nèse, dont les mo­dèles, s’agis­sant de nus, sont sou­vent leurs maî­tresses ou quelque cour­ti­sane en vue.

Vé­nus dé­trône la Vierge

Mais point de pro­por­tions idéales pour la femme, qui, se­lon le peintre tos­can Cen­ni­no Cen­ni­ni, au­teur au XIVE siècle du trai­té de pein­ture Li­bro dell’arte, « n’a au­cune me­sure par­faite ». D’où une vi­sion de leur ana­to­mie en pièces dé­ta­chées qu’illus­trent les fa­meux Bla­sons ana­to­miques du corps fé­mi­nin des poètes de la Pléiade, cé­lé­brant qui l’oeil, qui la bouche, le front ou le té­tin, voire plus… Sy­mé­trie, lé­gè­re­té, équi­libre sont à l’hon­neur, l’es­sen­tiel, entre gros­seur et mai­greur, étant d’être « en bon point ». Vé­nus a rem­pla­cé la Vierge et se doit au na­tu­rel d’avoir un teint d’al­bâtre, d’ivoire ou de lis, des che­veux blonds, des yeux bien fen­dus et brillants – ne sont-ils pas les fe­nêtres de l’âme ? –, une bouche co­ral­line, des seins très blancs, ronds et fermes comme des pommes, des bras char­nus et des mains plu­tôt courtes. Au­tant de cri­tères gé­né­riques qui ne concernent que le haut du corps, qui seul est dé­cou­vert à l’ex­cep­tion des bras. En re­vanche, le mi­lieu du corps, où se ré­solvent les pro­ces­sus ré­pu­gnants de la di­ges­tion et de la gé­né­ra­tion, sont dis­si­mu­lés sous d’amples ver­tu­ga­dins. Quant aux jambes, elles ne valent que par leur fonc­tion de co­lonnes, d’un corps en­vi­sa­gé comme un bâ­ti­ment, et dont le som­met, proche du ciel, peut ac­cé­der à une beau­té d’es­sence di­vine. La condam­na­tion des fards est tou­jours aus­si vive qu’in­ef­fi­cace, et les trai­tés abondent en re­cettes plus ef­frayantes les unes que les autres, mê­lant plomb, mer­cure, étain, ar­gent, vi­triol, mais aus­si sang de chauve-souris, bave de li­ma­çon, poudre de vi­père… L’épa­nouis­se­ment d’une vie de cour où la femme dicte la mode et les conver­sa­tions et se pique de rhé­to­rique, de phi­lo­so­phie, d’art et de sciences, en a fait le « beau sexe », une ex­pres­sion ap­pe­lée à du­rer jus­qu’à la fin du XIXE siècle. u

CO­RAL­LINE ET OPALINE. Portrait de Vio­lante, par Ti­tien (v. 1515-1518), Kuns­this­to­risches Mu­seum, Vienne.

DÉESSE. Vé­nus par Ti­tien (v. 1548), dé­tail, mu­sée du Pra­do, Ma­drid.

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