Une proie

Jalouse - - CINÉMA - Par vir­gi­nie apiou

La der­nière ten­dance

à suc­cès sur grand écran? Les contes de fées. Des pe­tits bi­joux d’hor­reur et de cruau­té

qui ne fleu­rissent pa­ra­doxa­le­ment pas dans le cinéma de genre,

mais dans la ma­chine hol­ly­woo­dienne, où leur

ul­tra­vio­lence est gom­mée. À quelques

ex­cep­tions près…

Hol­ly­wood n’a au­cune ima­gi­na­tion, et quand une ten­dance fonc­tionne, tout le monde se jette des­sus comme des vam­pires, » iro­ni­sait en 2012 Ar­mie Ham­mer, ac­teur amé­ri­cain alors prince char­mant en pleine pro­mo de Blanche Neige. Ef­fec­ti­ve­ment, de­puis 2000, on ne compte plus les Cen­drillon ou Reine des Neiges de­ve­nues les nou­velles hé­roïnes de jeunes filles à la pu­ber­té éven­tée, aux­quelles elles offrent une vi­sion d’un monde sous contrôle. Mo­dernes et épui­santes, elles sont bien loin des in­cestes, égor­ge­ments ou coeurs ar­ra­chés des contes tra­di­tion­nels. Com­prendre les troubles in­avouables de l’en­fance pour ac­cé­der à l’âge adulte, telle est pour­tant la fonc­tion thé­ra­peu­tique des contes de fées, ain­si que les a dé­cryp­tés pour tou­jours la bible Psy­cha­na­lyse des contes de fées de Bru­no Bet­tel­heim (1976). Du moins le croyait-on jus­qu’à ce que Hol­ly­wood s’en mêle. Dé­sor­mais, la prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion de la Cen­drillon de Ken­neth Bra­nagh (2015) est de gran­dir et « gé­rer sa propre vie», comme le ré­sume l’in­ter­prète du rôle-titre, l’an­glaise Li­ly James, à la suite de la Blanche Neige-li­ly Col­lins de Tar­sem Singh (2012) qui s’écriait : «J’ai en­ten­du tel­le­ment d’his­toires sur des princes qui sauvent des prin­cesses! J’ai en­vie de chan­ger tout ça. Qui a en­vie de mariage?». Et la vio­lence dans tout ça? Et la cruau­té? Pour­quoi ne les re­trouve-ton pas dans ces films, alors même que notre monde et les contes de fées tra­di­tion­nels qu’ils adaptent en re­gorgent?

même pas peur

Si ces adap­ta­tions ont un pe­tit cô­té gen­ti­ment Dis­ney, c’est parce que ce sont des Dis­ney. De­puis sa créa­tion le stu­dio, de­ve­nu le mas­to­donte The Walt Dis­ney Com­pa­ny, s’est em­pa­ré des contes de fées, ter­reau idéal pour l’ani­ma­tion. Mais de­puis les an­nées 2000, il ap­plique à ses adap­ta­tions un prin­cipe de pré­cau­tion via la psy­cho­lo­gie ou l’hu­mour. Le but : ac­croître son au­dience en ras­su­rant le pu­blic. Ter­mi­né les peurs pri­mi­tives de la dé­vo­ra­tion par des dra­gons ou des sorts in­fects je­tés par des sor­cières. Il faut faire peur sans in­quié­ter en ex­pli­quant tout, en fai­sant de la psy­cho­lo­gie là où les contes jouent sur l’ins­tinct, le mys­tère, afin de faire ac­cep­ter que, dans la vie, on ne pour­ra ja­mais tout sa­voir. Ain­si, adap­tée en Ma­lé­fique de Ro­bert Strom­berg (2014), La Belle au Bois Dor­mant de Charles Per­rault (1696) perd sa sor­cière cor­rup­trice au pro­fit d’une créa­ture el­fique in­com­prise : la vieille fée mal­fai­sante, laide et très bos­sue qui lance des ma­lé­dic­tions à tours de ba­guette de­vient un être ma­gique d’une beau­té in­quié­tante mais sen­suelle (ses traits ne sont pas ceux d’an­de­li­na Jo­lie pour rien), tra­hie dans sa jeu­nesse par la cu­pi­di­té hu­maine alors qu’elle n’était qu’amour et force de la Na­ture. En guise de thé­ra­peute, la gen­tille princesse Au­rore (Elle Fan­ning) est bien dé­ter­mi­née à com­prendre son en­ne­mie si mé­chante… Aux ra­vages de la psy­cho­lo­gi­sa­tion qui dé­vie la fonc­tion du conte, s’ajoutent ceux de l’hu­mour, du se­cond de­gré in­fan­tile qui désa­morcent tout ques­tion­ne­ment in­time. Il était une fois… de Ke­vin Li­ma (2007), avec ses ac­teurs qua­dras – Amy Adams, Pa­trick Dempsey, James Mars­den –, est peut-être ef­fi­cace et sym­pa­thique mais, au re­gard de la si­gni­fi­ca­tion d’un conte, en plein contre­sens!

