L'Equipe

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L’ÂGE DE LUCIEN GAUDIN

- (*) Merci à Laurent-Frédéric Bollée, auteur de l’unique biographie qui lui a été consacrée, éditions Cristel. SYLVIE JOSSE

à La Vie au grand air. À presque trente-quatre ans, Lucien Gaudin participe (enfin) à ses premiers Jeux Olympiques ! Mais pas le temps de se réjouir. Dès le premier jour de compétitio­n, rien ne se passe pas comme prévu. Lors de l’épreuve de fleuret par équipes, en poule finale, un Américain maladroit lui écrase le pied, lui retournant le gros orteil gauche. Diminué, le Français ne peut ensuite que s’incliner face au jeune Italien Aldo Nadi (21 ans), et les Bleus doivent se contenter de la médaille d’argent. Victime d’une entorse, Gaudin est alors contraint de déclarer forfait pour la suite de la compétitio­n.

Quatre ans de plus à attendre… 1924, les Jeux se déroulent à Paris. Pas le meilleur endroit pour Gaudin, qui s’est toujours montré sensible à la pression. C’est pourtant là qu’il décroche son premier titre olympique : le fleuret par équipes, ravi aux Italiens sur une dernière touche litigieuse de Gaudin sur Boni. Mais dès le lendemain, la malchance revient. Victime d’une névrite à la main gauche, sa main armée, Gaudin doit déclarer forfait pour l’épreuve individuel­le. Après deux jours de repos et malgré la douleur, il s’aligne en épée par équipes et décroche une nouvelle fois l’or, une nouvelle fois avec une touche d’avance sur les Italiens. Las, trop diminué, il renonce à l’individuel.

Deux titres olympiques par équipes mais toujours aucune épreuve individuel­le disputée aux JO, le temps presse. Pourtant, Gaudin ne renonce pas.

Il a rendez-vous avec l’histoire à Amsterdam en 1928. Le rendez-vous commence par un couac. Lors du fleuret par équipes, le Français perd son assaut face à son presque homonyme Gaudini et laisse filer le titre aux Italiens. Le surlendema­in, alors qu’il dispute (enfin) la poule finale de l’épreuve individuel­le, l’Allemand Casmir lui donne un coup de coquille involontai­re au niveau de la tempe et le met K.-O. ! (précisémen­t

41 ans, 10 le 1er août mois et 5 jours), de 1928, au la conquête moment

de son premier olympique titre

individuel, à

Amsterdam. La malédictio­n olympique semble encore frapper. Remis sur pied à coup d’aspirine, de cognac et de massage, Gaudin parvient à prendre sa revanche sur Gaudini : pourtant mené 2-4, il s’impose 54 et se qualifie pour un barrage à trois. Un barrage pour l’or ! Après avoir infligé un cinglant 5-0 à Casmir, Gaudin se trouve de nouveau mené 2-4 par Gaudini, l’Italien est à une touche du titre olympique. Mais le Français retrouve brusquemen­t toute sa maîtrise, sa vista en contre-attaque et marque trois touches consécutiv­es. Le voilà champion olympique ! À quarante et un ans et dix mois !

« Magnifique couronneme­nt d’une admirable carrière de plus de vingt ans, écrit l’Auto, l’ancêtre de L’Équipe, le lendemain, 2 août 1928. Quel bel exemple, quelle jolie chose, quel enseigneme­nt aussi ! » Épuisé, Lucien Gaudin renonce à l’épée par équipes pour tout miser sur l’individuel, qui débute le 6 août. Et là, en pleine possession de ses moyens, la démonstrat­ion se fait éclatante : huit victoires et un nul en poule finale, trois victoires en trois matches dans « l’extra finale », Gaudin qui n’avait pas décroché d’or individuel olympique en vingt-trois ans de carrière, s’en offre deux en une semaine.

À son retour d’Amsterdam, Gaudin est accueilli comme un héros à la gare du Nord par une foule dense. Il fera rapidement son entrée au musée Grévin. Avec ses six médailles olympiques (quatre en or, deux en argent), il entre dans l’histoire des Jeux mais n’aura pas l’occasion d’en profiter longtemps.

Fait officier de la Légion d’honneur, l’escrimeur reprend son métier de banquier. Il achève symbolique­ment sa carrière en février 1934 lors d’un gala au cours duquel il affronte au fleuret sa fille Roberte, alors âgée de dix-sept ans.

Sept mois plus tard, le 23 septembre 1934, il se suicide aux barbituriq­ues, victime de graves problèmes financiers, sa banque au bord de la faillite. Ses obsèques réunissent de nombreuses personnali­tés, de Jules Rimet à Henri Desgrange en passant par Georges Carpentier. « C’est un peu comme une page qu’on déchire dans l’histoire du sport français », écrit l’Auto. Tout est dit.

 ??  ?? Une chevelure fauve soigneusem­ent lissée en arrière, un port altier, une silhouette d’aristocrat­e, Lucien Gaudin (à droite) est un escrimeur qui en impose. Mais pour enrichir son palmarès d’un titre olympique, il lui en aura fallu du temps...
Une chevelure fauve soigneusem­ent lissée en arrière, un port altier, une silhouette d’aristocrat­e, Lucien Gaudin (à droite) est un escrimeur qui en impose. Mais pour enrichir son palmarès d’un titre olympique, il lui en aura fallu du temps...
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