#7 : Faut-il dire jog­geur ou jog­geuse ?

Joggeur - - La Chronique -

Je re­bon­dis sur notre ar­ticle pa­ru dans le der­nier nu­mé­ro, dont le titre, « La femme est-elle un cou­reur comme les autres ? », a im­mé­dia­te­ment nour­ri les idées pour ce pe­tit billet d’hu­meur. Le sou­hait ici n’est pas de re­mettre en cause le conte­nu du­dit ar­ticle, qui s’at­tarde très jus­te­ment sur les dif­fé­rences phy­sio­lo­giques entre les femmes et les hommes. Ce qui m’in­té­resse ici, c’est son titre et la sé­man­tique qui se cache der­rière. Alors, la femme est-elle un cou­reur comme les autres ? De mon point de vue, la ré­ponse de­vrait être di­recte et sans hé­si­ta­tion au­cune. La femme est un cou­reur. Point. Comme les autres ? Évi­dem­ment que non, chaque in­di­vi­du est unique, homme ou femme. Mais la femme est un cou­reur quand même. Et sur­tout pas une cou­reuse. Si vous vou­lez mon avis, la fa­meuse « écri­ture in­clu­sive » qui vise à as­su­rer l’éga­li­té de re­pré­sen­ta­tion entre les hommes et les femmes dans la langue fran­çaise vé­hi­cule un vé­ri­table dan­ger pour la langue de Mo­lière. C’est un fait in­dé­niable, le mas­cu­lin est ac­tuel­le­ment tou­jours pré­pon­dé­rant dans la langue fran­çaise. Et le champ lexi­cal du sport ne dé­roge pas à la règle. No­tam­ment parce que de nom­breux termes du vo­ca­bu­laire spor­tif sont ti­rés des pays an­glo-saxons. Et que ces der­niers ont sa­ge­ment éli­mi­né cette pro­blé­ma­tique du genre par l’em­ploi de mots neutres : run­ner, ma­na­ger, etc. Sauf que nous les re­pre­nons au mas­cu­lin. Néan­moins, cette écri­ture in­clu­sive, qui inonde de “e” in­té­grés lour­de­ment entre les mots ne rend pas ser­vice aux femmes. En­core moins à la langue fran­çaise. Pour­quoi ? Parce que si je dis « je suis un cou­reur », on en­tend ce qu’il faut en­tendre, à sa­voir que je pra­tique la course à pied. Si je dis « je suis une cou­reuse », on en­tend « ah tiens, c’est une fé­mi­niste ». Je le trouve in­sup­por­table, ce “e” qui joue des coudes pour s’in­té­grer par­tout : in­gé­nieure, écri­vaine, cou­reuse, au­teure. Cette agres­sion de la syn­taxe au nom de l’éga­li­ta­risme, au lieu d’en­ri­chir le lan­gage, l’ap­pau­vrit dras­ti­que­ment et dan­ge­reu­se­ment en at­té­nuant la va­leur et le poids des mots. Si l’on sou­haite réel­le­ment pro­mou­voir l’éga­li­té des sexes, ad­met­tons plu­tôt que ce qui im­porte n’est pas le genre du mot mais sa si­gni­fi­ca­tion ! De quel droit pou­vons­nous bou­le­ver­ser la struc­ture des mots ? Notre langue porte avec elle un sys­tème de pen­sée, une lo­gique, un es­prit, une his­toire et une iden­ti­té. Et je ne veux pas qu’on y touche. L’écri­ture in­clu­sive consti­tue une sorte de chi­rur­gie es­thé­tique au ra­bais de notre langue et dé­truit ain­si son ex­cep­tion en dis­si­mu­lant son pas­sé sous le masque de la bien-pen­sance et d’un fé­mi­nisme exa­cer­bé, qui se four­voie dans une ba­taille mal choi­sie. Le rôle pre­mier des mots n’est pas de nous per­mettre d’être re­con­nus en tant qu’hommes ou femmes, mais en tant que per­sonne et plus en tant qu’ob­jet. L’im­por­tant pour moi, ce n’est pas de sa­voir si je suis cou­reur ou cou­reuse, mais bien que je suis UNE PER­SONNE qui court. Ce n’est pas parce que l’on aug­mente le nombre de mots de notre lexique qu’il s’en trouve en­ri­chi. Au contraire dans ce cas. Les mots ont un pou­voir consi­dé­rable. Vou­loir en mo­di­fier la struc­ture af­fai­blit leur por­tée. Mal­heu­reu­se­ment, nous ac­cor­dons trop sou­vent de l’im­por­tance aux formes et aux pro­cé­dures, au dé­tri­ment du fond. Lais­sons les mots agir sur nous et non l’in­verse. Et c’est pour cette rai­son qu’en tant que femme, et fé­mi­niste, je suis contre la fé­mi­ni­sa­tion des mots.

Les voyages forment la jeu­nesse, pas vrai Ma­rion ? Notre ul­tra chro­ni­queuse a bien du mal à ré­sis­ter à l’ap­pel des beaux pay­sages pour se dé­gour­dir les gam­bettes. Elle a re­joint l’At­las ma­ro­cain et ga­gné à l’oc­ca­sion un ma­ra­thon. Ben tiens... !

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