Vi­va Fio­ruc­ci !

L'une des mai­sons les plus créa­tives de l'his­toire de la mode re­vient sur le de­vant de la scène. Re­tour sur la vie de deux an­ge­lots – son lo­go – loin d'être sages.

Jalouse - - MODE STORY - Par Anne-laure Gri­veau

La pièce du prin­temps-été 2017 se­lon Ch­loë Se­vi­gny, Gi­gi Ha­did ou Sa­bine Getty ? L'un des T-shirts de la nou­velle col­lec­tion Fio­ruc­ci, qui signe cette sai­son son grand re­tour. Mo­tifs es­pa­don, an­ge­lots (sym­bole de la marque) ou en­core gra­phisme Mem­phis Milano is­sus des très riches archives vi­suelles de la mai­son, ces élé­ments ne sont que les pré­mices ha­sh­tag­gés du grand lan­ce­ment mon­dial qui au­ra lieu cet été (vente en ligne de la to­ta­li­té de la col­lec­tion, éga­le­ment consti­tuée de jeans et bom­bers, avant l'ou­ver­ture de bou­tiques en 2018). Plu­sieurs événements, vé­ri­tables ai­mants à cool kids, ont éga­le­ment émaillé le prin­temps – pop-up store chez Har­rods ou ate­lier de per­son­na­li­sa­tion chez Sel­fridges à Londres, col­lec­tion cap­sule au 10 Cor­so Co­mo à Mi­lan, et édi­tions li­mi­tées chez Bar­neys à New York. C'est d'ailleurs dans cette ville, en fé­vrier der­nier, que fut don­né le top dé­part, une grande “re­launch par­ty” (fête de re-lan­ce­ment) au Paul's Ca­sa­blan­ca or­ga­ni­sée par les nou­veaux pro­prié­taires de Fio­ruc­ci (Ja­nie et Ste­phen Schaf­fer, ex-victoria's Se­cret, qui pos­sèdent la marque de­puis 2015). On y a re­mar­qué So­fia Cop­po­la (par ailleurs au­teure de la préface d'un beau livre à venir à l'au­tomne chez Riz­zo­li sur Fio­ruc­ci), la it girl Cu­ba Tor­na­do Scott, les tops Win­nie Har­low ou Jour­dan Dunn, et bien d'autres. “En 2017, la fête re­com­mence”, peut-on lire sur le site de la marque.

Stu­dio 54 de jour

La fête… c'est jus­te­ment l'es­sence de la marque créée au dé­but des an­nées 70 par le Mi­la­nais Elio Fio­ruc­ci, in­ven­teur, entre autres, du con­cept-store avec ses bou­tiques lieu de vie et de par­ty (d'abord à Mi­lan, puis New York et Londres). Ou­verte en 1976 et point de ren­contre “pré-soi­rée” de toute la scène créa­tive d'alors (An­dy Wa­rhol – qui y lan­ce­ra son ma­ga­zine In­ter­view –, les jeunes Ma­don­na et Marc Ja­cobs, Cher, Keith Ha­ring…), sa bou­tique new-yor­kaise fut même, plus tard, qua­li­fiée de “Stu­dio 54 de jour”; les ha­bi­tués de l'un, Bian­ca Jag­ger ou Mar­gaux He­ming­way, étant sou­vent aus­si les afi­cio­na­dos de l'autre. En 77, Fio­ruc­ci par­ti­ci­pa d'ailleurs à l'ou­ver­ture du my­thique club en ha­billant les dan­seurs d'al­vin Ai­ley qui s'y pro­dui­sirent. “Elio pas­sait sa vie à sor­tir, à Mi­lan, mais aus­si par­tout dans le monde, dès qu'il voya­geait”, ra­conte My­rène de Pré­mon­ville, fon­da­trice d'une agence de com­mu­ni­ca­tion et sty­liste pour Fio­ruc­ci et Fio­ruc­ci­no, la marque en­fant, pen­dant six ans, peu après cette pé­riode. “Je me sou­viens de lui dans une boîte de nuit de Mi­lan, il était as­sis dans les es­ca­liers, tout le monde dan­sait et lui ob­ser­vait, il ado­rait re­gar­der les jeunes dans les clubs, je crois que ça lui don­nait beau­coup d'ins­pi­ra­tion. Ça et la musique, qui était très im­por­tante pour lui, il y en avait tout le temps dans les bou­tiques, il tra­vaillait avec plein de DJS.” De­van­çant la tendance du dé­fi­lé évé­ne­men­tiel et “ex­pé­rien­tiel” d'au­jourd'hui, la pré­sen­ta­tion de ses col­lec­tions, ac­com­pa­gnée de dan­seurs ou de touches théâ­trales, était tou­jours, elle aus­si, un mo­ment de liesse. “Les shows, les bou­tiques et les images – qui étaient

