Un pa­cha au pays de Pha­raon

Historia - - Sommaire - Aude Gros de Beller

En Égypte, les plus an­ciens restes de chats datent de la pré­his­toire : dans une tombe du ci­me­tière de Mos­ta­ged­da, en Moyenne-égypte, gi­saient les os d’un chat an­té­rieurs à 4000 av. J.-C. Dif­fi­cile de connaître la na­ture de ce fé­lin : sau­vage, ap­pri­voi­sé ou do­mes­ti­qué ? Cette ques­tion ne trou­ve­ra pas de ré­ponse par la suite, puisque les Égyp­tiens ne font pas de dif­fé­rence lexi­co­gra­phique entre les dif­fé­rents sta­tuts du chat, ni même entre les dif­fé­rentes es­pèces : pour eux, que ce soit un Fe­lis sil­ves­tris li­by­ca, gé­né­ra­le­ment un chat do­mes­tique, un Fe­lis chaus, peut-être un chat sau­vage ou ap­pri­voi­sé, ou un Fe­lis ser­val, consi­dé­ré comme un chat exo­tique im­por­té de Nu­bie ou du Si­naï, le chat est in­va­ria­ble­ment nom­mé « miou » ou « mii » ( « miit » au fé­mi­nin), mot qui s’ap­plique à d’autres ani­maux ap­pa­ren­tés. Quant aux plus an­ciennes re­pré­sen­ta­tions de fé­lins, elles couvrent les pa­rois de la Chambre des sai­sons du temple so­laire de Niou­ser­râ, à Abou Gho­rab, au­tour de 2400 av. J.-C., où des images de la cam­pagne égyp­tienne peu­plée d’ani­maux di­vers et de plantes luxu­riantes n’ont d’autre fi­na­li­té que de ma­gni­fier les qua­li­tés créa­trices du dieu so­laire Rê. La do­mes­ti­ca­tion du chat ré­pond sans doute à une né­ces­si­té pra­tique. Dans les ex­ploi­ta­tions agri­coles, les si­los sont sans cesse at­ta­qués par des rats et des sou­ris, lais­sant l’homme dé­mu­ni face à la des­truc­tion des ré­serves de grains. Aus­si l’ar­ri­vée d’un pré­da­teur sus­cep­tible d’anéan­tir cette ver­mine est-elle bien ac­cueillie : au dé­but on le to­lère, puis on l’at­tire en lui of­frant de la nour­ri­ture, en­fin on l’ac­cueille dans son foyer. La do­mes­ti­ca­tion com­mence dès lors que les chats et les hommes par­viennent à ap­pré­cier les bé­né­fices mu­tuels qu’ils tirent de leur co­exis­tence. C’est chose faite en 2000 av. J.-C., où le chat est un membre à part en­tière de la mai­son­née. Dès lors, il s’im­misce tou­jours un peu plus dans les di­verses sphères de la vie quo­ti­dienne : il de­vient l’un des ani­maux pro­tec­teurs du foyer, les amu­lettes à son ef­fi­gie se mul­ti­plient, de même que l’on dé­cline le mot « chat » aux noms de per­sonnes (Pa­miou, Miout, Miit, Ta­miit) ou que l’on se fait en­ter­rer avec son ani­mal fa­vo­ri. Au dé­but du Nou­vel Em­pire (v. 1500 av. J.-C.), le chat est do­mes­ti­qué. Dans les tombes thé­baines, des re­pré­sen-

ta­tions té­moignent de cette com­pli­ci­té : chez le sculp­teur Ipouy, il est fi­gu­ré sur les ge­noux de son maître, tan­dis que de nom­breuses scènes montrent l’ani­mal confor­ta­ble­ment ins­tal­lé sous le fau­teuil de la maî­tresse de mai­son, preuve que sa pré­sence est ac­quise au sein du foyer. À l’heure d’une par­tie de chasse dans les ma­rais, on le voit cou­rir der­rière les oi­seaux sau­vages pour s’amu­ser, à moins qu’il n’ait été dres­sé pour le­ver les vo­la­tiles ca­chés dans les om­belles de pa­py­rus ou pour ser­vir de ra­bat­teur une fois le gi­bier mort – sug­ges­tion par­fois contro­ver­sée.

