Jog­ging s’est ré­chauf­fé sur l’Éco­trail de Ma­dère

Sur l’île aux fleurs, là où règne l’éter­nel prin­temps, cou­rir rime avec plai­sir. Mais aus­si avec exi­gence, tant les pentes af­firment leur ver­ti­ca­li­té et les Ma­dé­riens leur amour des es­ca­liers ! Éva­sion ga­ran­tie sur cet Eco­trail montagnard à sou­hait.

Jogging International - - Sommaire - Ma­rie Pa­tu­rel, photos Lionel Mon­ti­co

Le re­lief de Ma­dère est si ver­ti­cal que tailler des marches droit dans la mon­tagne reste le moyen le plus sûr de voir le som­met !

L’aube tiède illu­mine les mai­sons je­tées pêle-mêle sur les col­lines. Non loin, des chiens aboient. La route si­nueuse, où il fait bon s’échauf­fer avant la course, ser­pente au coeur d’une fo­rêt d’eu­ca­lyp­tus odo­rants. L’am­biance est ré­so­lu­ment tro­pi­cale, la cha­leur étant même anor­male pour la sai­son, d’après les or­ga­ni­sa­teurs de cette troi­sième édi­tion de l’Eco­trail de Fun­chal, à Ma­dère. Mais je ne boude pas mon plai­sir de trot­ter en short et dé­bar­deur, trois jours après avoir quit­té la froi­dure des Alpes fran­çaises. Éton­nam­ment, nous de­vons être moins d’une di­zaine à nous échauf­fer avant le dé­part de ces 27 km. Fabien An­to­li­nos, qui connaît le ter­rain, me pré­vient : « Tu as vu la pre­mière mon­tée ? La plu­part des cou­reurs savent qu’on mar­che­ra au moins pen­dant le pre­mier quart d’heure ! » Le cham­pion en rit, mais la vi­sion du mur d’es­ca­liers, 200 mètres à peine après le dé­part, laisse au­gu­rer le pire…

LA FORCE TRAN­QUILLE DES ÎLES

J’adore. Oui, j’adore la tran­quille ges­tion de ce dé­part par une équipe sou­riante et confiante qui ar­rive une de­mi-heure avant l’heure H pour ins­tal­ler en deux temps-trois mou­ve­ments une arche et une so­no au mi­lieu du vil­lage en­dor­mi, per­ché sur une crête. Pa­tri­cio Fer­nandes, le chef d’or­chestre de l’évé­ne­ment, est heu­reux comme un ga­min. L’Eco­trail de Fun­chal est un peu son bé­bé,

qu’il a fait naître et qu’il élève avec pas­sion. « En 2015, la ville de Fun­chal a sou­hai­té se do­ter d’une grande course. La plu­part des autres com­munes pos­sé­daient dé­jà leur propre épreuve, le ca­len­drier du run­ning à Ma­dère étant très dense, ex­plique Pa­tri­cio dans un

ex­cellent fran­çais. L’op­por­tu­ni­té de de­ve­nir un Eco­trail s’est pré­sen­tée, alors l’équipe d’or­ga­ni­sa­tion l’a sai­sie. » Sou­te­nue par le groupe de presse ma­dé­rien Diá­rio de Notí­cias – qui spon­so­ri­sait de­puis deux ans une équipe de quatre trai­lers in­su­laires –, la pre­mière édi­tion de l’Eco­trail de Fun­chal Ma­dère voyait ain­si le jour en oc­tobre 2016. Grâce au ré­seau de Pa­tri­cio Fer­nandes, de grands noms du trail in­ter­na­tio­nal ont ho­no­ré l’évé­ne­ment de leur pré­sence : Ju­lien Cho­rier, Ar­naud Le­jeune, Fabien An­to­li­nos, Ge­di­mi­nas Gri­nius, Jas­min Nu­nige… « Cet Eco­trail s’adresse à tout le monde, mais aus­si à l’élite, car les parcours sont dif­fi­ciles, beau­coup plus mon­ta

gnards que les autres Eco­trails du cir­cuit » , es­time Pa­tri­cio. En ef­fet, avec plus de 5 100 m D+ pour les 81 km, 3 500 m D+ pour les 44 km et 1 100 m D+ pour les 27 km, les épreuves ma­dé­riennes sont in­dé­nia­ble­ment les plus pen­tues de la fa­mille ! Sur la crête, le so­leil s’est le­vé, inon­dant le pe­lo­ton de lu­mière et de cha­leur. For­zaaaaa ! Le dé­part est en­fin don­né et, comme pré­vu, tout le monde marche dès que la pente s’ac­cen­tue. Les es­ca­liers sont un art à Ma­dère : le re­lief est si ver­ti­cal que le moyen le plus simple et le plus ra­pide d’ar­ri­ver au som­met reste de tailler des marches droit dans la mon­tagne ! En pierre, en bois, en ci­ment, en terre… sous toutes leurs formes, les es­ca­liers partent à l’as­saut des cimes, non sans pi­quer cruel­le­ment les cuisses…

