LES CRÉAT URES

DE LA NUIT

Jalouse - - VISIONNAIR­E - Par Vir­gi­nie Beau­lieu

out est fait pour cho­quer. L’oeil pro­vo­cant, l’au­to­ri­té na­tu­relle, les corps dé­nu­dés et dé­han­chés, les cri­nières fu­rieu­se­ment bou­clées. Ces filles-là vous re­gardent, cruelles, ac­cro­chées à des grilles, der­rière des lu­nettes de so­leil, po­sant à cô­té de che­vaux, de do­ber­mans ou de da­nois im­menses, prêtes à at­ta­quer. At­ten­tion beau­té. En culti­vant cette at­mo­sphère très par­ti­cu­lière, Ch­ris von Wan­gen­heim ne cultive pas seule­ment une es­thé­tique de l’ex­cès, il veut à tout prix que le lec­teur du ma­ga­zine de mode qui le feuillette dis­trai­te­ment s’ar­rête im­mé­dia­te­ment sur sa page, in­ter­lo­qué. Il construit un ar­ché­type, une femme in­ou­bliable. Lan­cé of­fi­ciel­le­ment avec une sé­rie qu’il shoote pour Har­per’s Ba­zaar à l’été 1968, von Wan­gen­heim surfe sur la ré­vo­lu­tion sexuelle qui est en train de sub­mer­ger les Étatsu­nis et l’eu­rope. Il em­braye avec des pu­bli­ci­tés pour Dior, Cal­vin Klein, Rev­lon, Va­len­ti­no, des sé­ries de mode pour Vogue US, Play­boy et In­ter­view. Ce fai­sant, il trouve aus­si un men­tor qui de­vien­dra un ami : Hel­mut New­ton. Ce­lui-ci le ren­contre pour la pre­mière fois au bar de l’hô­tel d’in­ghil­ter­ra à Rome. Ils se re­trouvent sur leur ori­gine ber­li­noise, les in­fluences ger­ma­niques qui tra­versent leurs images et l’es­thé­tique sa­do­ma­so­chiste qui les at­tire. Le suc­cès de New­ton crée une ému­la­tion pour Ch­ris. New­ton di­ra de lui : “Ma femme et moi avions beau­coup de ten­dresse pour lui. Il avait l’ha­bi­tude de traî­ner beau­coup avec nous quand il était en Eu­rope. Il avait quelque chose d’un en­fant pro­dige al­le­mand et je suis fier d’avoir eu une pe­tite in­fluence sur son tra­vail. Nous avons pas­sé beau­coup de temps à rire en­semble.” Au pan­théon de von Wan­gen­heim, on trouve aus­si Diane Ar­bus dont il a été l’ami ou en­core Ro­bert Map­ple­thorpe. Son propre tra­vail fait aus­si écho au dan­ger et à la vio­lence toute crue qui hantent les ci­néastes du Nou­vel Hol­ly­wood : ce­lui de Blow Up de Brian De Pal­ma, de Taxi Dri­ver de Scor­sese, du por­no block­bus­ter Gorge Pro­fonde, et

IL A REN­DU LES FEMMES QUI PEU­PLAIENT LES MA­GA­ZINES DE PA­PIER GLA­CÉ, DAN­GE­REUSES, SEXY ET SUR­TOUT IN­OU­BLIABLES. LE PHO­TO­GRAPHE CH­RIS VON WAN­GEN­HEIM, ÉLÉ­MENT IN­JUS­TE­MENT OU­BLIÉ DU TRIUM­VI­RAT SCAN­DA­LEUX QU’IL FOR­MAIT AVEC HEL­MUT NEW­TON ET GUY BOUR­DIN, VOIT EN­FIN SOR­TIR UNE MO­NO­GRA­PHIE CON­SA­CRÉE À SON OEUVRE ÉTON­NANTE.

c’est en par­tie son tra­vail qui ins­pire les séances de pho­to de mode dans Les Yeux de Lau­ra Mars, le thril­ler fan­tas­tique d’ir­vin Ker­sh­ner avec Faye Du­na­way en 1978. À 34 ans, Ch­ris von Wan­gen­heim ex­plique dans une in­ter­view pour Time Ma­ga­zine, pu­bliée le 2 Juillet 1977 : “La vio­lence est dans notre cul­ture. Donc pour­quoi ne se­rai­telle pas dans nos images ?” Cette vio­lence est aus­si om­ni­pré­sente dans son his­toire per­son­nelle. Son père, aris­to­crate et ca­va­lier émé­rite a ré­col­té une mé­daille d’or au saut d’obs­tacles au Jeux olym­piques de 1936, im­mor­ta­li­sés par Le­ni Rie­fens­tahl dans son film Les Dieux du Stade. Il a en­suite été en­voyé sur le front russe où il a été fait pri­son­nier jus­qu’en 1953, date de son sui­cide. Une tra­gé­die qui ex­plique peut-être le tem­pé­ra­ment de Ch­ris, qui de­mande sans hé­si­ter à ses mo­dèles de se plier à ses exi­gences, et qui af­firme “les femmes ca­pables, au­to­ri­taires sont éro­tiques, ex­ci­tantes. Par contre je hais dé­fi­ni­ti­ve­ment les déesses.” C’est ain­si qu’il fait po­ser Li­sa Tay­lor le bras pris dans la gueule d’un do­ber­man. À la jour­na­liste qui lui de­mande s’il aime dé­peindre les femmes comme des “sexual killers”, il ré­pond, prag­ma­tique : “Et bien ce­la marche mieux comme ça.” À 11 ans dé­jà, il pho­to­gra­phiait sa mère dans un man­teau de léo­pard de­vant leur mai­son dans les mon­tagnes mal­gré ses pro­tes­ta­tions, plus tard il di­ra de cette pho­to : “J’ai réa­li­sé qu’ob­te­nir l’image que je veux est plus im­por­tant pour moi que l’in­con­fort de la per­sonne pho­to­gra­phiée.” Pour ses images de mode, ce prince des té­nèbres pré­fère shoo­ter tard le soir, faire jouer un rôle aux filles plu­tôt que de les lais­ser po­ser. Ve­ra Wang, qui était sty­liste sur ses shoots à l’époque, se sou­vient par­fai­te­ment de l’am­biance qu’il vou­lait re­créer : “Ch­ris était vrai­ment concen­tré sur la créa­tion, le contrôle, le

