Des chiffres et des êtres

De nos jours, le cou­reur doit aus­si se faire ma­thé­ma­ti­cien. Pour­cen­tage de VMA, in­cli­nai­son de la pente, temps de re­tard sur un re­cord per­so… : les chiffres sont par­tout, et ce ne sont pas ap­pli­ca­tions qui squattent nos smart­phones qui vont bou­le­ver­ser la

Joggeur - - Humeur - Ni­co­las Gar­don, illus­tra­tion Da­vid2Sou­sa/Think­stock

Les ma­thé­ma­tiques et moi, on s’est sé­pa­rés, plu­tôt fâ­chés. C’était un soir d’été 1997, der­nière jour­née d’une pre­mière an­née d’école d’in­gé­nieurs qui n’avait pas vou­lu de moi, pas plus que je n’avais vou­lu d’elle. Trop de chiffres, trop de contraintes, trop de théo­rèmes, le mal de tête sans ar­rêt en em­bus­cade, une im­pres­sion de noyade scien­ti­fique per­ma­nente. Ce jour-là, je me le suis pro­mis : dé­sor­mais, seuls les mots au­raient un sens pour moi. 21 ans après, je rentre de ma sor­tie. Syn­chro­ni­sa­tion de la montre avec le té­lé­phone, les don­nées ap­pa­raissent sur l’écran. 5 min 12 s/km d’al­lure moyenne, re­cord bat­tu sur cette rue de 219 m à 12 % de pente moyenne, pointe de fré­quence car­diaque à 183 BPM, fré­quence car­diaque moyenne à 151, 175 fou­lées/mi­nute.

GRANDEURS ET DES CADENCES

Je me vautre dans les chiffres, m’as­perge de don­nées, m’en­duis le corps de dy­na­miques de course à pied. Gar­min Con­nect, Stra­va, Mo­ves­count et com­pa­gnie en in­tra­vei­neuse. Des drogues aus­si dures que l’ef­fort que je viens de four­nir. La course en abs­cisse, la pas­sion en or­don­née. L’ima­gi­na­tion de mes ap­pli­ca­tions dea­lers de chiffres est sans li­mites, elles savent tout de mes grandeurs et de mes dé­ca­dences spor­tives. Me ser­monnent quand ma VO2Max fait la tronche, me glo­ri­fient quand je bats, en­fin, le chro­no de Dé­dé28 sur la sente qui passe juste der­rière chez moi. Le sport le plus simple au monde est en fait l’em­pire du nombre et du cal­cul. Cer­tains s’en passent très bien, di­vorcent de leur montre GPS ou de leur ap­pli pour re­trou­ver une li­ber­té que nous autres au­rions per­du, trop ab­sor­bés par les formes gé­né­reuses de notre courbe de fré­quence car­diaque. Je suis donc vic­time du syn­drome de Stock­holm, otage heu­reux d’une tech­no­lo­gie qui me fas­cine. Elle est là, ma li­ber­té, dans le choix du port vo­lon­taire d’un bra­ce­let élec­tro­nique pour cou­reur in­no­cent. Alors, cet été, j’ai conti­nué à par­faire ce bron­zage si par­ti­cu­lier, avec la trace de la montre de plus en plus mar­quée alors que le so­leil in­ten­si­fie ses at­taques. Et vous ?

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