Ar­chéo­logues ex­pé­ri­men­taux

Historia - - Som­maire N° 846 - Guille­mette Her­vé

Le feu de bois a l’odeur du ré­con­fort en ce froid ma­tin de mars. C’est au­jourd’hui que rouvre le châ­teau de Gué­de­lon, dans l’yonne, après cinq mois d’un som­meil hi­ver­nal. Char­pen­tiers, for­ge­rons, van­niers et cor­diers sont sur le pied de guerre. Une ba­taille pour re­mon­ter le temps. Dans la cour, les ma­çons pré­parent la pre­mière gâ­chée de la sai­son, mé­lange de chaux, de sable et d’eau, qui ser­vi­ra de mor­tier à la tour du pi­geon­nier, l’un des chan­tiers de cette nou­velle an­née. Car il reste en­core beau­coup à faire. Pour­tant, de­puis la pose de la pre­mière pierre, en 1997, les murs ont bien pous­sé. À l’ori­gine de ce pro­jet ti­ta­nesque : la dé­cou­verte de ves­tiges mé­dié­vaux dans le châ­teau de Saint-far­geau, à deux pas d’ici. Son pro­prié­taire, Mi­chel Guyot, fait alors le rêve un peu fou de construire un châ­teau du XIIIE siècle en pleine fo­rêt de Gué­de­lon. Seule contrainte, mais de taille : n’em­ployer que des tech­niques de l’époque. « On est confron­tés aux mêmes pro­blèmes qu’au Moyen Âge », com­mente Sa­rah Pres­ton, char­gée des re­la­tions presse. « La sé­cu­ri­té est notre seule li­mite. Les écha­fau­dages en bois, par exemple, ont été ren­for­cés par des bar­rières et des fi­lets. » Et si tous portent la bi­aude, blouse des pay­sans de ja­dis, les casques ne sont pas ou­bliés.

« Ce n’est pas l’ob­jet fi­ni mais le pro­ces­sus qui est in­té­res­sant »

Mais le plus dif­fi­cile reste de tout fa­bri­quer sur place, des ou­tils aux ma­té­riaux. « On a mis des an­nées à re­trou­ver le tour de main, fruit d’une tra­di­tion orale ou­bliée », in­siste Flo­rian Re­nuc­ci, le maître d’oeuvre. « On teste et, si ça ne marche pas, on re­com­mence. » À Gué­de­lon, on construit d’abord pour com­prendre. Et c’est tout l’en­jeu de l’ar­chéo­lo­gie ex­pé­ri­men­tale : « Ce n’est pas l’ob­jet fi­ni mais le pro­ces­sus qui est in­té­res­sant, c’est pour ce­la que c’est sans fin », pour­suit Sa­rah Pres­ton. Ré­cep­tion des tra­vaux : dans une di­zaine d’an­nées. Pour y par­ve­nir, l’en­tre­prise em­ploie 70 sa­la­riés, dont 40 sur le chan­tier. S’ajoutent plus de 600 pas­sion­nés ve­nus du monde en­tier. Comme cette fa­mille texane, pré­sente chaque été, ou ces nom­breux Bri­tan­niques sé­duits par la sé­rie Se­crets of the Castle , qui a contri­bué à la no­to­rié­té du lieu. Car c’est avant tout un tra­vail d’équipe : « On met en va­leur l’ar­chi­tec­ture, mais aus­si les per­sonnes qui tra­vaillent ici. Cer­taines disent que Gué­de­lon est le seul en­droit où elles sont ap­plau­dies. » Tailleuse de pierre, Aline Me­nier fait par­tie de ces amou­reux du tra­vail ar­ti­sa­nal : « En ar­ri­vant ici, on s’aper­çoit tout de suite que ce n’est pas un simple chan­tier de construc­tion ; la trans­mis­sion est très im­por­tante, tou­jours dans le res­pect de l’his­toire. » Et les vi­si­teurs viennent en nombre ad­mi­rer le tra­vail des oeu­vriers : plus de 300 000 par an ! À l’en­trée du châ­teau, cer­tains s’ar­rêtent de­vant la cage à écu­reuil, un en­gin de le­vage que l’on fait tour­ner à la main. Flo­rian Re­nuc­ci ins­pecte le chan­tier : « Cette an­née, on lance la construc­tion de la porte prin­ci­pale, de­vant le pont. Et on va cou­vrir la tour de la cha­pelle, dont on a fi­ni la ma­çon­ne­rie l’an­née der­nière. » Le che­min de ronde ouest et la cou­pole à l’in­té­rieur de la tour du pi­geon­nier viennent, eux aus­si, d’être ache­vés. L’im­po­sant lo­gis est, quant à lui, ter­mi­né de­puis cinq ans. Nul doute qu’au XIIIE siècle il au­rait fait la fier­té du sei­gneur de Gué­de­lon. u

TOUR DE FORCE De­puis vingt ans, à Gué­de­lon, en Bour­gogne, ma­çons, tui­liers, char­pen­tiers, for­ge­rons, car­riers et autres bâtisseurs édi­fient un châ­teau fort du XIIIE siècle se­lon les tech­niques et les ou­tils en usage au Moyen Âge.

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