tout sauf de la pub tra­di­tion­nelle –, c'était un mou­ve­ment cultu­rel, de l'ac­tion cultu­relle même, on fai­sait tra­vailler des gens qu'on trou­vait im­por­tants cultu­rel­le­ment à ce mo­ment-là, comme Keith Ha­ring”, nous ré­vèle Oli­vie­ro Tos­ca­ni, ami in­time d'elio Fio­ruc­ci et pho­to­graphe par­mi les plus im­por­tants de la mai­son. “Avant d'être connue, Ma­don­na (elle chan­ta aux 15 ans de Fio­ruc­ci, ce qui lan­ça sa car­rière, ndlr) était at­ta­chée à Elio comme si c'était un père, ou un oncle, pen­dant long­temps, elle al­lait par­tout avec lui. Elio di­sait tou­jours `Celle-là, elle va faire une car­rière fan­tas­tique…' Il com­pre­nait le ta­lent des gens, il sa­vait si quel­qu'un en avait ou non”, pour­suit le pho­to­graphe. Par­mi les autres icônes émer­gentes de la ga­laxie Fio­ruc­ci, on trouve Grace Jones, dé­bar­quant chez My­rène de Pré­mon­ville pour le cas­ting de l'un des shows. “Elio m'avait dit, ` Tu me fais le dé­fi­lé de Pa­ris?' Alors j'or­ga­nise un cas­ting et je vois ar­ri­ver Grace Jones, en­voyée par son frère, que je connais­sais par Alaïa”, ra­conte l'an­cienne sty­liste. “Elle n'était pas en­core cé­lèbre et m'a dit `J'ai­me­rais vrai­ment faire le show Fio­ruc­ci'. Elle avait un im­per­méable beige, elle était belle, pas si grande, et m'a émue, je l'ai sé­lec­tion­née. Je ne sais plus vrai­ment si elle a fait ce show-là ou un autre, mais elle est en­suite de­ve­nue Grace Jones !” Poches bi­zarres, den­telle en bas

“Elio Fio­ruc­ci fut le pre­mier à ex­ploi­ter le pop art, la musique et la cé­lé­bri­té”, nous ren­seigne le ré­cent site in­ter­net de la marque. “C'était un gé­nie de la com, avance My­rène de Pré­mon­ville, mais un gé­nie spon­ta­né, il pra­ti­quait un mar­ke­ting in­tui­tif, c'était un ar­tiste.” Be­gin­ner, comme le qua­li­fie Oli­vie­ro Tos­ca­ni, le créa­teur de Fio­ruc­ci l'est aus­si dans les coupes, les cou­leurs ou les ma­tières de ses col­lec­tions d'ins­pi­ra­tion dis­co, au su­jet des­quelles il n'a qu'un seul mot d'ordre : al­ter­na­tif. “S'il re­to­quait, tou­jours avec le sou­rire, l'une de nos pro­po­si­tions, c'est qu'elle n'était pas as­sez no­va­trice”, rap­porte celle qui fut aus­si l'une de ses consul­tantes. Une pièce, par­mi les autres, va de­ve­nir le joyau de l'em­pire. Cette gemme, c'est le de­nim, que le créa­teur, dé­si­rant of­frir aux femmes un jean qui ne soit pas taillé pour les hommes, est le pre­mier à dé­ve­lop­per en stretch (il in­tègre au de­nim la fibre de ly­cra créée par Du­pont). C'est la ré­vo­lu­tion. Dès 1982 com­mence alors une sé­rie d'ex­pé­ri­men­ta­tions sur le co­ton. “Il a été le pion­nier du de­nim cou­ture ; nous de­vions sans cesse ré­in­ven­ter le jean, nous sommes pas­sés par toutes les phases! Den­telle en bas, bro­de­ries, poches bi­zarres, plas­tique et toutes sortes de trai­te­ments nou­veaux à l'époque…” Pour Oli­vie­ro Tos­ca­ni, l'un des prin­ci­paux bou­le­ver­se­ments in­tro­duits par son ami est une nou­velle per­cep­tion de la beauté fé­mi­nine. “Il a tant va­lo­ri­sé l'at­ti­tude, le sou­rire, l'hu­mour, la sym­pa­thie et pas seule­ment le phy­sique qu'il a per­mis à des filles qui n'avaient au­cune pos­si­bi­li­té d'être belles, de l'être. Il a mis en avant des filles pas très grandes, un peu rondes… C'est lui qui a rom­pu avec le sta­tut de la femme-ob­jet.” Se­lon le pho­to­graphe, Elio Fio­ruc­ci est même un “so­cio­logue” qui, op­ti­miste, croit en la pos­si­bi­li­té d'une so­cié­té heu­reuse, gaie, non vio­lente et “en paix”. “Il pen­sait que tout ce­la était pos­sible, tout ce qu'il fai­sait était ba­sé sur cette po­si­ti­vi­té hu­maine, il ai­mait la na­ture, les oi­seaux, les fleurs, toutes les ex­pres­sions na­tu­relles. Il a cas­sé cette mode mé­chante, qui fait un clas­se­ment so­cial.

