Un re­lais de ré­fu­giés sur la SaintéLyon

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Ils sont af­ghans et gui­néens. Ils ont sou­vent vé­cu l’en­fer. On les ap­pelle des ré­fu­giés. Mais ce sont avant tout des jeunes hommes. Et des ath­lètes. Ils courent pour ne plus être in­vi­sibles, pour mon­trer qu’ils sont comme vous, comme nous, qu’ils mé­ritent at­ten­tion et res­pect. Nous les avons sui­vis au bout de la nuit, celle de la SaintéLyon.

De leurs pays-pri­sons, ils se sont éva­dés, fuyant pour vivre. Et les voi­ci, au grand ga­lop, sur les routes et les sen­tiers de cette France qui ne veut pas d’eux.

Li­ber­té. C’est le nom de leur équipe, ce­lui de leurs es­poirs, puis de leurs rêves ef­fi­lo­chés au fil des pays tra­ver­sés, puis ou­bliés dans les poches des pas­seurs en­ri­chis. Quatre hommes réunis en re­lais pour courir les 72 km de cette SaintéLyon 2017 qui re­lie SaintÉ­tienne la pro­lé­taire à Lyon la bour­geoise. Sur la ligne de dé­part, quand les fron­tales s’al­lument dans la meute cli­gno­tante, on les perd du re­gard, alors que l’on dé­sire tant les voir. Et sur­tout leur de­man­der : pour­quoi courir en­core dans un froid de gueux, dans les - 10 °C de dé­cembre, quand on n’a fait que fuir et presque en mou­rir ? Voi­ci le pre­mier par­ti. Yas­sine Ma­ham­ma­di. An­glais par­fait, yeux vifs et doux, bouille ronde qui ne tra­hit rien des angles vifs d’une er­rance pré­coce. Rem­pla­çant de la der­nière heure, au pied le­vé, che­ville strap­pée. Ses trois co­équi­piers se­ront, par ordre d’ap­pa­ri­tion, Amir Sa­red, Al­se­ny Ca­ma­ra et Rauf Al­za­li. Des noms, des pré­noms, ceux de jeunes hommes, pour cer­tains tout juste sor­tis de l’ado­les­cence, avec les es­poirs et les postures d’un âge où tout semble per­mis. Ce sont des ath­lètes aus­si. Mus par une ur­gence par­ti­cu­lière : s’ils ne courent pas, ils mour­ront. S’ils n’ob­tiennent pas le res­pect de tous et leurs pa­piers, c’en se­ra fi­ni d’eux. Im­mé­dia­te­ment, dès le re­tour, ou à pe­tit feu, plus tard, c’est se­lon. De leurs pays-pri­sons, ils se sont éva­dés, fuyant pour vivre. Et les voi­ci, au grand ga­lop, sur les routes et les sen­tiers de cette France qui ne veut pas d’eux. Cou­rant pour vivre un peu, un bout de che­min où il se fe­ra jour au sor­tir de la nuit, comme au bout d’un tun­nel, en es­pé­rant qu’il n’y en au­ra pas de sui­vants. Route Rol­land, Yas­sine est par­ti de­puis en­vi­ron une heure. Sur le bord du che­min, où une fine pel­li­cule de givre donne aux champs un air pré­mo­ni­toire de pa­ti­noire, le temps s’étire, comme cette fa­ran­dole de lam­pions, guir­lande sans fin que l’on dé­roule au fil des la­cets. Comme un re­tour de va­cances dans les bou­chons, le fais­ceau lu­mi­neux hyp­no­tise. Et Yas­sine qui n’ar­rive pas. On l’ima­gine, che­ville fra­gile co­gnant le sol, chute pro­bable. On le cherche dans l’obs­cu­ri­té, entre les ombres, en sau­tillant sur place, les gants dans les poches. Puis l’on se per­suade qu’un gars comme lui, ça n’aban­donne pas. Qu’est-ce qu’une pe­tite dou­leur quand on a vu la mort ? Juste avant le dé­part, dans le gym­nase éclai­ré aux néons, où se mêlent odeurs de camphre et de pas­ta par­ty, où les cou­ver­tures de sur­vie em­ballent les en­dor­mis comme des ma­kis, Cy­rille Jean­cler, coach éclai­ré, ex- pré­sident de la Ligue des droits de l’Homme de la sec­tion d’An­ne­cy, rem­bo­bine ce qui a fait cette équipe. « Ces jeunes hommes sont au CAO

