JO NA­GA­SA­KA DE LA MATIERE A L’ES­PACE

JO NA­GA­SA­KA FROM OBJECT TO SPACE L’ap­proche de Jo Na­ga­sa­ka de Sche­ma­ta Ar­chi­tects ré­vèle la beau­té du chaos ur­bain de To­kyo, du trai­te­ment de la ma­tière au concept des Blue Bot­tle Cof­fee à To­kyo.

Intramuros - - ACTUALITE PRODUITS - An­nik Hé­me­ry

“Je n’ai pas le sen­ti­ment d’être ar­chi­tecte mais créa­teur de mo­bi­lier.” C’est en fa­bri­quant, il y a seize ans, la “Flat Table” que Jo Na­ga­sa­ka, tout juste di­plô­mé de l’Uni­ver­si­té des Arts de To­kyo, com­mence à en­tre­voir ce que peut être sa pra­tique d’ar­chi­tecte. “En re­cou­vrant d’une ré­sine époxy une table an­cienne, un éta­bli in­dus­triel ou un mo­bi­lier sco­laire dé­fraî­chi, j’ai consta­té que ces ob­jets ac­qué­raient un éclat nou­veau, une tex­ture in­édite.” Son ap­proche de l’ar­chi­tec­ture dé­coule de ce constat qui en­globe à la fois forme et pro­cé­dé de construc­tion. Les nom­breux chan­tiers de ré­ha­bi­li­ta­tion, qui ap­pa­raissent alors au Ja­pon, de­viennent de pré­cieux ter­rains d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour le jeune ar­chi­tecte, qui ouvre à To­kyo son agence Sche­ma­ta Ar­chi­tects ( de “sche­ma” si­gni­fiant en ja­po­nais “es­pace in­ter­mé­diaire”). En dé­mo­lis­sant cer­taines des an­ciennes struc­tures, se trouvent ré­vé­lés de nou­veaux es­paces. Une telle “sous­trac­tion” pos­sède, dit- il, une “beau­té in­at­ten­due qui fait l’éco­no­mie de la planche à des­sin”. Plu­sieurs in­ter­ven­tions réa­li­sées dans des bud­gets res­treints at­testent de cette ap­proche ra­di­cale comme la ré­ha­bi­li­ta­tion de l’im­meuble Saya­ma en ap­par­te­ments ou la ré­no­va­tion de la mai­son à Ma­ruya­ma Cho. Aus­si, quand la marque ca­li­for­nienne Blue Bot­tle Cof­fee, qui pro­meut le com­merce équi­table, lui confie en 2014 le de­si­gn de tous ses sa­lons de ca­fé à To­kyo ( six im­plan­ta­tions à To­kyo, une sep­tième en cours à Los Angeles), avec la contrainte de s’adap­ter à chaque lieu sans rien dis­si­mu­ler du su­jet ( la ma­chine de tor­ré­fac­tion, etc.), Jo Na­ga­sa­ka se trouve- t- il plei­ne­ment dans son élé­ment.

Blue Bot­tle Cof­fee, la ligne claire

“Notre ré­ponse ar­chi­tec­tu­rale conforte les va­leurs de la marque aux­quelles nous adhé­rons, rap­pelle l’ar­chi­tecte. Et joue sur la trans­pa­rence en ou­vrant les es­paces sur l’ex­té­rieur, et la créa­tion d’un es­pace conti­nu dans le­quel cha­cun peut se po­ser, du client à l’em­ployé, et par­ti­ci­per à la construc­tion d’une re­la­tion faite de res­pect mu­tuel”. Par­mi les pre­mières réa­li­sa­tions, celle de Kiyo­su­mi- Shi­ra­ka­wa fait date. L’an­cien en­tre­pôt, dans le­quel la marque s’im­plante, a “ou­vert” sa struc­ture en bé­ton pour ac­cueillir la brû­le­rie, le ca­fé, les bu­reaux, l’ate­lier pour les “ba­ris­tas” et, même, une uni­té de pro­duc­tion de pâ­tis­se­ries. Des per­cées au­da­cieuses dans les murs et les plan­chers mul­ti­plient les points de vue et fa­vo­risent ces connexions vi­suelles qui “contri­buent à créer des liens po­si­tifs entre les per­sonnes”. Bien en place, au pre­mier étage, la ma­chine de tor­ré­fac­tion est comme po­sée sur le sol d’ori­gine juste “révélé” par un re­vê­te­ment en ré­sine à l’as­pect mouillé. La marque à la bou­teille bleue s’ins­talle en­suite dans le quar­tier ré­si­den­tiel de Na­ka­me­gu­ro. Le lieu choi­si, une an­cienne usine élec­trique, n’est pas in­con­nu de l’ar­chi­tecte : “En 2007, nous avons co­fon­dé l’ate­lier col­la­bo­ra­tif Hap­pa. À tra­vers la grande baie vi­trée, nous ai­mions ob­ser­ver notre voi­si­nage. Ce bâ­ti­ment, qui se trou­vait de l’autre cô­té de la rue, était l’un de mes pré­fé­rés.” Dé­mo­li­tion par­tielle des plan­chers, créa­tion de nou­velles cir­cu­la­tions : les zones pri-