AU PAYS DES LEVADAS

Une fois les pre­mières vo­lées de marches ava­lées, le parcours de­vient plus rou­lant. Il s’élève jus­qu’au Pi­co do Buxo en lon­geant une le­va­da, l’un de ces ca­naux em­blé­ma­tiques de l’île des­ti­nés à ir­ri­guer les cultures. Le pay­sage de lande d’al­ti­tude, avec ses buis­sons épars et sa terre ocre, cède bien­tôt la place à une fo­rêt d’eu­ca­lyp­tus. Près de 20 km de descente nous sé­parent de l’ar­ri­vée, au centre-ville de Fun­chal, ca­pi­tale qui concentre 40 % de la po­pu­la­tion de l’île et l’im­mense ma­jo­ri­té des in­fra­struc­tures tou­ris­tiques. Le dé­pay­se­ment est to­tal. Nous dé­va­lons les sen­tiers fo­res­tiers, où sont par­fois vi­sibles les ci­ca­trices des vio­lents in­cen­dies qui sé­vissent ré­gu­liè­re­ment. Puis, nous plon­geons lit­té­ra­le­ment dans les vil­lages. Dans les ruelles étroites, des en­fants nous tendent la main en nous en­cou­ra­geant joyeu­se­ment, tan­dis que les pe­tites ma­mies, plan­tées sur leur per­ron, nous re­gardent dé­va­ler les rues-es­ca­liers à toute vi­tesse. Dans ces ha­meaux des hau­teurs de Fun­chal, l’agri­cul­ture im­prègne en­core lar­ge­ment le pay­sage et la vie quo­ti­dienne. Les mai­sons cô­toient les champs de ba­na­niers, ir­ri­gués par les levadas om­ni­pré­sentes. La ba­nane est le se­cond pi­lier de l’éco­no­mie, au­jourd’hui do­mi­née par le tou­risme. Tout en cou­rant, je jette un oeil aux énormes ré­gimes de fruits

ac­cro­chés aux arbres. Ba­nane or, ba­nane ar­gent… On cultive le fruit au plu­riel sur l’île aux fleurs ! Tout à coup, l’océan ap­pa­raît. Les pe­tits vil­lages sont dé­sor­mais der­rière nous et la ville s’étire le long de la côte. Une cha­leur écra­sante s’abat sans pi­tié sur les cou­reurs. Les jambes sont lourdes, l’ar­ri­vée semble loin, très loin… Le scin­tille­ment des vagues éblouit, le fra­cas des rou­leaux sur la plage de ga­lets noirs est as­sour­dis­sant. En­core des es­ca­liers, en­core une

le­va­da le long d’une éton­nante plan­ta­tion de ba­na­niers à quelques cen­taines de mètres du centre-ville. En­fin, mes fou­lées alour­dies re­joignent l’ave­nue prin­ci­pale de la ca­pi­tale. Sur les mi­nus­cules pa­vés noirs et blancs qui des­sinent de somp­tueux mo­tifs, les pieds tapent, les cuisses souffrent. Mais le bon­heur de fran­chir la ligne est im­mense ! J’ima­gine les concur­rents des 80 km et des 44 km, qui ont dû cra­pa­hu­ter plus haut et plus loin dans ces montagnes sublimes. J’ima­gine aus­si l’état de leurs jambes sur ces der­niers ki­lo­mètres ur­bains, après des mil­liers de marches d’es­ca­liers mon­tées et des­cen­dues…

« EN­CORE PLUS GRAND L’AN PRO­CHAIN ! »

Une at­mo­sphère joyeuse règne sur l’aire d’ar­ri­vée, où s’unissent, pêle- mêle, concur­rents, sup­por­ters et tou­ristes en go­guette. Les trai­lers courent au mi­lieu des ter­rasses, où les va­can­ciers si­rotent une pon­cha, le ra­fraî­chis­sant cock­tail lo­cal à base de rhum et de ci­tron. J’adore cet im­pro­bable mé­lange des genres et ces en­cou­ra­ge­ments lan­cés aux fi­ni­shers de­puis les tables des ca­fés. Dans le vil­lage d’ar­ri­vée, les stands des par­te­naires – tous liés à l’éco­lo­gie et l’en­vi­ron­ne­ment – voi­sinent avec d’épa­tantes douches no­mades et éco­los : l’eau est chauf­fée à l’aide de co­peaux de bois et peut être re­cy­clée, puisque du sa­von bio est mis à la dis­po­si­tion des cou­reurs. Sous la tente dé­diée au re­pas d’après- course, com­po­sé de pro­duits ty­piques ( to­mates, pa­tates douces, ba­nanes…), les grandes ta­blées bruissent du cli­que­tis des cou­verts, des conver­sa­tions et des rires. Dé­ci­dé­ment, on sait re­ce­voir à Ma­dère ! Vé­ri­table ange gar­dien, Pa­tri­cio Fer­nandes pa­pillonne dans l’aire d’ar­ri­vée, sou­cieux d’ac­cueillir cha­cun et de dis­til­ler son in­dé­fec­tible bonne hu­meur. « Tout s’est bien pas­sé ?, me de­mande-t-il. Tu ver­ras, l’an pro­chain, ce se­ra en­core plus grand ! J’ai re­çu une bonne nou­velle : nous se­rons la der­nière manche des cham­pion­nats de trail du Por­tu­gal ! » L’en­thou­siasme de Pa­tri­cio est tel que l’on n’a qu’une en­vie : re­ve­nir ! Parce qu’au-de­là du seul Eco­trail de Fun­chal, Ma­dère est un in­épui­sable ter­rain de jeu pour les amou­reux de sport… et de la vi­da ma­cia (vie douce) !

Re­pos bien mé­ri­té dans une des fon­taines de Fun­chal. Un air de va­cances es­ti­vales fin oc­tobre.

Der­niers mètres de l’Eco­trail sur la prin­ci­pale ave­nue de la ca­pi­tale, re­con­nais­sable entre mille avec ses pa­vés noirs et blancs.

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