LA VÉ­RI­TÉ SUR BOLÍVAR

Comme d’autres lea­ders de la gauche la­ti­no-amé­ri­caine, Ni­colás Ma­du­ro, pré­sident du Ve­ne­zue­la, se dit bo­li­va­rien. Qui est donc ce­lui dont ils ont fait leur hé­ros ?

Historia - - Événement -

L’opi­nion pu­blique l’au­ra dé­cou­vert lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle. L’as­so­cia­tion éco­no­mi­co-po­li­tique d’ex­trême gauche fon­dée par le Vé­né­zué­lien Chá­vez (1954-2013) et le Cu­bain Cas­tro (1926-2016), à la­quelle M. Mé­len­chon rêve étran­ge­ment de faire ad­hé­rer la France, se nomme l’al­liance bo­li­va­rienne. La ré­fé­rence ne peut éton­ner les connais­seurs. Si­tôt ar­ri­vé au pou­voir, en 1999, l’homme fort de Ca­ra­cas avait dé­ci­dé de bap­ti­ser le ré­gime qu’il met­tait en place de « ré­vo­lu­tion bo­li­va­rienne ». L’ago­nie ac­tuelle d’un sys­tème qui a réus­si en quinze ans à rui­ner un pays ja­dis riche ne doit pas nous pri­ver de notre ques­tion de la se­maine : qui était donc ce Bolívar, pour jouir d’un tel culte ? […]. S’éten­dant sur un ter­ri­toire gi­gan­tesque qui court du nord de la Ca­li­for­nie au cap Horn, [les co­lo­nies es­pa­gnoles] sont, au dé­but du XIXE siècle, se­couées par une même agi­ta­tion. Les créoles, cette bour­geoi­sie blanche ras­sem­blant les des­cen­dants de co­lons es­pa­gnols qui y dé­tiennent le pou­voir éco­no­mique, ne sup­portent plus de voir le pou­voir po­li­tique confis­qué par les fonc­tion­naires en­voyés par Ma­drid, et leurs li­ber­tés com­mer­ciales bri­mées par le sys­tème de mo­no­pole im­po­sé par la mé­tro­pole.

Un con­qué­rant de l’in­utile ?

Fils d’un riche plan­teur de ce qui s’ap­pelle alors la Ca­pi­tai­ne­rie gé­né­rale du Ve­ne­zue­la, Simón Bolívar (1783-1830) est un créole type. Or­phe­lin très tôt, éle­vé dans le culte des Lu­mières par un pré­cep­teur adu­lé, puis de­ve­nu mi­li­taire, il fait, comme beau­coup de gens de sa classe so­ciale, de longs voyages en Eu­rope qui le mènent en Es­pagne, en Ita­lie ou dans cette France qui vient de se don­ner à Na­po­léon. Il est de re­tour outre-at­lan­tique quand la si­tua­tion fi­nit par ex­plo­ser. En 1810, Ca­ra­cas se ré­volte et pro­clame la Ré­pu­blique du Ve­ne­zue­la. […] Grâce à ses qua­li­tés mi­li­taires in­com­pa­rables, et à son opi­niâ­tre­té, Bolívar en de­vient un des plus grands hé­ros. Le che­min fut pour­tant pé­rilleux. L’es­pagne ne lâche pas si fa­ci­le­ment son tré­sor. En 1812, ses troupes ont le des­sus, le Ve­ne­zue­la est re­pris et Bolí- var est en exil. Un an plus tard, il fait dé­jà un pre­mier re­tour dans sa ville na­tale, où le peuple en liesse lui dé­cerne le fa­meux titre de Li­ber­ta­dor (« Li­bé­ra­teur »). Quelques mois plus tard, une nou­velle puis­sante contre-of­fen­sive des loya­listes le contraint à de nou­veaux exils. À par­tir de 1817, en­fin, le vent de la vic­toire semble le pous­ser dans le dos […]. Il n’hé­site pas à fran­chir des plaines inon­dées puis à af­fron­ter les tem­pé­ra­tures gla­ciales des Andes pour fondre sur Bo­gotá, ca­pi­tale de la Nou­velle-gre­nade. Il y entre en 1819. En la fé­dé­rant à son Ve­ne­zue­la na­tal, il en fait un nou­veau pays, la Grande-Co­lom­bie, au­quel il ad­joint la pro­vince de Qui­to, qu’il conquiert avec son fi­dèle ad­joint, le gé­né­ral Sucre, en 1822. En 1824, une ul­time ba­taille contre les Es­pa­gnols lui donne le Pé­rou. En 1825, Sucre se charge de prendre la pro­vince du Haut-pé­rou, der­nière pos­ses­sion de Ma­drid sur le conti­nent. Il la bap­tise du nom du hé­ros, la Bo­li­vie. En quinze ans, notre Li­ber­ta­dor au­ra donc li­bé­ré non pas un mais cinq pays. Com­ment, de­puis, ne se­rait-il pas cé­lé­bré par tout un conti­nent ? Le drame sur­vient quand l’ad­mi­ra­tion vire, comme c’est le cas chez Chá­vez ou Ma­du­ro […], au dé­lire mys­tique. Il est tou­jours re­gret­table puis­qu’il em­pêche le re­gard cri­tique, pour­tant riche d’en­sei­gne­ments. Théâ­tral, ob­sé­dé par sa gloire, Bolívar ne li­bère les pays les uns après les autres que pour y im­po­ser un pou­voir per­son­nel. Sur­tout, il se montre in­ca­pable de me­ner à bien le des­sein pour­tant ma­gni­fique qu’il s’était fixé. Son rêve était de fondre tous les nou­veaux États li­bé­rés de l’es­pagne dans une vaste fé­dé­ra­tion des États-unis du Sud, pen­dant de ceux du Nord. En 1826, le con­grès pan­amé­ri­cain qu’il a convo­qué se solde par un échec cui­sant. Et le poi­son du sé­pa­ra­tisme dé­fait peu à peu ce qu’il a fait, comme cette Grande-Co­lom­bie, dont le Ve­ne­zue­la puis l’équa­teur font sé­ces­sion. En 1830, dé­con­si­dé­ré, haï par ceux qui l’avaient ai­mé, il meurt alors qu’il al­lait s’em­bar­quer pour un ul­time exil […]. u

ÉTEN­DARD. Le « Li­bé­ra­teur » ÉVÉ­NE­MENT après la vic­toire de Ca­ra­bo­bo, le 24 juin 1821. Toile d’ar­tu­ro Mi­che­le­na (1863-1898). 29 avril 2017

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