SEULE LA VIC­TOIRE

L'Équipe - - CYCLISME - Alexandre Roos

Thi­baut Pi­not s’est donc ré­con­ci­lié avec lui- même et hier, au mo­ment de le­ver les bras, à Côme, il a ef­fa­cé le hia­tus entre la phi­lo­so­phie qu’il s’est fait ta­touer sur la peau – « seule la vic­toire est belle » , en ita­lien en plus – et la réa­li­té d’une car­rière où l’on se de­man­da plus d’une fois s’il n’était pas en train de ba­zar­der son ta­lent, la cer­velle écra­bouillée par la pres­sion et les at­tentes. On raillait ses des­centes de fer à re­pas­ser, sa fra­gi­li­té de nour­ris­son quand il fut in­ca­pable, à plu­sieurs re­prises, de fi­nir un grand Tour sans cho­per un vi­rus, mais c’est bien la plu­part du temps sa ca­boche qui dé­raillait, gui­dée par l’en­vie de quit­ter un cirque qui lui dé­plaît tant, pour al­ler ta­qui­ner tran­quillou la carpe dans son étang de Haute- Saône. Ce n’est pas pour rien que, au­tour de la table des né­go­cia­tions, Marc Ma­diot a tou­jours eu plus de mal à se mettre d’ac­cord avec lui sur les clauses pour les ac­ti­vi­tés de re­pré­sen­ta­tion de l’équipe que sur son sa­laire, et qu’il nous confia un jour : « Je crois que le pro­blème, c’est qu’il n’a pas vrai­ment en­vie de ga­gner le Tour. » Alors, on fi­nit par lui pré­dire un des­tin à la Ri­chard Gas­quet, mais hier, en ga­gnant en Lom­bar­die, il a lais­sé le ten­nis­man fran­çais dans ses ré­tro­vi­seurs. C’est sans nul doute la plus belle vic­toire de sa car­rière, car il a su se re­le­ver de sa pneu­mo­nie du Gi­ro, que son sta­tut de fa­vo­ri ne lui a pas fait fondre le câ­blage et qu’il s’est im­po­sé dans la clas­sique la plus dure de l’an­née aux yeux de beau­coup, dans un des cinq Mo­nu­ments (*) où seule la vic­toire est belle, loin des cal­culs qui pour­rissent sou­vent les courses de trois se­maines. Pi­not a ga­gné gros hier, et il au­rait pu pê­cher en­core plus gros il y a deux se­maines au Mon­dial, si Cy­rille Gui­mard lui avait fait da­van­tage confiance, mais il faut dé­sor­mais es­pé­rer que cette vic­toire le dé­blo­que­ra par­tout, y com­pris dans le Tour. Avec Pi­not, Bar­det, Ala­phi­lippe ou Dé­mare, la France com­mence à être bien ou­tillée au rayon tueurs à gages, et cette clique- là a les moyens de nous em­pê­cher d’ou­vrir les livres d’his­toire pour trou­ver un vain­queur fran­çais de clas­sique et de faire ré­fé­rence à une gé­né­ra­tion qui a eu certes le mé­rite de ga­gner, mais aus­si le tra­vers de ne pas tou­jours avoir été claire avec son sport. Car le cy­clisme a fait du pas­sé à la fois sa beau­té et son poi­son, et ce­la fait du bien, de temps en temps, d’ap­pré­cier son pré­sent.

(*) Mi­lan- San Re­mo, Tour des Flandres, Pa­ris- Rou­baix, Liège- Bas­togne- Liège, Tour de Lom­bar­die.

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