Pour lui, la mode était pour tout le monde.” C'est à Mi­lan, d'où ils sont ori­gi­naires tous les deux – Fio­ruc­ci y est né en 1935, Tos­ca­ni en 42 –, que les deux jeunes an­ti­con­for­mistes se ren­contrent : “Nous étions très amis, comme des frères, ça me manque.” Na­tu­rel­le­ment, ils com­mencent à tra­vailler en­semble lors­qu'elio com­mence à ré­vo­lu­tion­ner la mode. Fils de pro­prié­taires d'un ma­ga­sin de chaus­sures, de “pan­toufles” pré­cise le pho­to­graphe, le jeune homme dé­bute comme ven­deur au sein de l'en­tre­prise dès l'âge de 14 ans, après la guerre, alors que sa fa­mille nom­breuse rentre d'un exil à la cam­pagne. Très vite, vers ses 17 ans, il est en­ga­gé à plein temps et de­vient même de­si­gner avec, no­tam­ment, une paire de ga­loshes (chaus­sures en ca­ou­tchouc) co­lo­rées qui va tout chan­ger. Re­mar­qués par le ma­ga­zine ita­lien Ami­ca, les sou­liers font un carton et per­mettent à leur

créa­teur de voya­ger, à Ibiza ou Londres, où il dé­couvre un style en ébul­li­tion et des bou­tiques, celles de Car­na­by Street ou de Ken­sing­ton Mar­ket, Bi­ba no­tam­ment, tout aus­si al­ter­na­tives. Comme un im­mense ma­ga­sin vin­tage

De re­tour à Mi­lan en 1967, il ouvre une pre­mière bou­tique, Galleria Pas­sa­rel­la, où il dis­tri­bue un mé­lange de de­si­gners an­glais, de pièces hip­pies, comme le man­teau af­ghan, de dé­co et de soins ca­pil­laires. C'est la pre­mière fois qu'on s'adresse à une clien­tèle mi­la­naise moins clas­sique, plus jeune, plus créa­tive, et elle en re­de­mande. En 1970, Elio Fio­ruc­ci lance alors sa propre marque. Dé­ca­lée, ac­ces­sible et co­lo­rée, elle s'adresse à cette jeu­nesse qui évo­lue hors des codes. Pour nour­rir cette créa­ti­vi­té, c'est dans le monde en­tier que le de­si­gner, ou les sty­listes de la mai­son, vont cher­cher l'ins­pi­ra­tion. “États-unis, bien sûr, mais aus­si Ja­pon, Amé­rique du Sud, Chine ou In­do­né­sie, Elio voya­geait énor­mé­ment. Il rap­por­tait de ses voyages tout ce qu'il trou­vait in­té­res­sant. Beau­coup de choses, des sur­plus de l'ar­mée amé­ri­caine ou des ma­ga­sins d'état chi­nois… Je me sou­viens d'une im­mense pièce avec des shop­pings du monde en­tier dans le han­gar, à la sor­tie de Mi­lan, qui nous ser­vait de bu­reaux ; tout ce qui se fai­sait de mieux était là, comme un im­mense ma­ga­sin vin­tage, et nous y pio­chions idées comme pièces à ré­in­ven­ter”, ra­conte My­rène de Pré­mon­ville. Pour la sty­liste, l'in­gré­dient se­cret de la marque ita­lienne est aus­si, et sur­tout, cette in­croyable li­ber­té de s'ex­pri­mer. “Il nous di­sait, ` Si tu y crois, fais-le'. Ce­la tom­bait par­fois à l'eau après ex­pé­ri­men­ta­tion, mais il nous lais­sait tout ten­ter, et ne s'en­com­brait pas des contraintes de pro­duc­tion, quitte à faire

