MAÎTRE DU JEU

Dès ses jeunes an­nées, Thier­ry Hen­ry s’est dis­tin­gué par une connais­sance du foot et de son his­toire, ra­re­ment ob­ser­vée chez les joueurs, et par une exi­gence ex­trême, trans­mise no­tam­ment par son père.

L'Équipe - - FOOTBALL - CH­RIS­TINE THO­MAS ( avec P. G.)

“Mon père m’a tou­jours dit qu’un homme ne de­vait pas pleu­rer. Quand tu dé­cides de ne rien mon­trer , , de tes sen­ti­ments, il faut être très fort men­ta­le­ment… THIER­RY HEN­RY, EN 2007

' ' Quand on par­tait au vert et qu’il y avait un match à la té­lé, il res­tait avec nous, les en­traî­neurs. Il sa­vait tout sur le Cham­pion­nat et ses ad­ver­saires , di­rects. , À dix- huit ans, c’était éton­nant… JEAN PE­TIT, AN­CIEN EN­TRAέNEUR AD­JOINT DE MO­NA­CO

« J’ai tou­jours été heu­reux mais ja­mais sa­tis­fait. […] Dans un match, tu rates tou­jours au moins un contrôle, une passe, une re­mise, un but, un mou­ve­ment qui au­rait li­bé­ré ton

pote. » Cet aveu de Thier­ry Hen­ry dans nos co­lonnes, quelques mois après l’an­nonce de la fin de sa car­rière de joueur, le 16 dé­cembre 2014, est sans doute l’une des clés de son énigme in­time, la rai­son pour la­quelle ce gar­çon pour­tant très tôt com­blé par le foot­ball, cham­pion du monde à vingt ans, n’a ja­mais ces­sé de vou­loir éle­ver le cur­seur de ses per­for­mances, tech­niques, phy­siques et in­tel­lec­tuelles.

Tous les té­moins de sa des­ti­née dé­crivent un homme in­ca­pable de se re­po­ser plus d’une de­mi- jour­née sur ses lau­riers, tra­vaillant, étu­diant, dis­sé­quant sans re­lâche le moindre dé­tail de son jeu et de ce­lui des autres. Comme si le jeune at­ta­quant avait très vite com­pris que la réus­site pas­sait, entre autres, par une par­faite connais­sance de l’en­semble de son en­vi­ron­ne­ment. « Ce qui m’a sur­pris chez lui dès son plus jeune âge, c’était sa connais­sance du foot­ball, nous ra­conte Hen­ri Émile, in­ten­dant des Bleus de 1984 à 2004. C’était énorme, une vraie en­cy­clo­pé­die ! Vous pou­viez lui par­ler de n’im­porte quelle équipe de France à tra­vers les âges, il vous en sor­tait toute la com­po­si­tion. On n’ar­ri­vait pas à le col­ler. Il pas­sait son temps à re­gar­der des cas­settes de matches… Le foot­ball était sa pas­sion. Il y avait ça et rien d’autre. Je n’ai ja­mais vu cette culture du foot­ball chez per­sonne d’autre, en­ca­dre­ment com­pris. Je pense qu’au fond de lui- même Thier­ry a su très tôt qu’il de­vien­drait un grand per­son­nage du foot­ball. Et il vou­lait donc connaître par coeur la grande his­toire, dans la­quelle il se pré­pa­rait à ren­trer. »

Sur le ter­rain et en de­hors, Hen­ry a tou­jours vou­lu tout voir, tout sa­voir, tout com­prendre. Comme si son cer­veau ul­tra struc­tu­ré pou­vait em­ma­ga­si­ner des mil­liers de don­nées si­mul­ta­nées et les re- trans­mettre illi­co à son corps. « Il ai­mait ap­prendre et re­te­nir, pour­suit Hen­ri Émile.