vées et pu­bliques se mêlent vi­suel­le­ment et spa­tia­le­ment. À l’étage, comme dans la mai­son à Ma­ruya­ma Cho, la char­pente mé­tal­lique est en par­tie lais­sée ap­pa­rente ain­si que les re­prises ci­ment dans les murs en bé­ton. Cô­té rue, la grande fa­çade vi­trée com­porte des par­ties ou­vrantes qui che­vauchent le trot­toir dans un jeu du “voir et être vu”, cher à l’ar­chi­tecte. Les élé­ments consti­tu­tifs de la marque sont dé­sor­mais presque tous en place. L’adresse à Shi­na­ga­wa ( ou­verte fin 2016) im­pose un nou­veau cas de fi­gure. Ici, le ca­fé, au coeur d’un grand centre com­mer­cial, sur­plombe l’en­trée de la sta­tion de mé­tro. Tout est conçu pour que le re­gard ne s’ar­rête ja­mais mais glisse, à l’ex­té­rieur, sur l’agi­ta­tion in­ces­sante de la rue, et à l’in­té­rieur, re­bon­disse sur des ho­ri­zon­tales par­fai­te­ment im­bri­quées. Seule, une marche en pour­tour sou­ligne le pé­ri­mètre du ca­fé, la­quelle rap­pelle l’en­ga­wa des mai­sons tra­di­tion­nelles. Un autre “white space”, tout aus­si se­rein et en dé­gra­dé de blancs, est éri­gé à Shin­ju­ku en rez- de- chaus­sée d’un es­pace com­mer­cial di­rec­te­ment connec­té au mé­tro. Si les sur­faces claires du pla­fond et du sol floutent les li­mites entre le de­hors et le de­dans, le ca­le­pi­nage strict des pan­neaux en contre­pla­qué de tilleul des tables et des rayon­nages rap­pelle la maî­trise de l’ar­chi­tecte qui sait cho­ré­gra­phier, tel Pi­na Bausch, les mou­ve­ments de son pu­blic : les per­sonnes at­ten­dant d’être ser­vies, celles dé­jà as­sises et le per­son­nel jouant cha­cun leur par­ti­tion der­rière le comp­toir cen­tral.

Ob­jets non contraints

De même que ces pro­jets d’amé­na­ge­ment spa­tial s’ali­mentent de l’exis­tant ( une contrainte re­cher­chée par l’ar­chi­tecte), le de­si­gn de mo­bi­lier de Jo Na­ga­sa­ka puise sans fin – et sans res­tric­tion – dans les ob­jets du quo­ti­dien et les pro­cé­dés ar­ti­sa­naux re­mis ma­gis­tra­le­ment au goût du jour. Après les tables lisses du dé­but, l’ar­chi­tecte re­vi­site l’au­tel des temples ja­po­nais pour sa sé­rie de tables “Co­loRing” dont la beau­té in­trin­sèque des veines de bois est ré­veillée par une pa­lette de cou­leurs franches ap­pli­quées sur des sur­faces par­fai­te­ment pon­cées et la­quées ( édi­tion Es­ta­bli­shed & Sons). La sé­rie est ac­com­pa­gnée de coupes doubles en por­ce­laine Twin­su­gi qui mo­der­nisent, elles aus­si, via des pro­cé­dés nu­mé­riques de scan­ning 3D, le vieux prin­cipe de ré­pa­ra­tion de cé­ra­miques consis­tant à cou­ler dans les fê­lures de la laque mê­lée à de la pous­sière d’or. La mise en oeuvre de ces ob­jets se fait gé­né­ra­le­ment de ma­nière très simple. Comme l’at­teste l’ins­tal­la­tion “Boing­boing” à la fois aé­rienne et au­to­por­tante, conçue en 2015 pour le sho­wroom Kva­drat à To­kyo, qui ré­sulte d’un tis­sage de fibres op­tiques dans un tex­tile de la marque sué­doise Kin­na­sand ; la sé­rie “Ta­ke­ka­go” qui ac­quiert une plas­ti­ci­té et une so­li­di­té éton­nantes en re­cou­vrant par­tiel­le­ment d’un re­vê­te­ment en ver­nis po­ly­es­ter une struc­ture fa­bri­quée se­lon la tech­nique des pa­niers tres­sés en bam­bou. Ou en­core la col­lec­tion “Shi­ba­ri” ( art de fi­ce­ler les pa­quets), dont la forme des sièges en mousse dé­pend de la ma­nière de nouer les cor­de­lettes. De ces té­les­co­pages de tech­niques, voire de ma­té­riaux, naissent des formes nou­velles et par­fois des usages, rap­pelle Jo Na­ga­sa­ka qui rê­ve­rait main­te­nant d’in­ter­ve­nir sur l’ur­ba­nisme d’une ville comme To­kyo.

