Gé­nies du vir­tuel

Historia - - Sommaire N° 846 - Clara Delpas

Le 24 mars 2017, j’ai l’oc­ca­sion de vi­si­ter la grotte pré­his­to­rique Mayenne- Sciences, à Saulges, équi­pée d’un casque au­dio et d’un vi­sio­casque HTC Vive, une ma­nette dans chaque main : de l’une, je pointe un fais­ceau dans les ronds bleu fluo des­si­nés au sol pour me dé­pla­cer à ma guise dans les cou­loirs de la grotte. De l’autre, j’en éclaire, à la torche ou à la lampe, les pa­rois or­nées. En cer­tains en­droits, le des­sin d’un oeil ap­pa­raît, qu’il me suf­fit de tou­cher de la ma­nette droite pour qu’un com­men­taire évoque telle ébauche de bi­son ou de che­val, pro­ba­ble­ment ap­pa­rue parce que la forme na­tu­relle de la pa­roi s’y prê­tait… L’ex­pé­rience est sai­sis­sante et mé­mo­rable : je vi­site cette grotte de la val­lée de l’èvre, fer­mée au pu­blic, comme si j’y étais ou presque ! Au point d’en ou­blier le stand du conseil gé­né­ral de la Mayenne sur le­quel je me trouve, en ce 19e sa­lon La­val Vir­tual, pour le­quel la so­cié­té Ana­gram a con­çu cette ex­pé­rience im­mer­sive ex­cep­tion­nelle de « réa­li­té vir­tuelle » ! La réa­li­té vir­tuelle per­met de re­créer ce qui n’existe plus ou n’est pas ac­ces­sible. Si son abou­tis­se­ment ul­time est sans doute la vi­site im­mer­sive au vi­sio­casque que je viens de vivre, son prin­cipe de base est la mo­dé­li­sa­tion 3D : elle per­met de­puis les an­nées 2000 de res­ti­tuer le bâ­ti ori­gi­nal de ruines (Pom­péi, 2004 ; Clu­ny, 2010), de re­cons­ti­tuer l’en­tiè­re­té d’une cé­ra­mique dont il ne sub­siste que quelques mor­ceaux, ou en­core de re­pro­duire tout sim­ple­ment une oeuvre. Ch­ris­tophe Mar­tin, illus­tra­teur scien­ti­fique et di­rec­teur de Com par l’image, et Fa­brice Paul, in­for­ma­ti­cien et di­rec­teur d’edi­kom, al­lient de­puis 2012 leurs com­pé­tences ar­tis­tiques et in­for­ma­tiques

Un guide in­ter­ac­tif comme l’his­to­pad per­met de vi­si­ter des sites en 3D à des époques dif­fé­rentes, comme la Con­cier­ge­rie, où la Grand-salle ap­pa­raît telle qu’en 1378

à leur pas­sion de l’his­toire. Un sec­teur où, se­lon Fa­brice Paul, « seules une di­zaine de so­cié­tés in­for­ma­tiques se font concur­rence en France ». Leur stand, au La­val Vir­tual 2017, re­cèle de réa­li­sa­tions mu­séo­gra­phiques vir­tuelles, conçues en col­la­bo­ra­tion étroite avec les ar­chéo­logues à par­tir d’illus­tra­tions, de pho­tos, voire d’une pho­to­gram­mé­trie très pré­cise du réel : sur écran tac­tile, une mo­dé­li­sa­tion in­ter­ac­tive de la Val­lée des Rois per­met d’en vi­si­ter les tombes, re­cons­ti­tuées d’après les pho­tos d’ori­gine. Une am­phore et son am­pho­risque flottent en 3D dans l’es­pace, pro­je­tées sur un mince maillage trans­pa­rent, une ré­plique du crâne de Tou­maï s’af­fiche comme un ho­lo­gramme dans un théâtre op­tique py­ra­mi­dal, tan­dis que, plus loin, son im­pres­sion 3D s’ex­pose der­rière une vi­trine nu­mé­rique aug­men­tée, sur la­quelle dé­file une vi­déo contex­tua­li­sant sa dé­cou­verte en 2001, au Tchad…

De pro­met­teuses pers­pec­tives

On l’au­ra com­pris, il est au­jourd’hui pos­sible, grâce à l’in­for­ma­tique, de re­pro­duire le réel, jus­qu’à ses tex­tures, vo­lumes et cou­leurs, de créer des anas­ty­loses ou des re­cons­ti­tu­tions vir­tuelles. Et l’illu­sion peut être d’au­tant plus forte que des dis­po­si­tifs spé­ci­fiques, tels les vi­sio­casques, per­mettent au spec­ta­teur de s’im­mer­ger to­ta­le­ment dans ces dé­cors nu­mé­riques : le HTC Vive ou en­core l’ocu­lus Rift né­ces­sitent une connexion à un or­di­na­teur ; d’autres dis­po­si­tifs, plus ac­ces­sibles fi­nan­ciè­re­ment (Gear VR, Google Card­board…) uti­lisent comme écran un simple Smart­phone. Té­lé­char­gez par exemple l’ap­pli­ca­tion gra­tuite An­cient World in VR, de la so­cié­té Li­tho­do­mos VR, spé­cia­li­sée dans la re­cons­ti­tu­tion ar­chéo­lo­gique gré­co-ro­maine, et vous vous re­trou­ve­rez, chaus­sé d’une simple paire de Google Card­board, en plein coeur des arènes de Lu­tèce ! Ac­ces­sible sur ta­blettes et Smart­phone, ou, pour les plus nan­tis, avec des dis­po­si­tifs spé­ci­fiques, comme les Google Glass ou l’ho­lo­lens, la réa­li­té aug­men- tée ( AR, pour aug­men­ted rea­li­ty ) consiste à ajou­ter des élé­ments d’in­for­ma­tion (textes, com­men­taires) et des élé­ments mul­ti­mé­dias au réel. Elle est pour l’ins­tant moins abou­tie, ses contraintes in­for­ma­tiques étant plus poin­tues : géo­lo­ca­li­sa­tion, map­ping 3D, in­ter­face trans­lu­cide ou connec­tée à une ca­mé­ra… mais ses pers­pec­tives sont très pro­met­teuses ! « Dans un lieu dont cer­tains élé­ments ont dis­pa­ru, pou­voir confron­ter le réel en lui su­per­po­sant un gra­phisme qui re­cons­ti­tue un uni­vers pas­sé per­met d’en en­ri­chir la

