« IL ME SEMBLE TOU­JOURS QU’ON A GA­GNÉ LA FI­NALE 3- 1 »

Le gar­dien, plu­sieurs fois sau­veur des Bleus lors de la Coupe du monde 1998, se sou­vient pour­tant de s’être « troué » en fi­nale sur une ac­tion bré­si­lienne. Et garde l’im­pres­sion d’avoir en­cais­sé un but.

L'Équipe - - F O O T B A L L - RÉ­MY FIÈRE

TOU­LOUSE – Il porte un bon­net en­fon­cé, des lu­nettes au mer­cure, sobre tou­jours, et sou­riant. Il est ve­nu avec un ami d’en­fance, le temps d’un dé­jeu­ner sur les bords de la Ga­ronne. Fabien Bar­thez sort d’une séance de pis­cine : presque tous les jours, il nage deux ki­lo­mètres… « À un cer­tain âge, c’est par­fait pour le car­dio, au top pour évi­ter les trau­ma­tismes, et ça fait du bien pour l’équi­libre de la tête » , ex­plique- t- il. De­puis plu­sieurs an­nées, il dis­pute des com­pé­ti­tions au­to­mo­biles d’En­du­rance, aux cô­tés de l’an­cien pi­lote de F 1 Olivier Pa­nis, au vo­lant de puis­sants bo­lides. Il pour­suit : « Quand je fais, je fais. Je ne sais pas faire à moi­tié. Et une fois que je suis dans mon monde, j’es­saye tou­jours de conser­ver cette no­tion de plai­sir et de jeu. Je re­trouve dans le sport automobile cet état d’es­prit de groupe, le par­tage et la trans­mis­sion. »

« Y a- t- il un lien entre le foot­ball, qui a fait de vous un cham­pion du monde il y a vingt ans, et le sport automobile, que vous pra­ti­quez au­jourd’hui ?

Quand tu doubles un concur­rent, ce n’est pas pour fi­nir dans le bac. Quand tu es gar­dien de but, c’est pa­reil, si tu sauves un bal­lon en le met­tant en cor­ner, il ne faut pas te trouer le coup d’après.

Une his­toire de concen­tra­tion ?

Réus­sir le geste qu’il faut, ce n’est pas une ques­tion de vi­tesse, bien po­ser un frei­nage, faire corps avec sa voi­ture, c’est pa­reil. Il faut tout maî­tri­ser à 200 %. Comme dans ton rôle de gar­dien… Ce­la vient avec l’ex­pé­rience, tu trouves ton juste mi­lieu, en fonc­tion de l’évé­ne­ment. Parce que ce n’est pas men­tir ni man­quer de res­pect, mais un match avec l’équipe de France, pen­dant une Coupe du monde par exemple, ce n’est pas la même chose que le match du di­manche chez un club de bas de clas­se­ment… Là, c’était bien plus dur. Il n’y a pas pho­to, et en­core une fois sans au­cu­ne­ment man­quer de res­pect…

Tout le monde ra­conte que vous étiez un dingue d’en­traî­ne­ment, qu’il vous en fal­lait tou­jours plus…

Oui, j’ai tou­jours eu be­soin de res­ter le plus long­temps sur le ter­rain, d’at­tra­per le bal­lon, de le tou­cher, de faire corps avec lui. Sur un ter­rain, il me fal­lait tou­jours tout vi­sua­li­ser, les six mètres, le point de pe­nal­ty, la sur­face de ré­pa­ra­tion. Il fal­lait que ce soit comme si c’était chez moi. Comme si j’en étais le pro­prié­taire.

Pen­dant ce Mon­dial, avec votre style de jeu, vous ap­pa­rais­siez comme un gar­dien dif­fé­rent des autres.

Mais j’ai tou­jours joué comme ça, même à quinze ans : une passe en re­trait, je ne la pre­nais pas à la main, je m’écla­tais au pied, je ten­tais des dribbles, je re­lan­çais. Le foot, c’est le pied avant tout. Bon, les mains aus­si… Mais tout était cal­cu­lé, et ce n’était pas pour le spec­tacle, même si un cro­chet sur un at­ta­quant, c’était un “kick” d’adré­na­line qui me fai­sait du bien. Mais il fal­lait que ça re­parte vite, pas que ça dure dix se­condes.

Vous étiez aus­si plus pe­tit ( 1,79 m) que beau­coup de gar­diens de l’époque.

Mais ça veut dire quoi, grand ? Le jeu, ce n’est pas une his­toire de taille, c’est une his­toire de ti­ming et d’an­ti­ci­pa­tion. Parce que le ti­ming et l’an­ti­ci­pa­tion, c’est ce qui per­met de plon­ger le moins pos­sible. Con­trai­re­ment à ce que pensent cer­tains, le plon­geon est tou­jours à évi­ter, car ce n’est qu’un ul­time re­cours. Et puis, je vois ce qu’est de­ve­nu le poste au­jourd’hui, ces au­to­ma­tismes qu’ont les gar­diens de re­pous­ser les bal­lons plu­tôt que de les ar­rê­ter. Pour moi, re­pous­ser, c’était su­bir. Le bon gar­dien, il avan­çait, do­mi­nait le bal­lon, c’est du moins ce que j’es­sayais de faire…

On avait aus­si par­fois l’im­pres­sion que vous étiez en re­trait de la vie de groupe.