“I don’t feel like an ar­chi­tect but ra­ther like a fur­ni­ture de­si­gner.” Six­teen years ago, while making the Flat Table, Jo Na­ga­sa­ka, who had just gra­dua­ted from the To­kyo Uni­ver­si­ty of Arts, star­ted to get a glimpse of what his ar­chi­tec­tu­ral prac­tice would be. When I coa­ted an an­tique table, an in­dus­trial work­bench or fa­ded pieces of school fur­ni­ture with epoxy re­sin, I no­ti­ced that these ob­jects took on a new shine and a new tex­ture.” His ap­proach to ar­chi­tec­ture, which de­rives from this ob­ser­va­tion, en­com­passes both form and construc­tion pro­cess. The nu­me­rous re­no­va­tion pro­jects that emer­ged in Ja­pan at the time then be­came va­luable grounds for ex­pe­ri­men­ta­tion for the young ar­chi­tect who ope­ned the Sche­ma­ta Ar­chi­tects stu­dio ( from “sche­ma”, which means “the space in- between” in Ja­pa­nese) in To­kyo. The de­mo­li­tion of some of the old struc­tures unear­thed new spaces. Such “sub­trac­tion” pos­sesses, in his words “unex­pec­ted beauty that al­lows you to skip the dra­wing board.” Se­ve­ral pro­jects car­ried out with li­mi­ted bud­gets sup­port this ra­di­cal ap­proach. Among them are the re­no­va­tion of the Saya­ma Buil­ding in­to an apart­ment com­plex or the re­no­va­tion of a house in Ma­ruya­ma Cho. So when the Ca­li­for­nia- ba­sed Blue Bot­tle Cof­fee, a cham­pion of fair trade, en­trus­ted him with de­si­gning all of the company’s cof­fee shops in To­kyo, ( six in all and a se­venth one in the works in Los Angeles), with a brief that calls for adap­ting the de­si­gn to each lo­ca­tion wi­thout hi­ding any­thing ( like the cof­fee roas­ting ma­chine), Jo Na­ga­sa­ka found him­self ful­ly in his ele­ment.

Blue Bot­tle Cof­fee: The Clear Line

“Our ar­chi­tec­tu­ral so­lu­tion streng­thens a brand’s va­lues, which we sub­scribe to. It’s a play on trans­pa­ren­cy as we open up the spaces on­to the out­side, the­re­by crea­ting a conti­nuous space in which eve­ryone, from client to em­ployee, can re­lax and which contri­butes in buil­ding a mu­tual­ly res­pect­ful re­la­tion­ship.” Among his first pro­jects, the Kioy­su­mi-Shi­ra­ka­wa lo­ca­tion is a his­to­ri­cal mi­les­tone. In the for­mer wa­re­house, the company “ope­ned up” the concrete buil­ding to set up the cof­fee- roas­ting shop, the ca­fé, the of­fices, the work­shop for the ba­ris­tas, and even a ba­ke­ry unit. Bold ope­nings in the walls and floors en­able mul­tiple pers­pec­tives and pro­mote vi­sual connec­tions that “contri­bute in crea­ting po­si­tive bonds between people.” On the first floor, the roas­ting ma­chine is set on a por­tion of the floor that has been rai­sed with a re­sin ve­neer with a wet look. La­ter, the “blue bot­tle” brand ope­ned a lo­ca­tion in the re­si­den­tial neigh­bo­rhood of Na­ka­me­gu­ro. The ar­chi­tect was fa­mi­liar with the se­lec­ted buil­ding, an old po­wer plant. “In 2007, we co- foun­ded the co- wor­king work­shop Hap­pa. We like to watch our neigh­bo­rhood through the large bay win­dow. This buil­ding, which was right across the street, was one of my fa­vo­rites.” The floors have been par­tial­ly de­mo­li­shed and new cir­cu­la­tion areas have been crea­ted: pu­blic and pri­vate areas merge vi­sual­ly and spa­tial­ly. On the first floor, just like at the Ma­ruya­ma Cho house, a me­tal frame and some re­pai­red ce­ment por­tions of the concrete walls are par­tial­ly ex­po­sed. On the street side, a large glass fa­çade fea­tures open sec­tions that straddle the si­de­walk in a “see and be seen” confi­gu­ra­tion dear to the ar­chi­tect. The brand’s com­po­nents are now al­most all in place. The Shu­na­ga­wa lo­ca­tion, which ope­ned in late 2016, ushers in a new sce­na­rio. Here, the ca­fé built in the heart of a vast mall, over­looks the en­trance to the sub­way sta­tion. Eve­ry­thing is de­si­gned so their eyes ne­ver stop loo­king but glide over the non- stop ac­ti­vi­ty on the street out­side, while in­side, they bounce on per­fect­ly nes­ting ho­ri­zon­tals ar­ran­ge­ments. A single step that goes around the buil­ding em­pha­sizes the per­ime­ter of the ca­fé and evokes the en­ga­was found in­side tra­di­tio­nal Ja­pa­nese houses. Ano­ther “white space” equal­ly se­rene and pain­ted in laye­red white co­lor was built in Shin­ju­ku on the ground floor of a re­tail space di­rect­ly con­nec­ted to the sub­way. While the light sur­faces on the cei­ling and the floor blur the lines between in­ter­ior and ex­te­rior, the ri­go­rous lay out of the lime tree ply­wood pa­nels on the tables and shel­ving show­cases the ar­chi­tect’s ex­per­tise. Just like Pi­na Bausch, he knows how to cho­reo­graph the mo­ve­ments of

