2017, SOUS LES FEUX DE L’HIS­TOIRE

Historia - - Som­maire - PAR FRAN­ÇOIS REY­NAERT

Une sé­lec­tion des chro­niques « Pas­sé-pré­sent » de Fran­çois Rey­naert, pu­bliées dans L’obs et qui dé­cryptent l’ac­tua­li­té grâce à l’his­toire…

Les chro­niques « PAS­SÉ-PRÉ­SENT » DE FRAN­ÇOIS REY­NAERT, PU­BLIÉES DANS L’obs ENTRE SEP­TEMBRE 2016 ET JUILLET 2017, DÉ­CRYPTENT L’AC­TUA­LI­TÉ GRÂCE à L’HIS­TOIRE. ELLES SONT AU­JOURD’HUI RÉUNIES DANS UN LIVRE. MOR­CEAUX CHOI­SIS.

HIS­TO­RIA – Pour­quoi éclai­rer l’ac­tua­li­té à la lu­mière du pas­sé ?

FRAN­ÇOIS REY­NAERT – C’est une dé­for­ma­tion in­tel­lec­tuelle qui re­monte à l’en­fance. J’ai tou­jours cher­ché à com­prendre les évé­ne­ments pré­sents en cher­chant dans le pas­sé les in­dices pour mieux les com­prendre. J’ai be­soin de re­ve­nir à l’ori­gine des choses, de sa­voir, par exemple, pour­quoi les Ca­ta­lans s’op­posent à Ma­drid. Ma névrose est en­suite de­ve­nue mon em­ploi quand L’obs m’a de­man­dé d’en faire une chro­nique heb­do­ma­daire.

Êtes-vous un ob­ser­va­teur, un dé­tec­tive, un simple témoin ?

Je me consi­dère comme un jour­na­liste d’his­toire. Je suis ce­lui qui en­glou­tit des livres par­fois très aus­tères pour ex­pli­quer au lec­teur ce qu’il y a de formidable dans ces ou­vrages. Un peu comme le jour­na­liste scien­ti­fique rend ac­ces­sible l’in­croyable dé­cou­verte d’un Prix No­bel de chi­mie. Je ne suis pas his­to­rien, mais j’ai sui­vi des cours d’his­toire contem­po­raine à Sciences Po et, de­puis main­te­nant dix ans, j’écris des livres d’his­toire. Exas­pé­ré par la cap­ta­tion de l’his­toire po­pu­laire par des gens comme Max Gallo ou Éric Zem­mour, qui écrivent comme au XIXE siècle, en im­po­sant une vi­sion na­tio­na­liste, j’ai pu­blié Nos an­cêtres les Gau­lois et autres fa­daises (Fayard, 2010), qui était une his­toire de France ac­ces­sible, au-de­là des cli­chés et re­gar­dée par les Al­le­mands, les An­glais, etc. J’ai vou­lu rap­pe­ler que la France était un pays ou­vert, qui ap­par­tient à l’eu­rope… et que le monde évo­lue.

His­to­ra­ma est le titre du livre, mais c’était aus­si ce­lui d’une pu­bli­ca­tion d’his­to­ria de 1963 à 1980…

Je suis un pas­sion­né d’his­toire de­puis tou­jours et j’ai lu His­to­ra­ma quand j’avais 18 ans, mais le titre de mon livre a été choi­si en ré­fé­rence à un ou­vrage, pu­blié chez Laf­font il y a quelques an­nées, qui s’ap­pe­lait Géo­ra­ma. Le tour du monde en 80 ques­tions, de Ju­lien Blanc-gras et Vincent Broc­vielle. Et c’est aus­si un clin d’oeil au Père Go­riot de Bal­zac, dans le­quel les per­son­nages plai­santent en «-ra­ma » : « Eh bien ! mon­sieurre Poi­ret, […] com­ment va cette pe­tite san­té­ra­ma ? […] Il fait un fa­meux froi­to­ra­ma ! dit Vau­trin. »

Pour­quoi l’his­toire est-elle per­ti­nente pour com­prendre le monde ac­tuel ?

Pre­nez la Ca­ta­logne. Les in­dé­pen­dan­tistes ap­puient leur de­mande sur l’his­toire, ils évoquent un épi­sode mi­li­taire du dé­but du XVIIIE siècle – le siège et la prise de Bar­ce­lone par les Bour­bons. Ils ont choi­si cette dé­faite, le 11 sep­tembre 1714, comme fête na­tio­nale. Je constate qu’ils de­mandent leur in­dé­pen­dance au nom de l’his­toire. Or c’est une at­ti­tude qui date de la fin du XIXE siècle, avec une re­lec­ture na­tio­na­liste de l’his­toire ca­ta­lane. À cette époque, le na­tio­na­lisme sé­vit par­tout en Eu­rope, en France avec l’af­faire Drey­fus, en Al­le­magne avec la mon­tée du na­tio­na­lisme… L’hymne ca­ta­lan, Els Se­ga­dors, qui si­gni­fie « Les Mois­son­neurs », ap­pa­raît au mo­ment d’une ré­volte au XVIIE siècle. Si bien que la re­ven­di­ca­tion na­tio­na­liste au­jourd’hui n’est pas faite au nom de l’his­toire, mais au nom d’une ré­écri­ture de l’his­toire.

