« Froome n’est pas à l’abri »

Cin­quième du der­nier Gi­ro où il avait guer­royé contre le Bri­tan­nique, le grim­peur de Bah­rain- Me­ri­da est l’un des lieu­te­nants de Vin­cen­zo Ni­ba­li en mon­tagne, rac et comme lui, is­su du sud pro­fond de l’Ita­lie. Il se onte.

L'Equipe - - TOUR DE FRANCE - PHI­LIPPE BRUNEL

AIX- LES- BAINS ( SA­VOIE) – Avec l’en­trée du Tour dans les Alpes, Do­me­ni­co Poz­zo­vi­vo, trente- cinq ans, grim­peur de poche – 1,64 m pour 56 kg – a re­pris au GrandBor­nand son rôle de lieu­te­nant au­près de Vin­cen­zo Ni­ba­li, son lea­der et aco­lyte de l’équipe Bah­rain- Me­ri­da, qu’il épau­le­ra dans les cols jus­qu’ au sor­tir des Py­ré­nées. Ces deux cou­reurs du Sud ( Poz­zo­vi­vo est ori­gi­naire de Ba­si­li­cate, Ni­ba­li de Si­cile) se connaissen­t bien. Ils se cô­toyaient ja­dis dans les courses ama­teurs du sud de l’Ita­lie en rê­vant d’un des­tin na­tio­nal. Né à Po­li co­ro, en Ba­si­li­cate, dans le creux de la Botte, fils d'agri­cul­teur, « Poz­zo » est un homme de mé­tier qui pose sur son mi­lieu un re­gard éclai­rant. Doc­teur en éco­no­mie, de­puis 2010, à l’uni­ver­si­té Mar­co­ni de Rome, il est fé­ru de po­li­tique, de mé­téo­ro­lo­gie ( « Une science que j’ai étu­diée en au­to­di­dacte, en ob­ser­va­teur de la na­ture, pour ai­der mon père. Pour les cultures, la mé­téo, c’est pri­mor­dial » ) et pia­niste à ses heures. « Il peut vous par­ler de Cho­pin, de Bee­tho­ven, c’ est plu­tôt rare dans ce mi­lieu », s’amuse l’at­ta­ché de presse Geof­frey Piz­zor­ni. À Aix- les- Bains, l’autre soir, il s’était ré­joui d’avoir fran­chi les pa­vés sans dom­mages. « J’avais peur de chu­ter, comme Ri­chie Por t e, de n’ être plus d’au­cune uti­li­té pour Vin­cen­zo, qui se­ra là dans la troi­sième se­maine, croyez- moi, c’est un diesel et j’ai confiance » , avait conclu l’Ita­lien, ré­tif aux ré­seaux so­ciaux qui, dit- il « al­tèrent la réa­li­té » . Une réa­li­té qu’il aime af­fron­ter de plein fouet, sur la route au­tant qu’avec les mots.

« Vous êtes au­jourd’hui une fi­gure, un élu du pe­lo­ton ita­lien, mais c’est dans la peau d’un smi­card que vous étiez en­tré dans la pro­fes­sion…

Je ve­nais de la Zalf Dé­si­rée Fior, un club de Vé­né­tie, un vi­vier où Bru­no Re­ver­be­ri avait été le pre­mier à me pro­po­ser un contrat pro chez Pa­na­ria et son in­té­rêt m’avait flat­té et dé­ci­dé de si­gner avec lui pour vingt- cinq mille eu­ros à l’an­née, le contrat mi­ni­mum im­po­sé par la Fé­dé­ra­tion. C’était peu, mais je pou­vais tou­jours es­pé­rer faire la mar­tin­gale, ça ne pou­vait qu’être mieux sur le plan fi­nan­cier.

Avec le re­cul, c’était un bon choix ?

