« J'entre dans l'his­toire de mon sport »

Long­temps frus­tré sur cette clas­sique qu'il adore, le Fran­çais était sub­mer­gé hier par la joie d’ins­crire son nom au pal­ma­rès du Tour de Lom­bar­die. Sur­tout en bat­tant son bour­reau Ni­ba­li.

L'Équipe - - CYCLISME - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL PHI­LIPPE LE GARS

CÔME ( ITA) – Les res­pon­sables de la presse du Tour de Lom­bar­die ont eu bien du mal à ar­ra­cher Thi­baut Pi­not aux ca­mé­ras et aux mi­cros ins­tal­lés juste au pied du po­dium, où il n’ar­rê­tait pas de faire et re­faire la course. Il était là aus­si pour ra­con­ter son bon­heur le plus pro­fond avec ses mots, ses ré­fé­rences per­son­nelles de l’his­toire du cy­clisme, dont il ve­nait d’écrire une des plus belles lignes. Le sou­rire aux lèvres, ja­mais avare d’un re­mer­cie­ment après un énième com­pli­ment, Thi­baut Pi­not était hier soir l’homme le plus heu­reux de la pla­nète vé­lo.

« Que peut- on res­sen­tir en pas­sant la ligne d’ar­ri­vée d’une telle clas­sique ?

De l’émo­tion évi­dem­ment. Tel­le­ment d’émo­tion… Ce n’est pas dans ma na­ture d’être dé­mons­tra­tif mais, à l’in­té­rieur, je peux vous as­su­rer que ça frap­pait vrai­ment fort. S’il y avait une course à co­cher, c’était celle- là, et si, à la fin de ma car­rière, elle n’avait pas été ins­crite à mon pal­ma­rès, j’au­rais res­sen­ti un ter­rible manque. De­puis que je suis ga­min, elle me fas­cine. J’ai en­core en tête les images des dou­blés de Pao­lo Bet­ti­ni et Da­mia­no Cu­ne­go, ce sont eux qui m’ont trans­mis la pas­sion de la Lom­bar­die.

Le scé­na­rio a été idéal , contrai­re­ment aux deux an­nées ( 2015 et 2017) où Vin­cen­zo Ni­ba­li vous avait bat­tu dans la des­cente du Ci­vi­glio.

Je rê­vais de ce duel avec Ni­ba­li pour cette rai­son jus­te­ment. Je te­nais à cette re­vanche per­son­nelle face à lui, et sur­tout dans ces condi­tions. Tout s’est pas­sé exac­te­ment comme je l’avais rê­vé. Être échap­pé dans le fi­nal avec lui, le lâ­cher avant le som­met du Ci­vi­glio et ar­ri­ver tout seul à Côme. Je l’ai fait ! C’est quand même tout un sym­bole de battre Ni­ba­li ici. Je ne le réa­lise pas trop en fait. Tout s’est dé­rou­lé tel­le­ment vite.

Quelles sont les images que vous gar­de­rez en tête ?

L’échap­pée à quatre avec Ro­glic, Ber­nal, Ni­ba­li et moi avait du sens. À trente ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée, c’était du grand spec­tacle et j’es­père que tout le monde l’a res­sen­ti comme ça de­vant son écran de té­lé­vi­sion. Cette at­taque nous res­semble, elle ré­sume notre fa­çon de cou­rir en pre­nant des risques. Après, il y a ce mo­ment où je sens Ni­ba­li lâ­cher prise, je me dis alors qu’il faut tout don­ner. Dans mon es­prit, j’avais si­tué mon ar­ri­vée à moi au som­met du Ci­vi­glio. Si je pas­sais là tout seul en tête, la suite de­vait me fa­vo­ri­ser. Il res­tait la des­cente de la der­nière bosse et les trois der­niers ki­lo­mètres, où je me suis re­lâ­ché. Il ne fal­lait pas prendre de risques pour pou­voir vrai­ment sa­vou­rer ces der­niers mo­ments. En so­li­taire dans le fi­nal de la Lom­bar­die, quel rêve !

Cette vic­toire res­semble un peu, dans son dé­rou­le­ment, à votre pre­mier suc­cès sur le Tour à Por­ren­truy en 2012.

J’y ai pen­sé, en ef­fet, mais là der­rière moi, il y avait Ni­ba­li tout seul. Qu’est- ce que je pou­vais rê­ver de mieux ? C’est un mo­nu­ment du cy­clisme et au­jourd’hui j’ai le sen­ti­ment d’en­trer en­fin dans l’his­toire de mon sport. Cette course- là, peu de cou­reurs la gagnent, je fais par­tie de cette ca­té­go­rie dé­sor­mais. Je sais que ça fai­sait long­temps qu’un Fran­çais n’avait pas ga­gné ici ( Laurent Ja­la­bert en 1997), cette vic­toire va res­ter un mo­ment clé de ma car­rière. Elle res­te­ra peut- être même, en fin de compte, la plus belle.

Comment ex­pli­quez- vous vos échecs pas­sés à la lu­mière de votre dé­mons­tra­tion d’au­jourd’hui ?