vi­site », ex­plique Xa­vier Le­le­vé, pro­prié­taire du châ­teau Du­nois, à Beau­gen­cy. Ce rêve est de­ve­nu réa­li­té de­puis 2013, avec l’his­to­pad, un ipad mi­ni 4 do­té d’une ap­pli­ca­tion de réa­li­té aug­men­tée, mis au point pour le châ­teau de Fa­laise par la so­cié­té His­to­ve­ry et, de­puis, pour bon nombre de mu­sées. Avec la so­cié­té 44 screens, Xa­vier Le­le­vé a in­ves­ti plus de 200 000 eu­ros dans la mise au point d’une « ta­bu­lette » ins­pi­rée de l’his­to­Pad, dis­po­nible de­puis l’été 2016. « Nous avons créé un par­cours pour les en­fants, à cô­té du par­cours pour adultes, avec des pas­se­relles entre les deux », pré­ci­set-il. Gui­dés par Gen­tien de Beau­gen­cy, l’al­chi­miste et as­tro­logue qui conseillait la fa­mille d’or­léans, les en­fants ont pour mis­sion de faire éclore un oeuf de dra­gon, en pas­sant des « épreuves » dans cha­cune des pièces du châ­teau. Et ce sont sou­vent eux qui mènent la vi­site des adultes qui les ac­com­pagnent ! En ef­fet, ils peuvent lire fiè­re­ment les textes d’ex­pli­ca­tion, ac­ces­sibles en neuf langues, à leurs pa­rents. Par­fois, une étoile bleue cli­gnote sur l’écran. « Quand vous cli­quez des­sus, vous dé­cou­vrez les ta­pis­se­ries qui or­naient les murs, les fresques des pla­fonds, les mets et les épices de l’époque ! » s’en­thou­siasme Xa­vier Le­le­vé. Au gré de la vi­site, on peut aus­si, grâce à la ta­bu­lette, prendre un sel­fie avec Fran­çois Ier ou dé­fier ce der­nier au jeu de paume dans la cour du châ­teau ! « On n’est plus dans un rap­port in­tel­lec­tuel mais dans un rap­port de plai­sir », sou­ligne l’heu­reux pro­prié­taire. Il est pro­bable que de­main cha­cun se­ra en me­sure de vi­si­ter n’im­porte quelle ville en dé­cou­vrant sur l’écran de son smart­phone « com­ment c’était avant » . Et ce, grâce à une simple ap­pli té­lé­char­gée sur son « store », à l’ins­tar d’ap­py­max, une ap­pli­ca­tion pour mo­biles dé­ve­lop pée par les équipes de 44 screens : l’une de ses ver­sions per­met­tra dès le 1er juillet 2017 de vi­si­ter Pa­ris en confron­tant aux mo­nu­ments ac­tuels la ville telle qu’elle était – ou telle qu’on l’ima­gine – au temps de Na­po­léon Bo­na­parte ! Et il est pro­bable que les pro­grès de la res­ti­tu­tion 3D met­tront un jour dans notre quo­ti­dien des ho­lo­grammes de per­son­nages vir­tuels do­tés d’in­tel­li­gence ! La Fon­da­tion pour la Shoah de l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie du Sud (USC) dé­ve­loppe de­puis 2012, avec l’ins­ti­tut des tech­no­lo­gies créa­tives de L’USC, le pro­jet « nou­velles di­men­sions du té­moi­gnage ». Sa pre­mière réa­li­sa­tion est un ho­lo­gramme de Pin­chas Gut­ter, res­ca­pé du camp d’ex­ter­mi­na­tion de Ma­j­da­nek, cou­plé à un pro­gramme d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, qui per­met de dia­lo­guer li­bre­ment avec lui ! De­puis 2014, il a été ex­po­sé dans plu­sieurs mu­sées du monde, fai­sant à chaque fois sen­sa­tion. Toutes ces avan­cées sou­lèvent néan­moins la ques­tion de leur du­ra­bi­li­té his­to­rique. Car les struc­tures de pro­duc­tion ne sont pas éter­nelles, tout comme les sup­ports nu­mé­riques : les pre­mières peuvent ces­ser leurs ac­ti­vi­tés (ce sont sou­vent des start- up), les se­conds doivent être sau­ve­gar­dés ré­gu­liè­re­ment, au risque que leurs don­nées soient à tout ja­mais ef­fa­cées. Un manque de pé­ren­ni­té qui s’ac­corde mal aux exi­gences de l’his­toire ! u

GENARO BAR­DY

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