NE­VERS ET CONTRE TOUS

Le club ni­ver­nais a dû re­le­ver plu­sieurs dé­fis ces der­nières an­nées pour jouer au­jourd ʼ hui la mon­tée en Top 14 : faire fi des crises éco­no­mique et dé­mo­gra­phique qui ont se­coué la ville. Et ef­fa­cer cette ré­pu­ta­tion de nou­veau riche du rug­by fran­çais.

L'Équipe - - RUGBY - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL YANN STERNIS

NE­VERS – Un long cor­tège de voi­tures pro­gresse au ra­len­ti sur les 350 m du pont de Loire. Rive droite, l’im­po­sante ca­thé­drale Saint- Cyr- etSainte- Ju­litte illu­mine un cen­tre­ville qui se vide pro­gres­si­ve­ment. Rive gauche, le stade du PréF­leu­ri – dont les pro­jec­teurs inondent dé­jà de lu­mière l’en­ceinte et ses alen­tours – at­tend pa­tiem­ment d’ac­cueillir ses ha­bi­tués. Il est 18 h 30, en ce sombre ven­dre­di de dé­cembre, et mal­gré les bour­rasques gla­ciales et les averses ré­pé­tées, Ne­vers se pré­pare à vi­brer pour son club. L’USON re­çoit Soyaux- An­gou­lême pour con­for­ter sa place dans le pe­lo­ton de tête de la Pro D 2.

« Tous les soirs de match à la mai­son, le pont est bon­dé deux bonnes heures avant le coup d’en­voi » , avait pré­ve­nu dans l’après- mi­di Glen, le pa­tron du comp­toir SaintSé­bas­tien, en centre- ville. Des bou­chons au coeur d’une ci­té sou­vent prise en exemple de la déser- ti­fi­ca­tion des centres- villes des villes moyennes, l’image est dis­cor­dante. Elle illustre le pa­ra­doxe ter­ri­to­rial de l’USON : pro­gres­ser vite dans une lo­ca­li­té en dif­fi­cul­té.

Dé­sin­dus­tria­li­sa­tion, perte d’em­plois, fer­me­ture de com­merces et dé­fi­cit mi­gra­toire : Ne­vers est en­tré dans une spi­rale né­ga­tive de­puis le dé­but des an­nées 1980. Le chef- lieu de la Nièvre compte au­jourd’hui 35 000 ha­bi­tants, soit 10 000 de moins qu’en 1975. Même le cir­cuit de Ne­versMa­gny- Cours, fleu­ron spor­tif du dé­par­te­ment, n’ac­cueille plus le GP de F1 de­puis dix ans.

En ce ven­dre­di après- mi­di, les ruelles pié­tonnes sont plu­tôt ani­mées. Sans être om­ni­pré­sents, dra­peaux et écharpes de l’USON gar­nissent ré­gu­liè­re­ment les vi­trines des bou­tiques. Le club a ga- gné en vi­si­bi­li­té par­tout dans une ville pas si en­dor­mie. « Ce soir, avec le match, l’am­biance se­ra plus écharpes jaune et bleu ( les cou­leurs de l’USON) que gi­lets jau

nes » , en­tend- on dans le centre.

L’as­cen­sion du club vers le monde pro a dé­bu­té en 2009, lorsque Ré­gis Du­mange en est de­ve­nu son pré­sident. Fon­da­teur de l’en­tre­prise lo­cale Tex­ti­lot Plus, ce pa­tron de soixante- sept ans, clas­sé par Chal­lenges par­mi les 500 plus grandes for­tunes du pays ( 473e), n’a eu de cesse de faire pro­gres­ser l’USON où il avait long­temps joué dans sa jeu­nesse. L’équipe pre­mière a re­joint en 2010 la Fé­dé­rale 1, où elle a long­temps échoué à mon­ter. Une pé­riode d’ap­pren­tis­sage du­rant la­quelle le club a conso­li­dé ses bases. Ses ins­tal­la­tions

sont d’ ailleurs

louées par toutes les com­po­santes du club.

« J’ai vu plus d’évo­lu­tions ici en un an et de­mi que j’en ai vé­cu en plu­sieurs sai­sons dans d’ autres clubs » , af­firme le ta­lon­neur bour­gui­gnon Jean- Phi­lippe Ge­ne­vois ( 31 ans), pour­tant pas­sé par Bour­goin, Tou­lon, Per­pi­gnan ou Biar­ritz. « C’est peut- être le club de Pro D 2 le mieux struc­tu­ré au­jourd’hui,

s’en­thou­siasme l’en­traî­neur Xa­vier Pé­mé­ja, ar­ri­vé dans la Nièvre en 2016. Le centre d’en­traî­ne­ment est ma­gni­fique, le centre de for­ma­tion aus­si. Pour la ré­cu­pé­ra­tion, il y a des ki­nés, de la cryo­thé­ra­pie, des bains froids, tout est pro, rien n’est

mis de cô­té. » Sur­tout pas le stade, qui a connu de mul-

“Soi- di­sant, la ten­dance est plu­tôt aux gens qui partent d’ici. Grâce au rug­by, des gens ar­rivent de par­tout : des Fid­ji, d’Afrique du Sud, etc. XA­VIER PÉ­MÉ­JA, EN­TRAέNEUR EN CHEF DE NE­VERS

tiples tra­vaux d’agran­dis­se­ments et de mo­der­ni­sa­tion au fil de la pro­gres­sion du club. Écran géant de 35 m2, pe­louse hy­bride, stu­dio té­lé, nom­breuses loges, res­tau­rant, bars… l’en­ceinte de 7 500 places sent au­tant la pein­ture fraîche que la sau­cisse- frite. En cas de mon­tée en Top 14, le pré­sident vou­drait por­ter sa ca­pa­ci­té à 10 000 places.