Lors des en­traî­ne­ments, il cher­chait tou­jours à sa­voir le pour­quoi et le comment de chaque exer­cice que les coaches lui fai­saient faire. Il vou­lait se connaître par­fai­te­ment et voir les ef­fets de tout ce qu’il fai­sait sur son jeu et sur son corps. Pour Thier­ry, tout pas­sait par le tra­vail et le sa­voir. »

Le jour où il a an­non­cé la fin de sa car­rière, ses an­ciens coaches et co­équi­piers se sont suc­cé­dé pour rendre hom­mage à sa pas­sion du jeu, à son pro­fes­sion­na­lisme hors norme, mais aus­si à son ap­ti­tude à écou­ter et à se nour­rir des autres. « Thier­ry a tou­jours te­nu compte des grands aî­nés pour ac­com­pa­gner sa pro­gres­sion, confiait dans L’Équipe Ma­ga­zine Em­ma­nuel Pe­tit, par­te­naire d’Hen­ry à Mo­na­co ( 1994- 1997), Ar­se­nal ( 1999- 2000) et en équipe de France

( 1997- 2003). À Ar­se­nal, à l’en­traî­ne­ment, il jouait avec Berg­kamp mais, sur­tout, il l’ob­ser­vait, dé­cor­ti­quait ses gestes et ses mou­ve­ments pour s’en im­pré­gner. Il s’est aus­si ins­pi­ré de sa ma­lice. C’était im­pres­sion­nant.

[…] Thier­ry maxi­mi­sait son po­ten­tiel ath­lé­tique. Son idole était Mar­co Van Bas­ten, mais il s’ins­pi­rait d’autres spor­tifs comme Mi­chael Jor­dan ou Carl Le­wis. […] Il a une très haute exi­gence pour lui- même, il pousse le pro­fes­sion­na­lisme au plus haut de­gré. » Et il ne

s’ar­rête ja­mais en route. « Quand il at­teint un ob­jec­tif per­son­nel, Thier­ry s’en­nuie tout de suite, alors il se lance aus­si­tôt dans un nou­veau chal­lenge, ajou­tait Pe­tit. Ç’a tou­jours été son fil conduc­teur. »

Et ce de­puis sa pe­tite en­fance aux Ulis ( Es­sonne), sans doute parce que son père, am­bi­tieux et sé­vère, avait com­pris avant

les autres que son « Ti­ti » était une perle rare. « Mon père a beau­coup comp­té pour moi, mais il a été très dur aus­si. […] Il m’a par exemple tou­jours dit qu’un homme ne de­vait pas pleu­rer. Quand tu dé­cides de ne rien mon­trer de tes sen­ti­ments, il faut être très

fort men­ta­le­ment… » Cette confi­dence sur l’ori­gine de sa force in­té­rieure, et de ce masque de froi­deur qu’il au­ra por­té tout au long de sa car­rière de joueur, Thier­ry Hen­ry nous l’avait faite en no­vembre 2007, lors d’un long tête- à- tête réa­li­sé à Bar­ce­lone, où il a joué de 2007 à 2010. Une fa­çon de nous ex­pli­quer que c’est parce qu’il a été édu­qué par ce père « à l’an­cienne » qu’il ne s’est ja­mais lais­sé al­ler ni à la sen­si­ble­rie ni à l’à- peu- près.

Car à la mai­son, « tra­vail » , « dis­ci­pline » , « exi­gence » , « ex­cel­lence » étaient les va­leurs que To­ny, son pa­ter­nel, lui ra­bâ­chait sans cesse… y com­pris les soirs de grande vic­toire. Trente ans après, Thier­ry Hen­ry l’en­tend en­core : « Vi­ryC­hâ­tillon - Su­cy- en- Brie. Coup d’en­voi : 14 heures. On gagne 6- 0, et je mets les six buts, confiait- il, ému, en mars der­nier, à Oli­vier Da­court sur Ca­nal +. De Vi­ry- Châ­tillon à Or­say, où j’ha­bi­tais, mon père m’a sor­ti toutes les er­reurs que j’avais faites dans le match. À l’époque, j’avais douze, treize ans et ça m’a condi­tion­né pour la suite. Par­fois, quand je mar­quais un but, pen­dant que je cou­rais, je re­pen­sais aux oc­ca­sions ra­tées avant. Et je me di­sais : “Comment j’ai ra­té ce­lui d’avant, alors que je marque ce­lui- là ! “»

Cette culture de l'exi­gence que Thier­ry a re­çue de son père, Jean- Ma­rie Pan­za, son en­traî­neur aux Ulis ( puis à Pa­lai­seau), en

fut l’un des pre­miers té­moins. « To­ny était exi­geant avec son fils car il sa­vait que c’était un dia­mant mais qu’il fal­lait le po­lir, ra­conte

le “dé­cou­vreur” de Thier­ry Hen­ry. Cer­tains pre­naient peut- être son père pour un hur­lu­ber­lu mais il connais­sait très bien le foot­ball. Il a don­né à son fils le goût du tra­vail bien ac­com­pli et l’ha­bi­tude de ne ja­mais se sa­tis­faire de ce que l’on vient de réus­sir, de tou­jours faire plus… À douze ans, Thier­ry était dé­jà per­fec­tion­niste et am­bi­tieux. Et il bos­sait

beau­coup. Il a réus­si grâce à ses qua­li­tés mais, au dé­part, il peut dire “mer­ci pa­pa !” de lui avoir don­né cette base d’exi­gence. » Une base que Hen­ry semble être prêt à trans­mettre à son tour dans le rôle du coach.