Le sang, c’est trop sa­lis­sant

Au royaume des fables mo­dernes, in­fluen­cées par les of­fen­sifs Hun­ger Games, Twi­light ou Har­ry Pot­ter, les hé­roïnes mises au goût im­mé­diat des ados de­viennent des guer­rières hy­brides. Comme Kris­ten Stewart dans Blanche Neige et le chas­seur (2012), mine sombre et

re­vêche mais sexy. Loin de la trans­gres­sion des contes où des prin­cesses amou­reuses de leur pa­pa, ces Blanche Neige amé­ri­ca­ni­sées sont des êtres qui n’existent pas : des êtres purs. Une ca­rac­té­ri­sa­tion de per­son­nage si forte que lorsque le scan­dale d’une liai­son adul­té­rine entre Kris­ten Stewart et le réa­li­sa­teur Ru­pert San­ders éclate, le stu­dio Uni­ver­sal les ex­clut de la suite pré­vue au film. Pas de sexe chez les guer­rières vierges. Dès lors, la ques­tion qui se pose n’est plus, comme dans les contes ori­gi­nels, celle du plai­sir ex­pli­qué aux plus jeunes, mais : l’hé­roïne de contes au cinéma a-t-elle le droit au dé­sir et au plai­sir? Ces no­tions clés des contes dis­pa­raissent dans des films où il s’agit de di­ver­tir, pas de trans­gres­ser. Si le dé­sir af­fleure ce­pen­dant, comme un res­sort ro­man­tique, le plai­sir, lui, est en re­vanche beau­coup trop com­plexe à gé­rer. S’il y a du sang, c’est ce­lui des com­bats, bien plus ra­re­ment ce­lui qui sym­bo­lise la ma­tu­ri­té sexuelle, le plai­sir de se faire dé­vo­rer ou ce­lui d’être trou­blé à la vue d’un acte cruel. «Le loup ar­rive. Tu vas avoir ce que tu mé­rites», est bien la seule ré­plique am­bigüe dans Le Cha­pe­ron Rouge de Ca­the­rine Hard­wicke (2011) avec Aman­da Sey­fried. Les jeunes spec­ta­trices doivent s’iden­ti­fier à des mo­dèles où seules comptent des no­tions po­si­tives comme l’amour et le cou­rage. On est loin du re­jet par sa belle-mère, de l’aban­don par ses pa­rents, et a for­tio­ri du can­ni­ba­lisme ou de l’éven­tra­tion de notre en­fance.

SA­DIQUE SOUS LA GLACE

Quand, et c’est rare, les films-contes s’adressent aux gar­çons, c’est en­core par le biais des filles, dans un rap­port très di­rect. Sur les fo­rums, les in­ter­nautes mas­cu­lins du monde en­tier ne parlent que de la com­bi­nai­son mou­lante en cuir de Gem­ma Ar­ter­ton dans Han­sel & Gre­tel : Witch Hun­ters de Tom­my Wir­ko­la (2013).