C’était il y a treize ans, une autre époque, le dé­but du Pro Tour… La Pa­na­ria était une équipe mo­deste, de pe­tit bud­get ; Re­ver­be­ri, le chantre d’un cy­clisme ro­man­tique, ce n’était peut- être pas l’idéal mais je vou­lais en être, et dès ma deuxième course, le Grand Prix de Chias­so, j’avais com­pris que je pou­vais en faire un mé­tier. J’avais l’es­poir de me faire re­mar­quer. À l’époque, les grandes équipes du Pro Tour re­cru­taient dans les for­ma­tions comme la Pa­na­ria. Ça a chan­gé, ils se servent di­rec­te­ment dans les clubs, le der­nier, c’est Egan Ber­nal ( la der­nière re­crue de Sky) que Gian­ni Sa­vio

( ma­na­ger de l’équipe An­dro­ni) avait re­pé­ré à dix- neuf ans, en Co­lom­bie.

“Quand j'ai dé­cro­ché mon doc­to­rat, deux heures plus tard pour fê­ter ça, j'étais al­lé grim­per le Ter­mi­nillo seul

Vous étiez le pre­mier cou­reur de Ba­si­li­cate à pas­ser pro­fes­sion­nel, en soi c’était dé­jà une vic­toire ?

Oui, et j’étais content, j’avais at­teint mon ob­jec­tif. Comme tous les gens du Sud, du Ba­si­li­cate, je rê­vais tout jeune de quit­ter le Sud et ma pas­sion pour le cy­clisme m’avait obli­gé à l’exil, d’abord dans un club du Pié­mont qui me dé­frayait un peu et me per­met­tait de voya­ger en avion. Tous les sa­me­dis, je pre­nais le vol Ba­riTu­rin pour al­ler cou­rir et, là- bas, je lo­geais dans une fa­mille.

Com­ment était la vie en Ba­si­li­cate ?

Toute simple, on vi­vait mo­des­te­ment, mon père était – il l’est tou­jours – agri­cul­teur. Il cultive des fruits, des olives, il loue des terres, une quin­zaine d’hec­tares, et vend ses pro­duits aux gros­sistes, aux co­opé­ra­tives. C’était phy­si­que­ment épui­sant car si la cueillette des olives s’est mé­ca­ni­sée, il y a quinze ans tout se fai­sait à la main, il fal­lait por­ter les sacs. Ma mère, elle, était em­ployée com­mu­nale et me voyait pour­suivre des études uni­ver­si­taires pour être in­gé­nieur, mais je ne pen­sais qu’à pas­ser pro­fes­sion­nel…

Où s’en­ra­ci­nait votre pas­sion du cy­clisme, dans quel ter­reau ?

À qua­torze ans, j’avais vu Al­lan Davis ga­gner le Gi­ro de la Ba­si­li­cate dans mon vil­lage, à Mon­tal­ba­no Jo­ni­co, et ça m’avait in­ci­té à prendre une li­cence, mais pour trou­ver des courses, il fal­lait mon­ter dans le Nord, dans les Abruzzes, mille ki­lo­mètres al­ler- re­tour, avec notre Al­fa Ro­meo… Il ar­ri­vait, avec mon père, qu’on dorme de­dans par sou­ci d’éco­no­mie. On al­lait aus­si en Si­cile par Reg­gio de Ca­labre

par le tra­ghet­to ( le fer­ry), il m’ar­ri­vait de cou­rir avec Ni­ba­li, lui était ca­dets, moi ju­niors, on cou­rait dans le même pe­lo­ton. À la fin, il y avait deux classement­s. Qu’est- ce qui vous don­nait la force de pour­suivre des études ? Le cy­clisme est un sport abru­tis­sant… Je ne spé­cu­lais pas sur l’ave­nir mais je me se­rais sen­ti cou­pable en fai­sant au­tre­ment. J’avais choi­si l’éco­no­mie à l’uni­ver­si­té de Rome, car ça me lais­sait plus de temps pour m’en­traî­ner. Lors du Gi­ro, mes équi­piers de CSF- Col­na­go s’éton­naient de me voir tra­vailler ma thèse pen­dant les trans­ferts en Pull­man. J’ai fi­ni par dé­cro­cher mon doc­to­rat avec une thèse sur “les po­li­tiques mé­ri­dio­nales de l’uni­té de l’Ita­lie jus­qu’à nos jours”. J’étais vrai­ment heu­reux. Deux heures plus tard, pour fê­ter ça et jouir plei­ne­ment de ce mo­ment, j’étais al­lé grim­per le Ter­mi­nillo seul, j’avais l’im­pres­sion d’avoir fran­chi la ligne d’ar­ri­vée !