[NDLR : Centre d’ac­cueil et d’orien­ta­tion] d’An­ne­cy de­puis no­vembre 2016, pour la plu­part à la suite du dé­man­tè­le­ment de la “jungle” de Ca­lais et du camp Sta­lin­grad, à Pa­ris. Fin mars 2017, j’ai or­ga­ni­sé une sor­tie en mon­tagne avec une quin­zaine d’entre eux, au col de la For­claz. On a mar­ché puis, sur la fin, on s’est mis à courir. J’ai re­mar­qué qu’Al­se­ny Ca­ma­ra et son com­pa­triote gui­néen Daou­da Don­zo ga­lo­paient car­ré­ment. Alors, j’ai eu cette idée : comme je pré­pa­rais la MaXi-Race d’An­ne­cy fin mai, j’ai sol­li­ci­té l’or­ga­ni­sa­teur pour savoir s’il se­rait pos­sible de les ins­crire au re­lais. Il a dit oui le jour même. En­suite, je suis re­tour­né sou­vent au CAO pour trou­ver des per­sonnes sus­cep­tibles de com­plé­ter le re­lais. Trois se­maines avant la course, il y a eu le grand test du mont Vey­rier : les gars ont ava­lé 1 000 m de dé­ni­ve­lé en moins d’une heure ! Yas­sine s’est ex­plo­sé la che­ville, il a presque fi­ni sur mon dos ! » La MaXi-Race tom­bant du­rant le Ramadan, les quatre cou­reurs se re­laient sur les 85 km sans man­ger ni boire, le tout par 35 °C. Et se classent 93e. Pre­mier tiers. Belle per­for­mance. Et la sen­sa­tion , « Ce jour-là, d’être comme

les autres. D’être ac­cep­tés » , se sou­vient l’Af­ghan Mah­di Ghu­la­mi (1). « Au sein du CAO où do­mi­naient le re­pli sur soi et la peur d’être re­je­tés, leur per­for­mance a agi comme un dé­to­na­teur. Et la pra­tique spor­tive a créé un pont vers l’ex­té­rieur et l’ap­pren­tis­sage du fran­çais, au­quel ils s’op­po­saient en rai­son de leurs dé­boires ad­mi­nis­tra­tifs » , in­siste Cy­rille Jean­cler. Les ob­jec­tifs de cette SaintéLyon ? « Prendre du plai­sir, ne pas se mettre en dan­ger no­tam­ment dans les des­centes (neige, boue, plaques de ver­glas), courir re­lâ­ché et faire at­ten­tion au froid avec des sen­sa­tions de faim et de soif per­tur­bées. » Puis, on cause stra­té­gie : Yas­sine fe­ra comme il peut avec sa che­ville, Amir est char­gé de sprin­ter 12 km, Al­se­ny de gé­rer l’ef­fort en uti­li­sant sa « puis­sance en­du­rante ». Quant à Rauf, le meilleur élé­ment du groupe, il de­vra être à bloc tout en fai­sant at­ten­tion aux trois bosses qui l’at­tendent.

L’EN­DU­RANCE FAITE HOMME

Re­tour au re­lais 1. 16 km, 450 m de dé­ni­ve­lé po­si­tif, 200 m de né­ga­tif. Yas­sine donc. Qui se fait at­tendre, qui in­quiète. Qui de­vait par­tir très dou­ce­ment du­rant la pre­mière par­tie plate de 6 km, en pré­ser­vant au maxi-

Dans le gym­nase, les cou­ver­tures de sur­vie se mul­ti­plient. Le mer­cure af­fiche - 8 °C. Le re­lais peut em­me­ner Rauf vers Lyon et son aube grise.

mum sa che­ville, et re­lan­cer dans la se­conde moi­tié. À 2 h 17, à Saint-Ch­ris­to-en-Ja­rez, le voi­là. Amir peut par­tir comme une balle pour as­su­rer son re­lais de 12 km/400 m D+. À 3 h 37, à Sainte-Ca­the­rine, il ar­rive à peine éprou­vé, comme épar­gné par les mor­sures du froid qui semblent ac­ca­bler le reste des concur­rents. Ses yeux lu­cides trouvent se­rei­ne­ment Al­se­ny, quand la plu­part des re­gards sont ha­gards et les gestes fé­briles. Al­se­ny, l’en­du­rance faite homme, a pour mis­sion d’avaler les 22 km (650 m D+ et 1 000 m D-) en cou­rant re­lâ­ché dans les des­centes, sur­tout dans la pre­mière, car les re­lances en mon­tée se­ront nom­breuses par la suite. À 6 h 30, son coupe-vent bleu se des­sine dans la nuit noire des rues de Sou­cieu-en-Jar­rest. Sa pi­pette ge­lée ne lui a pas per­mis de boire, hor­mis aux ra­vi­tos. Il a chu par deux fois, sur les fesses. « Tout le monde tom­bait au­tour de moi, c’était fou ! L’en­traî­ne­ment au mont Vey­rier m’a bien ai­dé pour prendre les bons appuis, sur les pierres, pour ne pas glis­ser ! » Dans le gym­nase, les cou­ver­tures de sur­vie se mul­ti­plient. Le mer­cure af­fiche - 8 °C. Le re­lais 4, 22 km pour 300 m D+ et 500 m D- peut em­me­ner Rauf le sur­puis­sant vers Lyon et son aube grise. Lors­qu’il pointe, sil­houette vé­loce, sur le pont Ray­mond Barre, ses amis l’ac­com­pagnent vers l’ar­ri­vée. Il est 8 h 21. Les spea­kers chauffent la Halle To­ny Garnier, trans­for­mée

