Au XIXE, cha­cun cherche son chat

Historia - - Sommaire - Éric Ba­ra­tay

Après que les aris­to­crates des Temps mo­dernes ont pro­mu des chats exo­tiques en ani­maux de com­pa­gnie faits pour le re­gard et la ca­resse, en­ru­ban­nés, par­fu­més, pour­vus de col­liers et de cous­sins, le phé­no­mène est for­te­ment imi­té par la bour­geoi­sie à par­tir de la se­conde moi­tié du XVIIIE siècle. Des trai­tés sur l’édu­ca­tion et les soins du chat sont pro­duits à des­ti­na­tion de ce pu­blic. Plus ré­cents que ceux concer­nant le che­val, le faucon, le chien, ils of­fi­cia­lisent l’en­trée du chat dans la co­horte des ani­maux fa­vo­ris et ils en­té­rinent le por­trait, construit par les aris­to­crates des Lu­mières, d’un chat gra­cieux, fin d’es­prit, in­dé­pen­dant, aux sen­ti­ments éle­vés, à l’af­fec­tion gra­tuite.

Le très ten­dance Cat Club de France

Pa­ral­lè­le­ment, l’art fait dé­cou­vrir l’in­di­vi­dua­li­té du chat et sa pré­sence in­time : por­traits d’en­fants ou de femmes en­la­çant ou ta­qui­nant un chat, avec une di­men­sion sen­ti­men­tale af­fir­mée ; scènes de la vie fé­line or­di­naire dans les ap­par­te­ments ; por­traits de plain­pied. Très à la mode au XIXE siècle, au point que des ar­tistes se spé­cia­lisent en la ma­tière pour ré­pondre à la de­mande, cet art per­dure jus­qu’au XXE siècle en tra­ver­sant les styles et les genres, la pho­to­gra­phie re­layant la pein­ture. Alors que l’éle­vage du chat, avec sur­veillance de la re­pro­duc­tion pour ne pas se mésal­lier, avait com­men­cé dans l’aris­to­cra­tie d’an­cien Ré­gime, la di­ver­si­fi­ca­tion des goûts et l’exi­gence de bien dif­fé­ren­cier du chat de gout­tière font créer des races par croi­se­ment et sé­lec­tion. Leur stan­dar­di­sa­tion est fa­ci­li­tée par les ex­po­si­tions fé­lines à par­tir de 1896, le Cat Club de France (1913), la Fé­dé­ra­tion fé­line en­suite.

Tou­te­fois, leur nombre (une tren­taine de nos jours) reste bien in­fé­rieur à ce­lui des chiens en rai­son d’un em­ploi unique et d’une trans­for­ma­tion tar­dive en ani­mal de com­pa­gnie. Celle-ci est fa­ci­li­tée par la moindre im­por­tance du chat dans la lutte contre les ron­geurs. L’ar­ri­vée en Eu­rope, en 1727, du gros sur­mu­lot oblige à re­cou­rir aux chiens ra­tiers. Des poi­sons chi­miques à bas prix sont pro­duits à par­tir de la fin du XIXE siècle. Pierre, tor­chis et bois sont rem­pla­cés au XXE siècle par le bé­ton, qui em­pêche les ga­le­ries et can­tonne rats, voire sou­ris, aux par­ties sou­ter­raines des villes.

Ces maîtres tou­tous du sys­tème

Ce­pen­dant, le XIXE siècle voit t la construc­tion d’une autre e image du chat. Elle est l’oeuvre e des ro­man­tiques, qui éla­borent une nou­velle re­pré­sen­ta­tion de l’écri­vain et de l’ar­tiste : in­com­pris, voire mau­dit, so­li­taire et pauvre, mais au­to­nome et li­bé­ré de tout mé­cé­nat mon­dain. Ils at­tri­buent au chat un ca­rac­tère sem­blable : sau­vage, in­dé­pen­dant, in­grat, déso­béis­sant. Leur lec­ture est ren­for­cée par la re­dé­cou­verte de la sor­cel­le­rie mé­dié­vale, qui ac­cré­dite l’idée d’un chat mys­té­rieux, ma­lé­fique et les in­cite à louer cet autre mar­gi­nal, cette image d’eux-mêmes. Ce double mythe de l’ar­tiste et de l’ani­mal, avec pro­jec­tion de l’un sur l’autre, donne tous ses ef­fets au XXE siècle. L’idée d’une af­fi­ni­té ré­ci­proque s’im­pose dans la pre­mière moi­tié du siècle en étant éten­due aux in­tel­lec­tuels re­belles, et nom­breux sont alors les gens de culture à pos­sé­der un chat, de Jean Cocteau à Co­lette en pas­sant par Fou­ji­ta. Dans la se­conde moi­tié du XXE siècle, c’est la convic­tion de l’in­dé­pen­dance fé­line qui fait beau­coup pour la dif­fu­sion du chat dans les classes moyennes, au­près d’in­di­vi­dus se vou­lant au­to- n nomes à l’égard des pou­voirs p po­li­tiques, éco­no­miques, soc ciaux, se mon­trant sou­vent host tiles aux chiens et sur­tout à le leurs maîtres, per­çus comme les t tou­tous du sys­tème ! I Il reste que notre époque voit la c créa­tion d’un autre type de c chat : sui­veur, sol­li­ci­teur, j joueur, at­ta­ché et at­ta­chant, en dé­cal­quant sur lui ce qu’on a avait vou­lu pour le chien de com­pa­gnie, en in­ven­tant ain­si, par sé­lec­tion et édu­ca­tion, une sorte de « chat- chien » qui rem­place le chien de com­pa­gnie – les chats ayant dé­pas­sé en nombre les chiens de­puis la fin du XXE siècle. Ce­la montre que les chan­ge­ments hu­mains de re­gard et d’at­ti­tude ont des ré­per­cus­sions sur les chats, dont les com­por­te­ments se trans­forment en fonc­tion de cet en­vi­ron­ne­ment hu­main. Ils va­rient ain­si dans l’es­pace, à chaque époque, par exemple au XIXE siècle entre chats ur­bains de gout­tière (des er­rants vi­vant à cô­té des hommes, mais pas avec eux, les fuyant même au pro­fit d’une so­cia­bi­li­té fé­line), chats de ferme (pé­né­trant au contraire par­tout, mais ra­re­ment nom­més, peu re­gar­dés, ja­mais nour­ris, pour qu’ils chassent bien les ron­geurs et pro­tègent les ré­coltes, sou­vent crain­tifs parce que vo­lon­tiers ru­doyés) et chats de sa­lon (en­fer­més dans leur ap­par­te­ment, lais­sés ron­ron­nant sur les ca­na­pés). Les com­por­te­ments fé­lins va­rient aus­si dans le temps : pour les com­pa­gnons, chats gra­cieux se lais­sant prendre, ma­ni­pu­ler, tri­tu­rer pour être mon­trés, mais as­sez pas­sifs, car faits pour le pa­raître, chats re­belles, ré­tifs aux sol­li­ci­ta­tions ; « chat-chiens » an­xieux dès la moindre ab­sence hu­maine. S’il y a bien une es­pèce fé­line, le chat comme ani­mal na­tu­rel, bio­lo­gique, im­muable de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, d’in­di­vi­du en in­di­vi­du, n’existe pas. Il y a des chats. u

Une autre image du chat se dé­ve­loppe chez les ro­man­tiques. Ils lui at­tri­buent un ca­rac­tère sem­blable à ce­lui de l’ar­tiste : in­com­pris, so­li­taire, au­to­nome et libre

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