Quel re­gard por­tez- vous sur l’Ita­lie d’au­jourd’hui ?

Ses contra­dic­tions se re­flètent dans cette al­liance, cette co­ha­bi­ta­tion contre na­ture, il n’y a pas d’ex­trêmes po­li­ti­que­ment plus op­po­sés que le par­ti Cinq étoiles et la Ligue , c’est in­quié­tant, car ces contrastes viennent brouiller nos re­la­tions avec les autres pays eu­ro­péens.

Les vic­toires de Ni­ba­li dans le Gi­ro de­vaient vous ré­jouir, on peut les in­ter­pré­ter comme un pied de nez aux sé­pa­ra­tistes de la Ligue ?

Oui, bien sûr, on nous a long­temps dé­ni­grés, nous les gens du Sud, même si ça fait rire. Dans les grands hô­pi­taux du Nord, les meilleurs chi­rur­giens viennent du Sud, et pa­reil dans bien d’autres do­maines. Au­jourd’hui, tout ce­la a ten­dance à s’es­tom­per, la po­lé­mique s’est dé­pla­cée sur les mi­grants et quand on nous traite de “ter­ro­ni” ( terme pé­jo­ra­tif pour dé­si­gner les gens du Sud), c’est sur un

ton amu­sé…

Pour­quoi n’avoir pas re­joint Vin­cen­zo Ni­ba­li plus tôt, chez As­ta­na par exemple ?

Pour une ques­tion de forme, de pro­cé­dure, je pré­fère lais­ser mon agent trai­ter mes contrats. Moi je n’aime pas par­ler d’ar­gent ni me vendre de­vant des gens avec qui je vais res­ter deux ou trois ans…

Par­ler d’ar­gent, vous trou­vez ça vul­gaire ?

Oui, un peu, comme la po­pu­la­ri­té, ça m’em­bar­rasse, il y a trop d’ex­cès, de fa­mi­lia­ri­té dans l’exal­ta­tion des gens. Les ti­fo­si vous flattent, cer­tains vous re­jettent sans pré­avis au gré des ré­sul­tats, moi, je viens d’un mi­lieu simple qui donne du poids aux vraies choses de la vie.

Ça vous of­fense si je dis de vous que vous êtes un an­ti­per­son­nage ?

Au contraire, je le re­ven­dique, je ne re­cherche pas la po­pu­la­ri­té et je n’ai pas à faire de grands ef­forts pour ça.

Au mi­lieu de votre car­rière, il y a eu cette chute dans le Gi­ro 2015 à Ses­tri Le­vante, dans la des­cente de la Bar­ba­ge­la­ta. Sur le mo­ment on vous a cru mort !

Ma femme Va­len­ti­na aus­si, elle a vé­cu ça en di­rect, sans nou­velles, avec ces images de moi, inerte sur la route, sous ma cou­ver­ture de sur­vie. Toute une dra­ma­tique… Elle a eu très peur d’au­tant qu’elle est d’une na­ture an­xieuse. Ce jour­là, elle de­vait ve­nir me­voir au dé­part de Ra­pal­lo mais avait re­non­cé au der­nier mo­ment et, de­vant sa té­lé­vi­sion, elle se di­sait : “Je n’y suis pas al­lée, et c’était peu­têtre la der­nière fois que je pou­vais le voir.” De­puis, le trau­ma­tisme est là.

Chez vous aus­si ?

Non, car je n’ai pas de mé­moire im­mé­diate de la chute, j’ai trois ou quatre mi­nutes de brouillard, d’amné­sie, je ne sais pas com­ment ça s’est pas­sé, et ce n’est pas plus mal, j’ai tout éva­cué plus fa­ci­le­ment. En course, je n’ai pas d’ap­pré­hen­sion, de flash- back, ni la peur de re­vivre la même chose même si, de­puis, il y a eu la mort de Scar­po­ni.