Jeune joueur, il avait d’ailleurs dé­jà un oeil sur la construc­tion d’un col­lec­tif et une grande proxi­mi­té avec ses en­traî­neurs. « À Mo­na­co, Thier­ry était très cu­rieux de tout,

ra­conte Jean Pe­tit, ad­joint his­to­rique de l’ASM, club for­ma­teur d’Hen­ry. Quand on par­tait au vert et qu’il y avait un match à la té­lé, il res­tait avec nous, les en­traî­neurs. Il sa­vait tout sur le Cham­pion­nat et ses ad­ver­saires di­rects. À dix- huit ans, c’était éton­nant… En re­gar­dant les matches avec nous, il ap­pre­nait tout le temps. »

Reste à sa­voir si « coach Hen­ry » , ti­tu­laire de­puis jan­vier d’une li­cence UE­FA pro lui per­met­tant d’en­traî­ner au plus haut ni

veau, se­ra aus­si im­pla­cable que « Ti­ti » . « Je ne sais pas si Thier­ry réus­si­ra ou pas en tant qu’en­traî­neur car, pour ce­la, il ne suf­fit pas d’avoir été, il faut sa­voir mon­trer, ana­lyse

Jean- Ma­rie Pan­za. Mais le jour où il va être coach à part en­tière, vu sa per­son­na­li­té, je suis cer­tain qu’il met­tra en place ses prin­cipes de jeu avec cette grande exi­gence qu’il a ac­quise tout au long de sa vie… » Nul doute en ef­fet que l’en­traî­neur soit ten­té de pla­cer la barre très haut. Un pre-

mier in­dice : quand, en 2014, on de­man­dait au néo- re­trai­té sa dé­fi­ni­tion de la per­fec

tion, il di­sait, de fa­çon élo­quente ( voir L’Équipe Mag du 29 no­vembre) : « La per­fec­tion col­lec­tive, je l’ai at­teinte avec le Bar­ça. On a ga­gné en 2009 toutes les com­pé­ti­tions aux­quelles nous avons par­ti­ci­pé. Nous l’avons fait en dé­ployant un jeu spec­ta­cu­laire et of­fen­sif. Comment ? Un pres­sing haut to­ta­le­ment or­don­né, des pla­ce­ments au mil­li­mètre, un tem­po au cen­tième de se­conde, au­cun es­pace lais­sé à l’ad­ver­saire… Et ça, c’était de la ré­pé­ti­tion, jour après jour, une hy­giène de vie, une dis­ci­pline to­tale pour être per­for­mant à chaque en­traî­ne­ment avec un maxi­mum d’in­ten­si­té, de concen­tr ation et d’exi­gence… » Concer­nant sa vi­sion de la dis­ci­pline in­di­vi­duelle, Hen­ry ajou­te­ra, ca­té­go­rique : « Il faut re­tour­ner aux va­leurs du foot. Les jeunes doivent por­ter les bal­lons, por­ter les buts pour l’en­traî­ne­ment. C’est au coach de l’exi­ger. Au Bar­ça, tous les joueurs fai­saient ça. Mes­si, moi, Ibra, tous ! Je suis dé­so­lé, mais c’est la clé : un en­traî­neur fort qui im­pose d’en­trée cette ri­gueur. Tu ar­rives en re­tard à l’en­traî­ne­ment ? C’est simple : tu ne t’en­traînes pas avec le groupe. Et si tu ne t’en­traînes pas, di­manche, tu ne se­ras pas sur la feuille de match. » Voi­là pour ses in­ten­tions, claires.

Quant aux actes dé­mon­trant son ul­tra­pro­fes­sion­na­lisme ap­pli­qué au mé­tier de coach, il y en a dé­jà eu quelques- uns. « En tant que deuxième ad­joint de Ro­ber­to Mar­ti­nez ( le sé­lec­tion­neur es­pa­gnol de la Bel­gique), dès les pre­mières séances d’en­traî­ne­ment avec les at­ta­quants, Hen­ry n’a rien lais­sé pas­ser, nous ra­conte un ob­ser­va­teur.