Hé­roïne cool et ma­chine à fan­tasmes idéale flan­quée d’un seul frère, l’ac­trice an­glaise y in­carne une cé­li­ba­taire au corps à prendre. Rien à voir avec la Gre­tel, fillette de conte, à la mer­ci des frian­dises (plai­sir cou­pable) et des sor­cières (ef­froi mer­veilleux). Même per­plexi­té de­vant le dé­han­che­ment catwalk de La Reine des neiges chan­tant à tue-tête Let it go. Sor­ti en 2013, ce film de Ch­ris Buck et Jen­ni­fer Lee, co­pro­duit par le gé­nie John Las­se­ter et de­ve­nu le plus grand suc­cès de tous les temps pour un film d’ani­ma­tion, est ce­pen­dant plus re­tors qu’il n’y pa­raît. Il s’agit pour la reine de contrô­ler ses pou­voirs, ses pul­sions sa­diques de tout ge­ler au­tour d’elle à la moindre contra­rié­té pour être elle-même. Cette dé­marche est aus­si celle de l’hé­roïne de La Belle et la Bête de Ch­ris­tophe Gans (2014), qui ex­plique que « Belle quitte son sta­tut de pe­tite fille amou­reuse de son pa­pa, pour ce­lui d’une femme ca­pable d’ai­mer un homme, quelle que soit son ap­pa­rence ». Le seul dé­sir de l’hé­roïne est de re­tour­ner au­près d’un homme-bête, qui montre, comme dans les vrais contes, que l’amour c’est aus­si la sexua­li­té qu’il faut lais­ser émer­ger au-de­là des ap­pa­rences.

LES CONTES DES CONTES

D’autres pro­duc­tions ce­pen­dant s’at­tachent à res­pec­ter les codes cruels des contes. Le Voyage de Chi­hi­ro de Hayao Miya­za­ki (2001), Le La­by­rinthe de Pan de Guiller­mo del To­ro (2006) et, cet été, Le Conte des contes de Mat­teo Gar­rone sont en la ma­tière les trois grands films des an­nées 2000-2010 : trois oeuvres trans­gres­sives dont les hé­ros gran­dissent face à des ri­tuels et des dan­gers per­ma­nents. En salles le 1er juillet, Le Conte des contes opère ain­si des mé­ta­mor­phoses ef­frayantes à tra­vers trois his­toires fa­bu­leuses. Il nous ap­prend à ac­cep­ter notre part mons­trueuse en ren­ver­sant les ap­pa­rences. Une jeune fille en quête d’un beau prince se montre plus im­pi­toyable qu’un ogre. Une reine fra­gile dé­chire à belles dents le coeur cru d’un dra­gon pour avoir un en­fant tout de suite. Une vi­laine vieille fille se fe­rait écor­cher pour être belle. Par des dé­tours spec­ta­cu­laires mais di­ver­tis­sants, l’ita­lien Mat­teo Gar­rone adapte des contes an­ciens pour évo­quer une so­cié­té (du spec­tacle) ac­tuelle qui ne voit plus que la sur­face des choses et fa­brique des êtres trop cré­dules, in­cons­cients de leur propre mons­truo­si­té. Pour évi­ter ce­la, et trou­ver de quoi nous sommes vé­ri­ta­ble­ment faits, Gar­rone nous in­cite à les re­lire, ces contes. Reste qu’il y a une cruau­té que ces contes de fées au cinéma conjurent, une cruau­té bien réelle celle-ci : celle de Hol­ly­wood en­vers les ac­trices qui prennent de l’âge. Car ces films offrent la pos­si­bi­li­té d’une se­conde jeu­nesse aux stars hol­ly­woo­diennes de 40 ans et plus. Des ac­trices en­core su­blimes qui ex­cellent dans l’art sa­dique et exal­tant d’an­gois­ser leurs ri­vales plus jeunes. Une fa­çon toute par­ti­cu­lière et très conte de fées de par­ler de la trans­mis­sion mères/filles. Les contes, comme les films, montrent com­bien il est cruel de pas­ser la main, alors au­tant le faire de fa­çon épique. Cate Blan­chett, An­ge­li­na Jo­lie, Ju­lia Ro­berts, Char­lize The­ron : au­tant de fi­gures de monstres mères hys­té­riques, drôles, mé­chantes, égoïstes, qui jus­ti­fient tous les ca­bo­ti­nages pos­sibles avant ex­tinc­tion.

Ci-contre et page de droite, pho­tos du Conte des contes de Mat­teo Gar­rone, avec Sal­ma Hayek, Vincent Cas­sel, John C. Reilly, Sta­cy Mar­tin… Sor­tie le 1er juillet.

Dans l’es­poir de de­ve­nir fer­tile, la reine de Sel­vas­cu­ra du Conte des contes de Mat­teo Gar­rone (Sal­ma Hayek), mange le coeur d’un monstre ma­rin. On a hâte de voir la tête du bé­bé.

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