Avec le­quel vous étiez as­sez lié…

La veille de sa mort, je plai­san­tais avec lui au Tour des Alpes, on de­vait se re­trou­ver le len­de­main sur l’Et­na. Un coup très dur, Mi­chele avait de l’af­fec­tion pour moi. Le Liège- Bas­togne- Liège qui a sui­vi ( le

len­de­main) est l’une des choses les plus tristes qu’il m’ait été don­né de vivre, je m’iso­lais dans le pe­lo­ton et je pleu­rais, je pen­sais à la dy­na­mique de l’ac­ci­dent, à la ca­mion­nette, à toutes les fois où je suis moi aus­si pas­sé à cô­té…

Ça rap­pelle au pu­blic com­bien votre mé­tier, si dé­crié à cause du do­page, est dan­ge­reux, dif­fi­cile, com­bien les cou­reurs se mettent en dan­ger…

Dan­ge­reux et très ana­chro­nique en re­gard de la so­cié­té, on fait des sa­cri­fices quand plus per­sonne ne veut en faire, les or­di­na­teurs ont rem­pla­cé ce que l’on fai­sait à la main, les temps de tra­vail se ré­duisent… Nous, c’est le contraire et l’on ac­cepte tout, sans bron­cher, la seule chose qui est ve­nue contre­dire cette ten­dance, c’est le pro­to­cole mé­téo pour les courses en condi­tions ex­trêmes…

Un pro­to­cole vou­lu, ré­cla­mé par l’As­so­cia­tion des cou­reurs que pré­side Gian­ni Bu­gno. Mais dis­cu­table. Un cou­reur a tou­jours le droit d’aban­don­ner…

Dans une clas­sique oui, peut- être, car tout se joue sur un jour. Dans un grand Tour, à deux mille mètres d’al­ti­tude, on peut trou­ver de la neige, comme Ni­ba­li sur les Trois Cimes de La­va­re­do… Quand c’est en mon­tée, ce n’est pas grave, ça ra­joute quelque chose d’épique, sans gé­né­rer da­van­tage de souf­france, en des­cente en re­vanche… En 2014, sur le Gi­ro, les li­mites avaient été at­teintes, dé­pas­sées, avec Quin­ta­na dans l’étape du Ga­via et du Stel­vio.

Se­lon vous, Quin­ta­na a tri­ché ?

Moi dans le Stel­vio, je suis res­té der­rière le régulateur à mo­to, Mar­co Ve­lo, qui agi­tait son dra­peau pour neu­tra­li­ser la des­cente, lui non…

Vous avez abor­dé ce Tour sur les fa­tigues du Gi­ro, ne crai­gnez- vous pas de les ac­cu­ser d’ici aux Py­ré­nées ?

C’est ma han­tise, d’au­tant que le Gi­ro a été très ten­du, ja­mais deux jours de calme, pas comme ici dans le Tour où la pre­mière se­maine a été re­la­ti­ve­ment tran­quille. On ver­ra la troi­sième se­maine… Et, sur le fond, ça vaut aus­si pour Froome. Même s’il ap­pa­raît tran­quille, au mi­lieu de son équipe, tou­jours dans les quinze pre­mières po­si­tions, il n’est pas à l’abri d’un contre­coup. »

“Ce sport est dan­geu­reux et très ana­chro­nique (...) On fait des sa­cri­fices quand plus per­sonne ne veut en faire (...). Nous on ac­cepte tout sans bron­cher

Do­me­ni­co Poz­zo­vi­vo, hier ma­tin à An­ne­cy, sor­tant du car de son équipe avant le dé­part de la pre­mière étape de mon­tagne du Tour.

Do­me­ni­co Poz­zo­vi­vo, à Noir­mou­tier- en- l'Île, lors de la pre­mière étape du Tour, dont il oc­cupe ac­tuel­le­ment la 20e place au gé­né­ral, à 5' 18'' du Maillot Jaune, Greg Van Aver­maet.

Le 11 mai 2015, lors de la 3e étape du Gi­ro, Do­me­ni­co Poz­zo­vi­vo tombe lour­de­ment, face contre terre. Les cou­reurs, dont son co­équi­pier Hu­bert Dupont, et les sui­veurs ont eu très peur.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.