Pa­trick Bon­not, l’ex­trême dis­cré­tion

Pa­trick Bon­not est un ava­leur de ki­lo­mètres qui, de­puis des an­nées, par­ti­cipe aux ul­tras les plus ex­trêmes de la pla­nète. Sans ja­mais le crier sur les toits, sans ja­mais cher­cher la moindre gloire, à une époque où tout le monde se rêve en hé­ros…

Jogging International - - Sommaire - Ni­co­las Gar­don, pho­tos Vincent Ly­ky

« Je n’aime pas trop par­ler de moi. » Pa­trick Bon­not pré­fère savoir faire que faire savoir. Il faut dire qu’il a le phy­sique de l’em­ploi. Grand, for­cé­ment élan­cé, avec un vi­sage taillé à la serpe qui, au pre­mier con­tact, peut lui don­ner un air dur, dis­tant. Ce qu’il n’est ab­so­lu­ment pas. Non, chez lui, tout est en re­te­nue, en at­tentes, presque en non-dits. Du coup, c’est un peu par ha­sard que l’on a ap­pris, mi-juillet 2017, qu’il ve­nait de fi­nir une pe­tite ba­lade, son Eu­ra­sia­mé­ri­ca. Un en­chaî­ne­ment, en toute sim­pli­ci­té, de la Trans 333 (333 km en cou­rant dans le dé­sert de Go­bi), d’un Los An­geles/New York à vé­lo ( « Il ne fal­lait pas que je traîne, j’avais un avion à

prendre ! » ) et, pour par­ache­ver son oeuvre spor­tive, d’un Lyon/Cer­nay-la-Ville, de nou­veau à pied. 5 633 km en 33 jours « Le len­de­main, j’étais de re­tour au tra­vail… ». Cer­nay, ni­ché au coeur de la val­lée de Che­vreuse, dans les Yve­lines, c’est sa base ar­rière de­puis vingt ans. La fo­rêt à por­tée de main, de la mon­tée cas­sante et de la des­cente lu­dique, du rou­lant et du tech­nique entre ro­chers et ri­vières, un calme conta­gieux, le tout à quelques en­ca­blures mo­to­ri­sées de Pa­ris. Loin et près de tout. Com­pro­mis par­fait pour l’homme de 52 ans, de­puis peu res­pon­sable de l’évé­ne­men­tiel spor­tif pour la po­lice dans son dé­par­te­ment. Cou­reur bou­li­mique et or­ga­ni­sa­teur in­sa­tiable, il ne semble ja­mais s’ar­rê­ter. Et ce n’est pas une dé­chi­rure à l’is­chio-jam­bier qui va l’em­pê­cher de courir le ma­ra­thon de Pa­ris en pous­sant une joë­lette avec des col­lègues ou de dé­bou­ler, Adi­das usées jus­qu’à la moelle aux pieds, sur les pentes boueuses au pos­sible de la col­line d’Élan­court pour notre séance pho­to. On at­tend, un peu an­xieux, la glis­sade de trop ou la chute. Qui ne viennent ja­mais. La ma­chine est so­lide, au­tant que la tête. « Ce que j’aime, quand je cours, c’est ce mo­ment de bas­cule, quand le corps ne veut plus mais qu’il faut conti­nuer. Alors le men­tal prend le re­lais. » Comme quand on se re­trouve à de­voir faire les 500 km entre Lyon et Cer­nay avec la peau sous les pieds à vif et qu’un « pe­tit » obs­tacle se pointe. « À un mo­ment, j’ai em-

« Ce que j’aime, c’est ce mo­ment de bas­cule, où le men­tal prend le re­lais »

prun­té un che­min de grande ran­don­née mais je me suis re­trou­vé avec des arbres me bar­rant la route, sans pos­si­bi­li­té de contour­ner. J’étais dé­jà à 4 km/h, mais là, j’ai mis plus d’une heure pour faire 100 mètres. De toute fa­çon, je n’avais pas le choix, il fal­lait que j’avance. » Comme une évi­dence : il nous ra­con­te­rait qu’il est al­lé cher­cher une ba­guette le ma­tin à la bou­lan­ge­rie que le ton ne se­rait pas dif­fé­rent… Et puis il y a cette

cause qui, même avec un mo­ral au plus bas, lui a don­né la mo­ti­va­tion pour avan­cer, quoi qu’il en

coûte : « J’ai fait ça pour les or­phe­lins de la po­lice, en pen­sant aux col­lègues tués en ser­vice et à leurs fa­milles. » 1 800 € ré­col­tés.

DES KI­LO­MÈTRES PAR MIL­LIERS

La vie spor­tive du ga­min lyon­nais a com­men­cé cram­pons aux pieds avec le foot. Puis au mi­lieu des an­nées 80, la dé­cou­verte du triath­lon. La course à pied pure et dure, ça vien­dra un peu plus tard. Avec, as­sez vite, un goût pro­non­cé pour tout ce qui sort

clai­re­ment du cadre. « Des ré­fé­rences sur ma­ra­thon ou se­mi ? Mouais, 1 h 29 sur se­mi, mais ça n’a ja­mais été mon truc. Je ne suis pas for­cé­ment très ra­pide, mais je

suis en­du­rant. » Chez Pa­trick Bon­not, les ki­lo­mètres se comptent à trois chiffres au mi­ni­mum avec, en apé­ri­tif, la Trans 333 de 2001. Sui­vront la Route du sel dans le dé­sert du Té­né­ré (555 km), la Transe Gaule de Ros­coff à Nar­bonne (1 150 km en 18 étapes), une édi­tion test de son Ul­tra Trace du Saint-Jacques en

so­li­taire ( 720 km en 12 jours), la Trans Eu­rope Foo­trace entre le Danemark et le dé­troit de Gi­bral­tar (4 200 km en 64 étapes). Entre autres. Mais quand on n’est pas vrai­ment du genre à s’ex­po­ser sur les ré­seaux so­ciaux, il est dif­fi­cile de ne pas être presque in­vi­sible, même pour les plus pas­sion­nés de dis­tances in­hu­maines. « Non, je ne com­mu­nique pas beau­coup sur ce que je fais, ce n’est pas dans

ma na­ture. » Pris sous les feux croi­sés de nos deux pho­to­graphes, ados­sé à un arbre, on sent d’ailleurs qu’il n’est pas spé­cia­le­ment à l’aise. « C’est une vraie

tor­ture ! » Cha­cun ses ma­so­chismes… Pour­tant, en grat­tant un peu là où ça fait du bien, l’homme s’anime et de­vien­drait presque ba­vard. Presque. Par exemple lors­qu’on évoque Bad­wa­ter avec lui, cette épo­pée cha­leu­reuse au coeur de la val­lée de la Mort ca­li­for­nienne pour­vue de 217 km et 4 000 m de D+, avec des tem­pé­ra­tures pou­vant dé­pas­ser les 70 °C : « Oui, ça me tente, il faut juste s’or­ga­ni­ser au ni­veau de la lo­gis­tique, trou­ver des gens pour m’ac­com­pa­gner, un tel voyage ne s’im­pro­vise pas comme ça. » For­cé­ment, quand on a fait 500 km à pied en solo avec seule­ment un ca­le­çon et une paire de chaus­settes de re­change dans le sac, le 4x4 avec la bai­gnoire rem­plie de glace et trois sui­veurs aux pe­tits soins, ça change…

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