Quand Ro­me­lu Lu­ka­ku ou Mi­chy Bat­shuayi ne réus­sis­saient pas à faire les exer­cices qu’il leur de­man­dait, Hen­ry leur fai­sait faire des pompes ! » Ce qui n’em­pêche pas les deux at­ta­quants belges de louer le pro­fes­sion­na­lisme du Fran­çais. « Ce qui m’a sur­tout mar­qué chez lui, c’est sa ca­pa­ci­té à se fo­ca­li­ser sur les séances d’en­traî­ne­ment, di­sait en

août Bat­shuayi au Pa­ri­sien. Il est à fond de­dans. Il nous mon­trait pas mal de vi­déos avec ses sé­quences de jeu bien pré­cises. C’est un pro à tous les ni­veaux. »

Y com­pris au ni­veau de la lo­gis­tique d’ailleurs, ce qu’Hen­ry avait dé­jà com­men­cé à prou­ver outre- Manche : lorsque, entre 2015 et 2016, l’an­cien Gun­ner avait in­té­gré l’en­ca­dre­ment de l’équipe des moins de seize ans d’Ar­se­nal ( tout en pas­sant son di­plôme d’en­traî­neur), puis ce­lui des moins de dix- huit ans ( en tant que simple as­sis­tant), il avait op­té pour l’uti­li­sa­tion de drones ( ca­mé­ras aé­riennes) afin de fil­mer et d’ana­ly­ser les ses­sions d’en­traî­ne­ment. Une tech­no­lo­gie avant- gar­diste alors uti­li­sée à Ever­ton par… Ro­ber­to Mar­ti­nez. « Thier­ry est vrai­ment un homme du foot,

ré­sume Ch­ris Van Puy­velde, di­rec­teur spor­tif de la Fé­dé­ra­tion belge de foot­ball,

en par­tance pour la Chine. Son per­fec­tion­nisme, il nous le montre tous les jours avec la sé­lec­tion. Quand on dé­bat, il entre tou­jours dans les dé­tails. Qu’on parle des joueurs d’il y a vingt ans ou de ceux d’au­jourd’hui, il sait comment ils jouent, de quel pied ils marquent, les qua­li­tés et les dé­fauts de cha­cun… Pour moi, ce se­ra un bon en­traî­neur car il a la pas­sion du foot­ball. Il ob­serve beau­coup, avance pas à pas, s’in­tègre ra­pi­de­ment et est res­pec­tueux de tout le monde. C’est aus­si un homme qui reste très équi­li­bré mal­gré la pres­sion et qui a en­vie de ga­gner. Or, ga­gner, c’est ce qu’il a tou­jours fait dans sa vie. »

' ' Les jeunes doivent por­ter les bal­lons. […] C’est au coach de l’exi­ger. Au Bar­ça, tous les joueurs fai­saient ça. Mes­si, moi, Ibra, tous ! Je suis dé­so­lé, mais c’est la clé : un en­traî­neur fort qui im­pose d’en­trée cette ri­gueur THIER­RY HEN­RY EN 2014

Ci- des­sus, l’en­traî­neur mo­né­gasqueJean Ti­ga­na s’ap­prête à faire en­trer Thier­ry Hen­ry sur la pe­louse de Caen, le 16 no­vembre 1996. C’est lui qui ins­cri­ra le seul but du match. Ci- des­sous, il pré­cède Claude Puel et Li­lian Thu­ram avant une ren­contre à Mont­pel­lier ( 2- 2), le 22 sep­tembre 1994.

Ci- des­sus au centre, Thier­ry Hen­ry sous le maillot du FC Bar­ce­lone en com­pa­gnie de Pep Guar­dio­la, lors d’un nul contre Ar­se­nal ( 2- 2), en quarts al­ler de C 1, le 31 mars 2010. En haut à droite, avec Arsène Wenger, qui fut son en­traî­neur à Ar­se­nal pen­dant huit sai­sons, à l’oc­ca­sion d’un suc­cès, le 10 dé­cembre 2003, contre le Lo­ko­mo­tiv Mos­cou ( 2- 0) en C 1. En bas à droite, dans ses fonc­tions d'ad­joint du sé­lec­tion­neur belge, avec Thi­baut Cour­tois et le mi­lieu You­ri Tie­le­mans, qu'il en­traî­ne­ra à Mo­na­co.

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