EN PHO­TO, LE SEXE PHY­SIQUE N’EST PAS NÉ­CES­SAIRE, SA PRO­MESSE SEULE FAIT LE BOU­LOT. JE CROIS QUE LA SEN­SUA­LI­TÉ FAIT LE LIEN.

POUR MOI, UNE BONNE PHO­TO­GRA­PHIE

scé­na­rio. Pour lui, rien n’était ta­bou, et il ai­mait ex­plo­rer les ten­sions entre le bien et le mal, entre la beau­té et l’hor­reur. Ces images sa­do­ma­so­chistes sont très en phase avec l’époque. C’était très ex­ci­tant d’être jeune à ce mo­ment-là, et nous sommes chan­ceux d’être vi­vant pour en par­ler…” Gia Ca­ran­gi, par exemple, le mo­dèle pré­fé­ré de Ch­ris, une brune in­cen­diaire les­bienne qui sym­bo­lise à mer­veille la mode

UNE PRO­MESSE

QUI N’EST JA­MAIS TE­NUE.

des se­ven­ties, a suc­com­bé au si­da en 1986. Une des plus belles pho­tos d’elle la montre nue der­rière un grillage la sé­pa­rant de la blonde San­dy Lin­ter, une ma­quilleuse dont elle ve­nait de

tom­ber amou­reuse. De ce ma­gné­tisme fou qu’il es­saie de cap­ter, von Wan­gen­heim dit en 1980 : “La pho­to­gra­phie de mode est es­sen­tiel­le­ment la pho­to­gra­phie d’une femme. Par consé­quent, une femme pose en sé­duc­trice et va vendre par le flirt et la ti­tilla­tion. Le sexe phy­sique n’est pas né­ces­saire, sa pro­messe seule fait le bou­lot. Je crois que la sen­sua­li­té fait le lien. Pour moi, une bonne pho­to­gra­phie de mode fait une pro­messe qui n’est ja­mais te­nue. Par le fait d’être im­pri­mé, ce­la semble être une vé­ri­té ac­ces­sible, quand en fait c’est une pro­jec­tion in­di­vi­duelle d’un pho­to­graphe.” Ce beau gosse ef­flan­qué à la beau­té té­né­breuse a lui-même été sé­duit pen­dant un shoo­ting par le man­ne­quin Re­gine Jaf­frey, une fille qui lui avait été im­po­sée par la marque Rev­lon et dont il n’ai­mait pas trop le phy­sique. Il l’épou­se­ra et au­ra une fille, Ch­ris­tine, avec elle. Leur his­toire du­re­ra jus­qu’à la mort de Ch­ris en 1981 dans un ac­ci­dent de voi­ture, sur l’île de Saint-mar­tin, qui le fauche au faîte de sa gloire à 39 ans. À l’époque, le tra­vail des pho­to­graphes est peu consi­dé­ré, beau­coup de ma­ga­zines jettent les né­ga­tifs, les ti­rages. Comme ce­lui de beau­coup d’autres, le tra­vail de Ch­ris von Wan­gen­heim est qua­si­ment ou­blié jus­qu’à la fin des an­nées 1990 où son in­fluence se fait gran­de­ment sen­tir dans le por­no chic de Tom Ford chez Guc­ci. Cette an­née, grâce à Ro­ger et Mau­ri­cio Pa­dil­ha (dé­jà au­teurs des ma­gni­fiques ou­vrages The Ste­phen Sprouse Book et An­to­nio Lo­pez: Fashion, Art, Sex, and Dis­co), un beau livre lui rend hom­mage. Des man­ne­quins, édi­teurs, di­rec­teurs ar­tis­tiques et pho­to­graphes, comme Ste­ven Klein qui a écrit la pré­face, y ex­pliquent à quel point son tra­vail les a in­fluen­cés. Plus de deux cents images montrent des beau­tés sul­fu­reuses et ul­tra-gla­mour prises sur le vif : les my­thiques Christie Brink­ley, Pat­ti Han­sen, Bian­ca Jag­ger, Grace Jones et bien sûr Gia Ca­ran­gi im­priment dé­fi­ni­ti­ve­ment la ré­tine par leur sen­sua­li­té. Justice est en­fin ren­due pour ce pro­vo­ca­teur qui a in­car­né la pho­to de mode des se­ven­ties et dont l’es­thé­tique conti­nue à han­ter beau­coup de créa­teurs.

Li­sa Tay­lor and Whis­key, 1976.

“Gloss: The Work of Ch­ris von Wan­gen­heim”, de Mau­ri­cio et Ro­ger Pa­dil­ha, pré­face de Ste­ven Klein,édi­tions Riz­zo­li. 80 € en­vi­ron.

Ci-des­sus, Crash Shel­leySmith, 1978. Ci-des­sous, Re­gine andJu­li, 1976.

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