en ban­lieue-dor­toir pour cou­reur à bout d’ar­gu­ments. Corps tran­sis, muscles cas­sés, traits creu­sés, fa­tigue im­mense. Mais pour Yas­sine et ses amis, le re­pos n’est pas une op­tion. Te­nir de­bout et ex­plo­rer les rai­sons de te­nir. Et dans cette liste où les vir­gules sont au­tant de signes d’es­pé­rance, ils ont tous les mêmes et les égrènent : courir pour re­prendre le contrôle de ton corps, de ton es­prit, de ta vie quand on te prend en charge pour t’as­sis­ter comme un en­fant que tu as été si peu, t’im­po­ser un rythme dans une vie qui n’en a plus, rem­plir tes jours pleins d’at­tente, te gar­der en forme pour af­fron­ter la suite, mon­trer que tu es ca­pable de sé­rieux, de suivre un en­traî­ne­ment. Prou­ver que tu as un mode de vie sain qui per­met de comp­ter sur toi, car tu es fort, en forme. Courir pour dé­ga­ger les idées noires de ton cer­veau, te faire des amis comme nous le sommes de­ve­nus, ne plus être seul. Re­gar­der au­tre­ment ce qui t’en­toure, pro­fi­ter de la beau­té de la na­ture. En short et en bas­ket, tu es un cou­reur, tu bouges, en mou­ve­ment, tu n’es plus ce mi­grant sans vi­sage, as­sis par terre à ne rien faire qu’on re­garde avec pi­tié, mé­pris ou peur.

« GAR­DER ES­POIR »

129e. 8 heures et 10 mi­nutes de course. 8,30 km/h de moyenne. Dans les tri­bunes, coach Cy­rille est heu­reux, au­tant voire da­van­tage que ses hommes qui, en ronde, sautent et se serrent. À cet ins­tant, on a en­vie de cus­to­mi­ser du Brel : « Chez ces gens-là, on ne se plaint pas, monsieur, on court. » Dans la Halle To­ny Garnier, ils ont re­gar­dé le clas­se­ment avec fé­bri­li­té, un peu comme si leur vie en dé­pen­dait. Es­quis­sé quelques pas de danse comme au­rait fait n’im­porte quel jeune de la pla­nète, frais comme des gar­dons, rem­plis d’éner­gie mal­gré la nuit blanche, l’ef­fort et l’at­tente dans le froid. Presque in­sou­ciants. Contents d’ap­pa­raître noir sur blanc dans un clas­se­ment of­fi­ciel, eux, les in­vi­sibles, les trans­pa­rents. Fi­ni­shers, et mille rai­sons d’en être vrai­ment fiers. Puis, ils sont par­tis man­ger un ke­bab dans le vieux Lyon pour dé­brie­fer. Comp­te­ren­du té­lé­gra­phique de coach Cy­rille entre deux bou­chées de frites : « Mille fé­li­ci­ta­tions !!! Nou­velle étape pour le Team Li­ber­té, im­por­tance de leur ex­ploit pour eux, le CAO et les ré­fu­giés. D’au­tant que dif­fi­cul­tés (ab­sence du ti­tu­laire Mah­di pour ap­pen­di­cite et che­ville fra­gile de Yas­sine) + in­ex­pé­rience dans ce type de course hi­ver­nale noc­turne. Un grand écart ther­mique gé­ré comme des pros : 35 °C à la MaXi-Race, - 10 °C à la SaintéLyon. Ren­dez-vous à la pro­chaine ! Et puis, gar­der es­poir, même quand les sta­tis­tiques ne sont pas du bon cô­té, avec seule­ment 40 % de de­mandes d’asile ac­cep­tées… » Ce ma­tin, le ciel est de marbre, les nuages sont de plomb, mais le jour s’est le­vé sur de bien belles idées. (1) REM­PLA­CÉ PAR YAS­SINE LE JOUR DE LA COURSE POUR CAUSE D’AP­PEN­DI­CITE. (2) À LA DE­MANDE D’HOMMES HÉ­BER­GÉS PAR LE CAO D’AN­NE­CY, CY­RILLE JEAN­CLER A MON­TÉ UNE SE­CONDE ÉQUIPE, PRÉ­SENTE SUR LA MAXI-RACE 2018.

Contents d’ap­pa­raître noir sur blanc dans un clas­se­ment of­fi­ciel, eux, les in­vi­sibles, les trans­pa­rents. Fi­ni­shers, et mille rai­sons d’en être vrai­ment fiers.

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