Re­cons­ti­tu­teurs

Historia - - Sommaire N° 846 - Joëlle Che­vé

An 2017 apr. J.-C., plaine de Comps, à quelques milles de Ne­mau­sus (Nîmes). Les grands arbres agitent leurs fron­dai­sons, le Gar­don roule ses ga­lets, l’air est frais, un peu pi­quant, et l’herbe joue les ga­zons an­glais. Un ter­rain idéal pour pique-ni­quer, ai­der le pe­tit der­nier à faire ses pre­miers pas ; ou le plus grand, ses pre­miers tours de vé­lo. Sauf que la ma­chine à re­mon­ter le temps nous joue des tours. Nous voi­là trans­por­tés en 61 apr. J.-C., dans une lande du centre de la Bre­tagne – la Grande. Les lé­gions de l’em­pe­reur Né­ron sont face au peuple celte des Icé­niens, pous­sés à la ré­volte contre l’en­va­his­seur par leur reine, Bou­dic­ca. Les hommes de la Le­gio X Ge­mi­na et de la Le­gio VI Vic­trix ain­si que leurs auxi­liaires celtes at­tendent l’as­saut de pied ferme der­rière leurs bou­cliers rouges bar­rés d’un X noir, ou d’ar­gent et d’azur or­nés des ailes de la vic­toire. Le choc est bru­tal. Les Bar­bares, troupe d’hommes en tu­niques et braies à car­reaux, ar­més d’épées et de cou­teaux, se pro­tègent tant bien que mal der­rière leurs bou­cliers de bois. Mais leur fougue se brise sur le mur de mé­tal des lé­gion­naires re­vê­tus de leur ar­mure à plaques d’acier, la lo­ri­ca , ou de lourdes cottes de mailles. Les corps roulent dans une mê­lée sau­vage et se figent. Le temps s’ar­rête. Puis les ordres fusent, res­sus­ci­tant les morts, hi­lares, prêts à re­prendre le com­bat… Dans deux mois à peine, tous de­vront être prêts pour le spec­tacle qui au­ra lieu dans les arènes de Nîmes de­vant 30 000 spec­ta­teurs, dont, se­lon les au­gures, de nom­breux « Grands-bre­tons ». N’ont-ils pas éri­gé, au XIXE siècle, de­vant le pont de West­mins­ter, en sym­bole de leur in­dé­pen­dance, une sta­tue de Bou­dic­ca condui­sant un char de guerre ? La reine à la lé­gen­daire cri­nière d’un roux flam­boyant, in­car­née par la co­mé­dienne Jeanne de la Jungle, n’est pas ve­nue voir ses troupes s’en­traî­ner. Mais le deus ex ma­chi­na des Grands Jeux ro­mains de Nîmes, lui, est bien pré­sent, sous l’ar­mure et le man­teau pourpre du tri­bun de la 6e lé­gion. Traits bu­ri­nés, che­veux d’ar­gent, car­rure tau­rine, c’est un me­neur d’hommes qui n’en est pas à sa pre­mière cam­pagne. Et les dieux sont té­moins qu’elles furent rudes.

Com­pé­tences scien­ti­fiques et ex­pé­rience du com­bat

Éric Teys­sier, alias Sex­tus Ma­cri­nus Ad­ge­nas, évoque ses dé­buts de jeune uni­ver­si­taire pas­sion­né par la Ré­vo­lu­tion et par les arts mar­tiaux. Une pra­tique qui lui a fait re­con­si­dé­rer l’image tra­di­tion­nelle des gla­dia­teurs, es­claves dres­sés au com­bat et sa­cri­fiés dans l’arène à la de­mande de la plèbe dé­chaî­née, pouce bais­sé. Une in­ven­tion du peintre JeanLéon Gé­rôme, dans son cé­lèbre ta­bleau Po­lice ver­so (1871), re­prise dans tous les pé­plums hol­ly­woo­diens. Après des an­nées d’étude des textes an­tiques et d’ex­pé­ri­men­ta­tion des équi­pe­ments et des tech­niques de gla­dia­ture, Éric Teys­sier a pu­blié les ré­sul­tats de ses re­cherches. Il est au­jourd’hui maître de confé­rences en his­toire an­cienne à l’uni­ver­si­té de Nîmes. Pré­sident d’hon­neur de l’as­so­cia­tion de re­cons­ti­tu­tion his­to­rique Lo­ri­ca Ro­ma­na, ba­sée à Comps,