râ­ler cer­tains four­nis­seurs qui ne sui­vaient pas tou­jours !” Ces der­niers viennent du monde en­tier, Fio­ruc­ci lan­çant le mou­ve­ment d'une glo­ba­li­sa­tion qu'il ima­gi­nait po­si­tive. Ses bou­tiques aus­si s'in­ter­na­tio­na­lisent. Après en avoir ou­vert une deuxième à Mi­lan, Via To­ri­no, et in­ven­té au pas­sage le con­cept-store (dé­ployé sur plu­sieurs étages, le ma­ga­sin compte aus­si un fast-food et abrite de nom­breux événements), Fio­ruc­ci ouvre en 1976 à New York, puis à Londres, avant de se dé­ve­lop­per dans le monde en­tier (Syd­ney, To­kyo, Hong Kong ou Pa­ris, dans le quar­tier des Halles). Ce sont les an­nées 80, la marque est à son apo­gée. Par­tout, elle est sy­no­nyme de créa­ti­vi­té. Y com­pris à la can­tine de l'en­tre­prise ! “On y croi­sait Jean Paul Gaul­tier, John Gal­lia­no, Bar­ba­ra Hu­la­ni­cki, que des gens comme ça, cer­tains avaient dé­jà leur marque, d'autres pas, tous col­la­bo­raient d'une ma­nière ou d'une autre avec Elio, c'était comme une grande co­cotte-mi­nute de créa­ti­vi­té, s'amuse My­rène de

Pré­mon­ville, Elio ve­nait sou­vent dé­jeu­ner avec nous, on fai­sait de grandes ta­blées. La jour­née, il se trim­bal­lait dans ce grand han­gar, hors de son bu­reau, il dis­cu­tait avec tout le monde, tou­jours sou­riant, les yeux écar­quillés, in­té­res­sés, quand vous lui ra­con­tiez quelque chose. Tou­jours simple, avec ses pulls, pan­ta­lons et son duffle-coat bleu ma­rine.” Le soir, les membres de l'équipe, qui compte éga­le­ment la pho­to­graphe-sty­liste-créa­trice Ma­ri­pol ou le di­rec­teur artistique Ter­ry Jones (i-d), dînent sou­vent avec Elio et sa com­pagne, Cris­ti­na Ros­si. “Elle di­ri­geait le bu­reau de style glo­bal. Comme lui, elle était brillante, d'une in­tel­li­gence rare. Chez eux, l'am­biance était très fa­mi­liale. Même si la mai­son était sur­pro­té­gée à cause des en­lè­ve­ments d'en­fants de chefs d'en­tre­prise en Ita­lie à cette époque, il y avait un cô­té au­berge es­pa­gnole où tout le monde pas­sait et s'as­seyait à la même table, du créa­teur à la nounou.” Elio et Cris­ti­na ont une fille, Eri­ca, et un bé­bé, Fio­ruc­ci, qu'ils mènent à son ac­mé, tou­chant toute une gé­né­ra­tion, bien au-de­là de la clien­tèle mode ou noc­tam­bule. Vien­dront en­suite des ra­chats (dont l'un, par­tiel, me­né par Lu­cia­no Be­net­ton, grand co­pain d'elio Fio­ruc­ci) et des stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment dans les ni­ne­ties, qui ne réus­si­ront pas à l'en­seigne. Elle ferme ses bou­tiques ou les dé­mé­nage au dé­but des an­nées 2000. Elio reste long­temps di­rec­teur créa­tif, avant de lan­cer une autre marque, Love The­ra­py, en 2003. L'amour res­te­ra son man­tra jus­qu'à sa mort en 2015, à 80 ans. Fio­ruc­ci, elle, est im­mor­telle.

Fio­ruc­ci, préface de So­fia Cop­po­la, textes de Ja­nie et Ste­phen Schaf­fer, et dis­cus­sions avec Marc Ja­cobs, Ma­ri­pol, Dou­glas Cou­pland, Oli­vie­ro Tos­ca­ni. Pa­ru­tion le 3 oc­tobre chez Riz­zo­li. @fio­ruc­ci et fio­ruc­ci.com

Pos­ter pour l'ou­ver­ture de la bou­tique Fio­ruc­ci à New York en 1974, par Oli­vie­ro Tos­ca­ni. Page de droite, show Fio­ruc­ci au Stu­dio 54, New York, le 15 mai 1978. Illus­trant le texte, les shop­ping bags Fio­ruc­ci.

Elio Fio­ruc­ci pose de­vant sa col­lec­tion de chaus­sures, à Mi­lan en 1972. Page de droite, image de cam­pagne shoo­tée par Oli­vie­ro Tos­ca­ni en 1973.

Vues ces der­niers mois à Man­hat­tan, Gi­gi Ha­did (en haut) et Ch­loë Se­vi­gny (en bas) en T-shirts Fio­ruc­ci.

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