Comme je l’avais dit avant le dé­part, en 2015 et 2017 j’étais tom­bé sur plus fort que moi, en l’oc­cur­rence sur Ni­ba­li. Au­jourd’hui, c’était moi le plus fort, tout sim­ple­ment. Je ne me sens ja­mais aus­si bien sur le vé­lo que quand je suis heu­reux. Heu­reux d’être sur ces routes ita­liennes, de vivre des mo­ments im­por­tants de l’his­toire du cy­clisme. C’est aus­si ça qui me mo­tive.

Pour­quoi l’Ita­lie plus qu’un autre pays ?

C’est presque sen­ti­men­tal. J’adore cette culture, cet at­ta­che­ment aux tra­di­tions. On le res­sent tel­le­ment plus sur les courses ita­liennes, où les dé­parts et les ar­ri­vées sont sou­vent ju­gés dans de pe­tits vil­lages. Même le Gi­ro offre ces images d’un vrai cy­clisme, proche du pu­blic. Der­rière Vin­cen­zo Ni­ba­li, je suis le cou­reur le plus en­cou­ra­gé par les ti­fo­si, ils me res­pectent et me consi­dèrent pour ce que je suis. Ils aiment ma fa­çon de cou­rir.

“En 2015 et 2017 j’étais tom­bé sur plus fort que moi, en l’oc­cur­rence sur Ni­ba­li. , , Au­jourd’hui, c’était moi le plus fort, tout sim­ple­ment

“Je n’ai ja­mais cou­ru à Liège car je vou­lais d’abord ac­cro­cher la Lom­bar­die. Main­te­nant, , , je vais pou­voir me pen­cher sur la ques­tion

Votre aban­don, la veille de l’ar­ri­vée du Gi­ro cette an­née, en rai­son d’un dé­but de pneu­mo­nie, a mar­qué le pu­blic.

Moi aus­si, ça m’a mar­qué. Je me sou­vien­drai tou­jours de cette grosse claque, mais je pense que le pu­blic ita­lien m’ap­pré­ciait au­tant avant cet épi­sode.

De­puis votre re­tour au Tour de Po­logne, en août, plus rien ne vous ar­rête.

C’est vrai que j’en­chaîne de belles vic­toires de­puis un mo­ment, avec les deux étapes à la Vuel­ta, mais aus­si Mi­lan- Tu­rin jeu­di der­nier. Même si ce n’est pas une clas­sique du même ni­veau que la Lom­bar­die, il faut quand même la ga­gner. Mais ma seule ob­ses­sion, c’était de dé­cro­cher la plus grande, la plus belle au­jourd’hui. Au dé­part, j’avais quand même peur de me lou­per, de ne pas avoir les jambes pour en­chaî­ner après Mi­lanTu­rin. Ça au­rait été en­core tel­le­ment frus­trant . J’ai mis tel­le­ment de temps pour domp­ter ce Tour de Lom­bar­die que le bon­heur est d’au­tant plus in­tense.

Ça pour­rait vous don­ner en­vie de vous at­ta­quer à Liège- Bas­togne- Liège ?

Je n’ai ja­mais cou­ru à Liège car je vou­lais d’abord ac­cro­cher la Lom­bar­die. Main­te­nant je vais pou­voir me pen­cher sur la ques­tion, c’est la seule autre clas­sique mo­nu­ment en ef­fet qui peut me conve­nir. Mi­lan- San Re­mo ar­rive trop tôt dans la sai­son, quant au Tour des Flandres et Pa­ris- Rou­baix, je ne les ai même pas en rêve. Elles sont ex­tra­or­di­naires à suivre mais seule­ment de­vant la té­lé en ce qui me concerne, car elles me sont in­ac­ces­sibles. Alors, pour­quoi pas Liège- Bas­togne- Liège ? Je pren­drai le temps de l’ap­pri­voi­ser, comme je l’ai fait pour le Tour de Lom­bar­die.

Cette vic­toire au­jourd’hui peut- elle vous faire re­gret­ter le Mon­dial d’Inns­bruck, où vous sem­bliez aus­si fort mais pas avec les mêmes res­pon­sa­bi­li­tés ?

Je ne por­tais pas le mê­me­maillot. En Au­triche, j’étais avec l’équipe de France et d’autres consignes de course. Là, je cours pour mons­pon­sor com­me­lea­der. Toute l’équipe était der­rière moi. On va dire que ma­vic­toire au­jourd’hui ef­face tout et je peux dé­jà an­non­cer que je joue­rai la vic­toire sûre à Mar­ti­gny, en Suisse, pour le Mon­dial 2020, sur un par­cours aus­si dif­fi­cile. »

Thi­baut Pi­not par­ta­geait le po­dium hier avec son ri­val Vin­cen­zo Ni­ba­li, vain­queur en 2015 et 2017. « Je rê­vais de ce duel » , ex­plique le Fran­çais, dé­jà vain­queur de Mi­lanTu­rin cette se­maine.

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