L’ad­ver­saire du serpent

À l’ori­gine, can­ton­né à son état sau­vage, le chat ne fait pas par­tie de la com­mu­nau­té di­vine. N’existent alors que des déesses-lionnes, voire léo­pards ou gué­pards, comme Maf­det, « la Cou­reuse », qui, dans les Textes des py­ra­mides, s’at­taque à l’ad­ver­saire du dé­funt lors­qu’il se pré­sente sous la forme d’un serpent. Les plus an­ciennes re­pré­sen­ta­tions de chat dans un contexte re­li­gieux ap­pa­raissent au Moyen Em­pire sur les « cou­teaux ma­giques » : ce sont des ob­jets longs et in­cur­vés, en ivoire d’hip­po­po­tame, dé­co­rés d’ani­maux cen­sés four­nir une pro­tec­tion contre les dan­gers du quo­ti­dien. Cette fonc­tion apo­tro­péenne du chat gagne ra­pi­de­ment la re­li­gion po­pu­laire : il ap­pa­raît sur di­vers ob­jets usuels, no­tam­ment des pots cos­mé­tiques, des bi­joux ou de pe­tites amu­lettes en os ou en faïence por­tées sur les vê­te­ments. De même, il oc­cupe une

place im­por­tante dans les superstitions : on dit, par exemple, que si un homme se voit en rêve avec un gros chat, c’est un bon pré­sage car il au­ra une bonne ré­colte. Une fois du­ra­ble­ment ins­tal­lé dans le coeur des Égyp­tiens, le chat s’in­vite dans la sphère des dieux. Les Textes des sar­co­phages l’as­so­cient au dieu so­laire et à son par­cours noc­turne, tan­dis que Rê ap­pa­raît sous la forme d’un chat à deux re­prises dans les Li­ta­nies du So­leil. Plus tard, le cha­pitre XVII du Livre de la sor­tie au jour pré­sente le « Grand Chat qui est dans Hé­lio­po­lis » tuant Apo­phis, l’en­ne­mi du so­leil par ex­cel­lence. Ce serpent géant ha­bite dans les pro­fon­deurs du Noun, le chaos ori­gi­nel. Chaque nuit, à la sep­tième heure, il at­taque la barque so­laire pour la faire échouer et ain­si in­ter­rompre le pro­ces­sus de créa­tion. Mais il est sys­té­ma­ti­que­ment re­pous­sé, dans un com­bat qui tra­duit la me­nace conti­nuelle du désordre sur le monde or­ga­ni­sé. Les images re­tra­çant cet épi­sode montrent un chat en train d’écra­ser Apo­phis de l’une de ses pattes avant ; l’autre tient un cou­teau avec le­quel il s’ap­prête à tran­cher la tête du serpent. Dées­se­lionne à l’ori­gine, Bas­tet ne prend la forme d’une chatte qu’au dé­but du Ier mil­lé­naire av. J.-C., lorsque des pha­raons ori­gi­naires de la ville de Bu­bas­tis ( ac­tuelle Tell Bas­ta, dans le Del­ta orien­tal) inau­gurent la XXIIE dy­nas­tie. De­puis les temps les plus re­cu­lés, à Per-bas­tet, la « mai­son de Bas­tet », la di­vi­ni­té tu­té­laire de la ville est Bas­tet, une femme à tête de lionne, le front sur­mon­té d’un uræus, te­nant un long sceptre et une croix de vie. À l’ins­tar de toutes les déesses-lionnes, elle est consi­dé­rée comme une fille du so­leil : iden­ti­fiée à l’oeil de Rê, elle de­vient un ou­til in­dis­pen­sable à la per­ma­nence et au main­tien de la créa­tion.

Un pro­di­gieux pro­créa­teur

Liée à d’autres lo­ca­li­tés, comme Hé­lio­po­lis ou Hé­rak­léo­po­lis, elle est éga­le­ment proche de Se­kh­met, la dées­se­lionne de Mem­phis, d’isis et d’ha­thor : sur les sistres à tête d’ha­thor, ins­tru­ments sym­bo­li­sant la ré­gé­né­ra­tion, ap­pa­raissent des chats as­so­ciés à Ne­be­the­te­pet, dont l’une des ca­rac­té­ris­tiques est l’éner­gie sexuelle ; le lien entre le chat et la déesse vient des pro­di­gieux pou­voirs pro­créa­tifs de l’ani­mal. Plus tard, un rap­pro­che­ment éty­mo­lo­gique per­met aux Égyp­tiens de re­lier le nom de la chatte, miit, à Mout, la déesse- lionne de Thèbes, de même qu’à Maât, la ga­rante de l’ordre cos­mique. En­fin, en tant que déesse lionne au ca­rac­tère bel­li­queux, Bas­tet est as­so­ciée aux cinq jours épa­go­mènes qui closent l’an­née égyp­tienne. Or, plus le chat gagne en puis­sance, plus Bas­tet et Se­kh­met se rap­prochent en tant que déesses op­po­sées mais com­plé­men­taires : « Elle est en­ra­gée comme Se­kh­met et bien­veillante comme Bas­tet. » À tel point que les Égyp­tiens semblent avoir du mal à dis­so­cier les deux di­vi­ni­tés, par­lant d’elles comme d’une seule et même per­sonne : calme et ai­mable sous l’as­pect de Bas­tet, re­dou­table et des­truc­trice sous ce­lui de Se­kh­met. Ces qua­li­tés, qui se com­binent à la fer­ti­li­té du chat et à