his au­dience: cus­to­mers who are wai­ting to be ser­ved and those who are al­rea­dy sea­ted and the staff playing their par­ti­tion be­hind the cen­tral coun­ter.

Un­res­tric­ted Ob­jects

In the same way that his space de­si­gn pro­jects build on exis­ting struc­tures ( a constraints that the ar­chi­tect wants), Jo Na­ga­sa­ka’s fur­ni­ture are al­ways, and wi­thout res­tric­tion, ins­pi­red by eve­ry­day ob­jects and up­da­ted ar­ti­sa­nal me­thods. Af­ter the ear­ly smooth tables, the ar­chi­tect re­vi­si­ted the tra­di­tio­nal al­tars of Ja­pa­nese temples for his Co­lorRing table se­ries where the in­trin­sic beauty of the wood veins is en­han­ced by a pa­lette of so­lid co­lors ap­plied to per­fect­ly san­ded and lac­que­red sur­faces ( Pro­du­ced by Es­ta­bli­shed & Sons). Small twin cups made of Twin­su­gi por­ce­lain round out the table se­ries. They al­so show­case a mo­dern ver­sion of the old pro­cess of re­pai­ring bro­ken pot­te­ry, which consists in pou­ring lac­quer dus­ted with gold in­side the cracks, using di­gi­tal 3D scan­ning tech­no­lo­gies. These ob­jects are usual­ly made using ve­ry simple me­thods as shown in the Boing­Boing ins­tal­la­tion, an ae­rial and frees­tan­ding struc­ture he de­si­gned in 2015 for Kva­drat’s sho­wroom in To­kyo and which re­sults from wea­ving op­tic fi­bers in­to a fa­bric pro­du­ced by Swe­dish brand Kin­na­sand. The Ta­ke­ka­go se­ries is sur­pri­sin­gly flexible and stur­dy. It consists of a struc­ture made using the tech­nique of bam­boo wo­ven bas­kets and par­tial­ly co­ve­red with a po­ly­es­ter lac­quer coa­ting. In the Shi­ba­ri chair col­lec­tion ( the art of tying up pa­ckages), the shapes of the foam seats de­pend on the way the strings are tied. This com­bi­na­tion of tech­niques, or even ma­te­rials, lead to new shapes or new uses, ac­cor­ding to Jo Na­ga­sa­ka, who would love to work on an ur­ban plan­ning pro­ject for a ci­ty like To­kyo.

“Shi­ba­ri”, quand la forme des sièges en mousse dé­pend de la ma­nière de nouer les cor­de­lettes.

“Ta­ke­ka­go”, une struc­ture réa­li­sée se­lon la tech­nique des pa­niers tres­sés en bam­bou, re­cou­verte en par­tie d’un ver­nis po­ly­es­ter. La “Flat Table”, pre­mier pro­jet de Jo Na­ga­sa­ka, réa­li­sée en re­cou­vrant d’une ré­sine epoxy un mo­bi­lier dé­fraî­chi.

In­té­gré au centre d’un grand centre com­mer­cial sur­plom­bant le mé­tro, le Shi­na­ga­wa Cafe, sixième concept- store Blue Bot­tle Cof­fee à To­kyo si­gné Sche­ma­ta Ar­chi­tects, a ou­vert fin 2016.

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