La klep­to­mane.

Jalouse - - BILLET D'HUMEUR - Par Mi­chel Forte Illustrati­on Pau­line Bar­zi­laï

Elle est ar­ri­vée en même temps que vous au cock­tail d'inau­gu­ra­tion d'un vais­seau ami­ral de dix étages, a as­sis­té au même dé­fi­lé son et lu­mière, à la même pré­sen­ta­tion où était re­cons­ti­tuée une fo­rêt ama­zo­nienne, et ef­fec­tué le même voyage de presse à l'autre bout du monde que vous. Sauf qu'elle est par­tie avec quelque chose de louche et vo­lu­mi­neux sous le man­teau. Vous l'avez re­pé­rée, elle opère de la même fa­çon de­puis des an­nées, avec une im­pu­ni­té hors norme. La klep­to­mane de la mode a, cette sai­son, en­core frap­pé.

Com­ment la re­con­naître

La klep­to­mane, on vous l'ac­corde, est dif­fi­cile à re­pé­rer. On au­rait tendance à croire qu'elle est mal ha­billée, coif­fée avec une four­chette et ma­quillée à la va-vite, mais c'est sou­vent le contraire. La klep­to­mane vole en toute im­pu­ni­té. On ne lui dit rien et, si elle se fait prendre la main dans le sac, elle sait qu'elle re­par­ti­ra avec au pire un re­gard de tra­vers, au mieux un si­lence gê­né dont elle ne se pré­oc­cupe plus de­puis au moins dix ans. Les plus grandes klep­to­manes sont sou­vent les mieux lo­ties. Elles ont tout pour elles. Et quand on a tout, on veut tout gar­der et ne rien lais­ser aux autres. Elle veut do­mi­ner la chaîne ali­men­taire de la mode et, si ça passe par quelques pe­tits lar­cins, fi­na­le­ment, pour­quoi s'en pri­ver ? L'ha­bit ne fai­sant pas le moine, mé­fiez-vous donc des grandes fi­gures qui portent sur elles l'équi­valent du PIB du Ni­gé­ria.

Ses lieux de pré­di­lec­tion

Les dé­fi­lés aux dé­cors ci­né­ma­to­gra­phiques, les pré­sen­ta­tions les plus dingues et les événements dont le bud­get scé­no­gra­phie se rap­proche de ce­lui du dé­cor de Ben-hur sont des en­droits stra­té­giques où la klep­to­mane opère sans ver­gogne. Parce que la klep­to­mane est bien in­for­mée. Les dé­cors des dé­fi­lés qui ont lieu au Grand Pa­lais sont éphé­mères et voués à dis­pa­raître dans les vingt-quatre heures, elle le sait. Les ac­ces­soires qui les com­posent sont à ses yeux émer­veillés au­tant de goo­dies à rap­por­ter à la mai­son. Elle sait très bien qu'ils se­ront par la suite uti­li­sés dans les vi­trines de la marque, pop-up stores et autres ins­tal­la­tions force de vente. Mais comme dans la mode les bud­gets sont tou­jours cal­cu­lés avec un sur­plus qu'on bap­tise “pour­cen­tage de perte”, elle a vite fait le cal­cul et se dit qu'un cous­sin, un paillas­son ou un ba­ril de les­sive col­lec­tor de plus ou de moins, per­sonne ne ver­ra vrai­ment la dif­fé­rence. Et hop, dans la poche.

Ses ob­jets fa­vo­ris

Tout ob­jet in­so­lite es­tam­pillé du lo­go d'une mai­son de l'ave­nue Mon­taigne re­pré­sente, aux yeux de la klep­to­mane, un to­tem, un ta­lis­man, un ob­jet sa­cré à rap­por­ter ab­so­lu­ment à la mai­son pour égayer son in­té­rieur scan­di­nave. Car le bling-bling in­té­rieur, c'est plouc. Mais la touche bling-bling dans un in­té­rieur mi­ni­mal, c'est le comble du chic. Sur sa console vin­tage ache­tée sur Ebay.fl (parce que la bro­cante en Fin­lande, c'est beau­coup plus hype que le vide-gre­nier de Mi­mi­zan) se doit de trô­ner tout ob­jet col­lec­tor et si­glé. Si, en plus, il af­fiche ses ini­tiales, on at­teint le stade du Graal. La ma­de­leine de Proust qui lui fe­ra re­vivre chaque ma­tin cet ins­tant de mode qui l'a fait vi­brer, sou­rire, pleu­rer, voire, par­fois, jouir. Les taies d'oreiller en soie re­bro­dée, le cous­sin sur le­quel elle s'est as­sise lors d'un dé­fi­lé cou­ture, le paillas­son ver­sion luxe, le ba­ril de les­sive bé­ni par les mains du dieu vi­vant des créa­teurs… au­tant de trou­vailles sans les­quelles son quo­ti­dien au­rait une sa­veur or­di­naire. Parce que, ne l'ou­blions pas : si la klep­to­mane chipe, vole, dé­robe, c'est avant tout pour em­por­ter avec elle un mo­ment de strass et de paillettes. Faute gla­mou­ri­sée à moi­tié par­don­née, donc.

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