sa fonc­tion pro­tec­trice, in­diquent d’em­blée les do­maines dans les­quels Bas­tet ex­celle : sym­bole de la ma­ter­ni­té, elle passe pour veiller sur les femmes pen­dant leur gros­sesse et sur les nais­sances. Dès lors, les amu­lettes à son ef­fi­gie se mul­ti­plient à l’in­té­rieur des foyers : tan­tôt elle est chatte, ma­jes­tueu­se­ment dres­sée sur son séant et pa­rée de bi­joux ; tan­tôt elle est femme à tête de chatte agi­tant un ins­tru­ment de mu­sique ou un sistre ; tan­tôt elle est mère chatte al­lai­tant ses pe­tits. À par­tir de 900 av. J.-C., la po­pu­la­ri­té de Bas­tet s’ac­croît pour at­teindre son pa­roxysme à l’époque pto­lé­maïque, où elle n’est sur­pas­sée que par Osi­ris. Cet amour gran­dis­sant coïn­cide avec le dé­ve­lop­pe­ment du culte des ani­maux sa­crés. Le prin­cipe, vi­ve­ment contes­té par les vi­si­teurs étran­gers, consiste à user d’ani­maux vi­vants comme images cultuelles dans les temples. Il est for­te­ment en­cou­ra­gé par l’état, qui en com­prend les bé­né­fices fi­nan­ciers, no­tam­ment par le biais de la vente d’of­fices sa­cer­do­taux et de la taxa­tion des sanc­tuaires. Et le culte de Bas­tet s’en­vole. Si l’on en croit Hé­ro­dote, les fêtes de Bu­bas­tis de­viennent les plus re­cher­chées du pays et at­tirent, se­lon ses dires, quelque 700 000 per­sonnes. Dans son En­quête, il dé­crit dans les moindres dé­tails la liesse po­pu­laire : « Par­ve­nus à Bu­bas­tis, les Égyp­tiens fêtent la déesse avec de grands sa­cri­fices et l’on boit plus de vin de rai­sin pen­dant cette so­len­ni­té que pen­dant tout le reste de l’an­née. »

Le culte des ani­maux sa­crés

Les ex-vo­to fi­nissent par inon­der les temples de Bas­tet, à Tell Bas­ta comme à Sa­q­qa­rah (le fa­meux « Bu­bas­teion »), se­lon l’usage qui veut que l’on offre à la di­vi­ni­té maî­tresse du sanc­tuaire une sta­tuette à son ef­fi­gie ou une mo­mie de l’ani­mal qui la re­pré­sente, soit pour com­mé­mo­rer un pè­le­ri­nage, soit pour ex­pri­mer sa gra­ti­tude en­vers une fa­veur pas­sée ou à ve­nir. Ce sont ain­si des mil­lions de mo­mies de chat qui ont été mises au jour, puis re­cy­clées ; on pense à cette in­croyable car­gai­son de 19 tonnes de restes de chats en­voyée en An­gle­terre à la fin du XIXE siècle pour en faire de l’en­grais. Les chat­te­ries des temples élèvent à la chaîne des fé­lins qui fi­nissent en mo­mies ven­dues aux pè­le­rins. Pour pal­lier la pé­nu­rie de chats, qui ne tarde pas, on en fa­brique de « faux » : en 19911992, la fouille du Bu­bas­teion ré­vèle que, sur 282 mo­mies, 184 sont des chats, 84 sont des « faux » et 14 contiennent des os épars ou sont vides. Les ani­maux ra­dio­gra­phiés, jeunes ou à peine adultes, pré­sentent les signes d’une mort vio­lente. Évi­dem­ment, on ne peut s’em­pê­cher de s’in­ter­ro­ger sur cette pra­tique, dans une ci­vi­li­sa­tion où les ani­maux as­so­ciés à des di­vi­ni­tés sont ché­ris et pro­té­gés… u

AU PIED En Égypte, le chat est do­mes­ti­qué au IIE mil­lé­naire av. J.-C. Il fi­gure dès lors dans nombre de scènes in­times, comme ici, où il ap­pa­raît sous la chaise de son maître. Pein­ture de la tombe de Nakt, XVIIIE dy­nas­tie (v. 1539-1295 av. J.-C.).

TO­TEMS ET MATOUS À par­tir de 900 av. J.-C., les chats ont droit à leurs propres ci­me­tières et à leurs propres mo­mies. Époque pto­lé­maïque.

MA­JES­TÉ La déesse Bas­tet, ado­rée en Basse-égypte, prend la forme d’un fé­lin au Ier mil­lé­naire av. J.-C. Bronze de Gayer-an­der­son, v. 600 av. J.-C., Bri­tish Mu­seum.

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