Le gar­dien est dif­fé­rent. Il n’est pas ha­billé comme les autres, long­temps il n’a pas été consi­dé­ré comme un joueur. Mais c’est un lea­der dans l’âme, que tu le veuilles ou non. Et en même temps, dans un groupe, il y a des hié­rar­chies à res­pec­ter. C’était im­por­tant pour moi, j’étais le mec nor­mal, le bon mec, le bon vi­vant, mais ce­lui, aus­si, que tu pou­vais ne pas voir pen­dant trois jours. J’avais ma vie, mes en­vies. Parce que j’aime aus­si me re­trou­ver seul.

La fa­meuse so­li­tude du gar­dien de but…

C’est un trait de ca­rac­tère, la so­li­tude ne m’a ja­mais dé­ran­gé. Je peux faire cinq heures de tra­jet tout seul, sans sou­ci. On a tou­jours cru que j’étais hors du sys­tème, mais c’est juste que, pour moi, le foot­ball, c’est le ter­rain, les joueurs, et rien d’autre. Le reste ne m’in­té­resse pas. Ai­mé Jac­quet di­sait que le foot­ball ap­par­te­nait avant tout aux foot­bal­leurs, il n’y a pas de phrase plus juste.

Comment était- il avec vous, les gar­diens ?

Ai­mé nous res­pec­tait va­che­ment, il nous connais­sait, il sa­vait ce dont avait be­soin un gar­dien. Il n’était pas né­ces­saire de beau­coup me par­ler, en tout cas, ja­mais avant un match ni après. Quand il ve­nait dis­cu­ter, c’est parce qu’il sen­tait qu’il fal­lait me mettre bien ou quand il de­vi­nait que quelque chose al­lait moins bien.

De l’ex­té­rieur, on avait l’im­pres­sion que tout al­lait bien…

Des couacs, il y en a eu, mais ça se ré­glait entre nous. Les tau­liers échan­geaient beau­coup, ils fai­saient le re­lais, et s’il y avait un sou­ci, ça se ré­sol­vait dans une piaule. Ce n’était pas un pro­cès ni un tribunal, il suf­fi­sait de re­dire que c’était l’équipe qui comp­tait, pas toi ou ta pe­tite per­sonne.

Comment Jac­quet vous a- t- il an­non­cé que vous se­riez le nu­mé­ro1 ?

Six mois avant le dé­but du Mon­dial, je sa­vais que, si je gar­dais mon ni­veau, je se­rais le nu­mé­ro1. Le reste ne m’at­tei­gnait pas, les ques­tions, les po­lé­miques… Au contraire, ce sont plu­tôt des choses qui me ren­for­çaient. Et puis, au Ma­roc, lors du tour­noi Has­san- II ( deux se­maines avant le pre­mier match), on se re­trouve en tête à tête dans sa chambre. Même si je m’at­ten­dais à ce qu’il me confirme que ce se­rait bien moi, je ne fai­sais vrai­ment pas le ma­lin. On n’a pas par­lé beau­coup, il a dû juste me dire : “Quoi qu’il ar­rive, oc­cupe- toi de toi et fais ce que tu as à faire.” Là, tu res­sens cette fa­meuse pous­sée d’adré­na­line. Heu­reu­se­ment que ce n’était pas le soir, si­non, je n’au­rais pas pu dor­mir de la nuit. J’avais une grosse en­vie de gueu­ler, mais je me suis re­te­nu…

Tout se passe bien dès le dé­part : deux matches, deux vic­toires, sept buts mar­qués, au­cun en­cais­sé. Et ar­rive le troi­sième match contre le Danemark ( 2- 1), que vous ne de­viez pas jouer…

Après l’Ara­bie saou­dite ( 4- 0), Ai­mé Jac­quet m’avait dit : “Je ne veux plus te voir, tu conti­nues à t’en­traî­ner, mais tu se­ras en tri­bune. Sors un peu du foot­ball, ra­fraî­chis- toi la tête, vide- toi le cer­veau… Je fais jouer Ber­nard ( La­ma), ne va pas te faire mal.” Je trou­vais ça bien que les mecs qui ne jouent pas aient du temps de jeu, qu’ils ne dis­putent pas que des matches

“Au coup de sif­flet fi­nal, j’ai vu ma vie en ac­cé­lé­ré, comme quand tu es en train de cre­ver, sauf que tu n’es , , pas en train de mou­rir. (...) J’en ai chia­lé, mais pas de joie, d’émo­tion, ça m’a cou­pé la res­pi­ra­tion

Le fa­meux bai­ser de Laurent Blanc sur le crâne de Fabien Bar­thez avant chaque match.

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