«El­leest par­tie»

Jogging International - - Édito - Ni­co­las Gar­don, ré­dac­teur en chef ni­co­las.gar­[email protected]­ve­pu­bli­shing.com

La course à pied est une maî­tresse exi­geante, qui de­mande une at­ten­tion de tous les ins­tants. Et nous, à notre corps ab­so­lu­ment pas dé­fen­dant, nous nous plions à toutes ses vo­lon­tés. Celle qui nous em­mène un di­manche ma­tin d’hi­ver bou­cler, fou­lées ge­lées après fou­lées ge­lées, les 25 km de notre sor­tie longue. Parce que le plan l’a dit. Celle qui exige la perte de ces quelques ki­los pour­tant sa­vam­ment en­tre­te­nus à coups de pains au cho­co­lat et de piz­zas. Celle qui nous per­met d’avoir cette dé­co si spéciale à la mai­son, où le pa­pier peint est dé­sor­mais in­vi­sible sous les dos­sards ac­cu­mu­lés de­puis des an­nées. Mais en-de­hors de notre pe­tit monde, on s’in­quiète. La bi­go­rexie [NDLR : ad­dic­tion au sport] est là, à nous tendre ses grands bras me­na­çants. C’est notre ma­man qui nous l’a dit. Juste parce qu’elle nous a re­trou­vé en po­si­tion foe­tale sur le sol de la cui­sine. Mais pou­vait-on vrai­ment ré­agir au­tre­ment après avoir fait nos deux der­nières frac­tions de 400 m en 1 min 11 s au lieu de 1 min 08 s ? Les « autres », ils ne nous com­prennent pas. Et quand, en plus, nos com­pa­gnons et com­pagnes se plaignent, juste parce qu’on en est à notre cin­quième course en cinq week-ends… Un peu ca­ri­ca­tu­ral ? Pas tant que ça quand, im­mer­gé au coeur d’un pe­lo­ton, je dis­cute avec mes concur­rents. La pas­sion dé­vo­rante peut iso­ler et on a par­fois beau­coup à perdre à vou­loir ga­gner quelques mi­nutes sur un chro­no. Cer­tains ont la so­lu­tion, fai­sant tour­ner tout leur uni­vers au­tour du sport ou par­ta­geant leur vie avec une moi­tié passionnée. Pour les autres, l’équi­libre entre les en­vies im­pé­tueuses de course à pied et la vie « ci­vile » peut être fra­gile. Alors, on s’ar­range, on né­go­cie. Mais, par­fois, ça craque. Comme pour ce lec­teur qui m’a en­voyé un mail in­ti­tu­lé « Elle est par­tie ». Sa femme n’en pou­vait plus, la maî­tresse était tou­jours là, en­va­his­sant chaque re­coin de leur vie, dé­vo­rant peu à peu tout le temps qu’ils au­raient pu pas­ser en­semble. « J’avais ou­blié que la course n’était qu’un sport, un loi­sir. J’en avais fait le centre unique de mon exis­tence. Au­jourd’hui, elle est par­tie. Et je n’ai plus en­vie de cou­rir… »

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