Com­ment émergent les su­jets de vos chro­niques ?

En sui­vant l’ac­tua­li­té ou au dé­tour d’une ré­flexion. Ain­si, en re­gar­dant les dé­bats pré­si­den­tiels, un col­lègue du jour­nal consta­tait que plus au­cun can­di­dat ne porte la barbe – or, nos po­li­ti­ciens de la IIIE Ré­pu­blique étaient tous bar­bus ! J’ai donc ré­di­gé une chro­nique sur le poil en po­li­tique. Je suis par­ti de l’ori­gine de la barbe de Fran­çois Ier. Il y a deux hy­po­thèses : soit pour ca­mou­fler une brû­lure à la lèvre, soit parce qu’à l’époque on de­ve­nait bar­bu pour se vi­ri­li­ser, comme les Flo- ren­tins, qui se lais­saient pous­ser la barbe pour cas­ser leur ré­pu­ta­tion d’ef­fé­mi­nés. Louis XIV n’était pas moins vi­ril que Fran­çois Ier et pour­tant il était glabre. Na­po­léon, qui se vit comme un fils des Lu­mières, sans lien avec l’état de na­ture, ne porte pas la barbe…

Uti­li­ser le pas­sé pour com­prendre le pré­sent si­gni­fie-t-il que l’his­toire se ré­pète ?

Pas du tout. Croire que l’his­toire se ré­pète abou­tit à des er­reurs de ju­ge­ment. Les dis­cours très conser­va­teurs por­tés par la gauche de Mé­len­chon ou la droite de Fin­kiel­kraut disent ce­la : ne tou­chons pas au pas­sé ; hier, c’était formidable. Une telle pen­sée nous conduit au pré­ci­pice. L’his­toire nous l’ap­prend. En un siècle, la France, mais aus­si le monde, a chan­gé. En 1914, elle était l’une des pre­mières puis­sances mon­diales ; en 2017, la place est ra­vie par les États-unis, la Chine, bien­tôt l’inde, le Bré­sil, la Rus­sie, mais cer­tai­ne­ment pas la France.

Nos po­li­tiques ga­gne­raient-ils à mieux connaître le pas­sé pour mieux des­si­ner l’ave­nir ?

C’est évident. Je n’ai pas le sen­ti­ment que Fran­çois Hol­lande ou Em­ma­nuel Ma­cron soient in­com­pé­tents en his­toire. Mais nos po­li­tiques ga­gne­raient à s’in­té­res­ser à l’his­toire plu­tôt qu’à la my­tho­lo­gie his­to­rique et à ne pas re­pro­duire le ca­té­chisme du XIXE siècle. Le rôle d’une so­cié­té est de trou­ver une his­toire qui soit adap­tée à son pré­sent.

Ap­prou­vez-vous la cé­lèbre ci­ta­tion écrite par Karl Marx en 1847 : « Ce­lui qui ne connaît pas l’his­toire est con­dam­né à la re­vivre » ?

C’est une phrase in­té­res­sante, même si la vi­sion mar­xiste de l’his­toire est fon­dée sur un dé­ter­mi­nisme his­to­rique – ce­lui de la lutte des classes – comme seul cri­tère. Marx pré­ten­dait par­ler à l’uni­vers, mais en réa­li­té il sou­li­gnait uni­que­ment les pro­blé­ma­tiques de l’eu­rope au XIXE siècle, sans aucune idée de l’his­toire chi­noise, qui comp­tait dé­jà, et, comme tous les hommes de son temps, il pen­sait que l’afrique est un conti­nent sans pas­sé…

RE­TOUR VERS LE FU­TUR Re­cep Tayyip Er­do­gan convoque sou­vent le pas­sé à des fins po­li­tiques. Comme ici en jan­vier 2015, où il ap­pa­raît en­tou­ré de 16 sol­dats re­pré­sen­tant 16 mo­ments de l’his­toire turque.

Jour­na­liste et écri­vain, Fran­çois Rey­naert est l’au­teur de Nos an­cêtres les Gau­lois et autres fa­daises (2010) et de La Grande His­toire du monde (2016), édi­tés chez Fayard.

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