il met à son ser­vice ses com­pé­tences scien­ti­fiques et son ex­pé­rience du com­bat, et conçoit, avec la so­cié­té Cul­tu­res­paces, char­gée des arènes de Nîmes, et son di­rec­teur, Mi­chael Cou­zi­gou, les scé­na­rios et la scé­no­gra­phie des Jeux. En l’an 122, l’em­pe­reur Ha­drien, de re­tour de Bre­tagne, s’est ar­rê­té à Nîmes, où il a as­sis­té aux jeux. C’est donc en son hon­neur que les spec­tacles sont don­nés de­puis 2011. Nous le ren­con­trons à Comps, sous le cos­tume in­at­ten­du d’un guer­rier celte en­traî­nant ses troupes. C’est que Ro­bert Du­poux, outre sa cou­ronne im­pé­riale, a de nom­breuses cas­quettes. Of­fi­cier dans l’ar­mée de l’air et chan­teur d’opé­ra – il a créé le Choeur de l’ar­mée fran­çaise –, il est aus­si un adepte des arts de com­bat. Et comme toutes les « voix » mènent à Rome, il est au­jourd’hui le pré­sident de l’as­so­cia­tion Les Mer­ce­naires du temps, qui a ren­con­tré la gloire grâce aux dif­fé­rents do­cu­men­taires et films qui lui ont été consa­crés. Ro­bert im­pe­ra­tor , alias Ha­drien, reste mo­deste sous sa cou­ronne de lau­riers d’or et s’amuse des ré­ac­tions du pu­blic, qui le siffle lors­qu’il des­cend de son char en uti­li­sant un es­clave comme mar­che­pied, ou lui fait un triomphe lors­qu’il fait le tour des arènes ou consent à des séances de sel­fies avec les spec­ta­teurs.

Une en­trée pleine d’émo­tion sous les cla­meurs de la foule

Son com­père Ber­nard Ro­que­joffre a eu un par­cours bien dif­fé­rent. Peintre et pro­fes­seur d’his­toire de l’art, il en­tre­tient une pas­sion vi­brante pour la Rome an­tique, avec la­quelle il vit en par­faite in­ti­mi­té, fresques aux murs fa­çon Pom­péi et mo­bi­lier à la ro­maine. Pour les spec­tacles, il des­sine les armes et coud les cos­tumes. Pen­dant les Jeux, il tient le rôle sa­cré du fla­mine, le grand prêtre du culte im­pé­rial. Ro­bert, Ber­nard, tous deux ont dé­ve­lop­pé, à tra­vers ces ex­pé­riences vi­vantes, une connais­sance du monde ro­main, de ses cou­tumes, ses usages, ses cé­ré­mo­nies et son his­toire, digne des ex­perts en la ma­tière. L’en­ga­ge­ment des plus jeunes passe d’ailleurs pour cer­tains par l’his­toire, Éric Teys­sier jouant ici un rôle ma­jeur d’éveilleur et de re­cru­teur. Ma­thilde Car­pen­tier, une de ses an­ciennes étu­diantes, s’est en­ga­gée dans la Lo­ri­ca Ro­ma­na, de même que Maud Har­ni­chard, jeune conser­va­trice du pa­tri­moine. Elles ap­pré­cient la mixi­té pro­fes­sion­nelle et so­ciale de la Lo­ri­ca – « Nous ne sommes pas tous d’an­ciens mi­li­taires ou des cham­pions d’arts mar­tiaux » –, et la mixi­té sexuelle qu’elles as­sai­sonnent d’une pointe re­ven­di­quée de fé­mi­nisme : dé­mon­trer qu’elles peuvent se battre aus­si bien que les hommes dans les troupes celtes ! L’as­so­cia­tion Equi Tem­pus est ve­nue ren­for­cer les troupes à pied, et bien­tôt leurs che­vaux, dres­sés à la guerre ou à la cas­cade, vien­dront prendre leur part de la vic­toire… ou de la dé­faite ! Mais pour ces bé­né­voles – plus de 250 Fran­çais et 250 Ita­liens dans le spec­tacle fi­nal –, quel que soit leur en­ga­ge­ment, reste à vivre l’im­mense émo­tion de leur en­trée, sous les cla­meurs de la foule, dans ces arènes uniques au monde sur les­quelles plane en­core l’ombre au­guste du grand Ha­drien. u

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