Car le Pré- Fleu­ri a trou­vé son pu­blic ( 6 200 spec­ta­teurs en moyenne la sai­son pas­sée, cin­quième meilleure af­fluence de Pro D 2). À une heure du dé­but du m a t c h c o n t r e S o y a u x - A n - gou­lême, la bou­tique du club, lo­vée sous une tri­bune la­té­rale, est prise d’as­saut. À la caisse, une grand- mère achète un bal­lon si­glé et un bon­net. Deux mètres der­rière elle, un en­fant d’à peine huit ans, vi­si­ble­ment fan de Zac Guild­ford, de­mande à une ven­deuse s’il peut em­bar­quer un mi­ni- pos­ter de l’ai­lier all black ar­ri­vé cet été et s’ex­ta­sie après avoir re­çu une ré­ponse po­si­tive.

Au stade comme en ville, le dis-

cours est le même : un lien se tisse ac­tuel­le­ment entre le club et sa ville. Les ha­bi­tants savent que le club ne pour­ra ré­soudre leurs tra­cas du quo­ti­dien, mais ils ont re­trou­vé la fier­té d’une ville où ils disent par ailleurs se plaire et dont ils aiment van­ter les avan­tages.

« Les gens sont heu­reux quand ils en­tendent que le nom de Ne­vers est as­so­cié à une image po­si­tive, à des bons ré­sul­tats, un stade plein, ils sont heu­reux d’avoir des étran­gers qui dé­barquent, avance Xa­vier

Pé­mé­ja. Soi- di­sant, la ten­dance est plu­tôt aux gens qui partent d’ici. Grâce au rug­by, des gens ar­rivent de par­tout, des Fid­ji, d’Afrique du Sud, etc. » « Il n’y a pas une fois où, quand on sort dans le centre, on ne se fait pas ar­rê­ter, les gens nous fé­li­citent, ça ap­porte une dy­na­mique à la ville » , confirme l’ar­rière Loïc Le Gal.

« Le club crée du lien so­cial et même du lien pro­fes­sion­nel, as­sure Ar­naud Go­guillot, pré­sident de l’as­so­cia­tion USON ( qui as­sure la ges­tion de l’école de rug­by et des équipes à XV jus­qu’aux moins

de 18 ans) et par ailleurs di­rec­teur d’une cli­nique. Par exemple, quand on re­crute des sa­la­riés, des cadres, p o u r l e s a t t i r e r , o n d i t : “Re­gar­dez ce qu’on fait à Ne­vers.” »

Les prix ac­ces­sibles des places ( 4,50 eu­ros à ta­rif ré­duit, 9 eu­ros pour celles plein ta­rif) ou la po­li­tique d’en­traide nouée avec les clubs alen­tour ont éga­le­ment par­ti­ci­pé à convaincre des nou­veaux v e n u s d e s e re n d re a u s t a d e comme ce ven­dre­di soir lors du suc­cès contre Soyaux- An­gou­lême ( 13- 12) . « Avant, les Ni­ver­nais al­laient voir du foot à Auxerre, du rug­by à Clermont, du bas­ket à Bourges ; dans notre ville il n’y avait plus per­sonne les sa­me­dis soir, il y avait un manque » , as­sure le pré­sident Du­mange.

Si l’USON a réus­si son opé­ra­tion sé­duc­tion dans la Nièvre, il lui reste en­core à évi­ter quelques écueils pour conqué­rir la France. À com­men­cer par dé­col­ler ses éti­quettes de nou­veau riche ou de club cham­pi­gnon, sou­dai­ne­ment ap­pa­ru en Bour­gogne, loin des ha­bi­tuels bas­tions du rug­by tri­co-

lore. Si l’on sou­ligne sou­vent ici que le club ni­ver­nais est vieux de cent quinze ans et que ses struc­tures dé­sor­mais so­lides sont de na­ture à le faire du­rer dans le temps, on re­con­naît que le nou­veau pu­blic du Pré- Fleu­ri, fa­mi­lial ou ve­nu d’autres sports ( no­tam­ment du foot), a comp­té un dé­fi­cit de culture ovale.

« Il a fal­lu édu­quer ces sup­por­ters, dé­taille Ré­gis Du­mange. On a écrit des mes­sages sur l’écran géant, pour ex­pli­quer cer­taines règles, in­ci­ter à ne pas sif­fler. On a fait notre pu­blic à l’image de notre club, res­pec­tueux. […] Mais est- ce que les spec­ta­teurs vien­dront tou­jours au stade si l’on aligne des dé­faites ? Je me pose la ques­tion. Moi, je suis pré­pa­ré, je peux perdre, ça ser­vi­ra d’ex­pé­rience, mais les spec­ta­teurs peuvent voir ça comme un échec to­tal. »

« À par­tir du mo­ment où on a com­men­cé à être à plus de 6 000 spec­ta­teurs, la sai­son der­nière, c’est de­ve­nu plus dif­fi­cile d’en­traî­ner tout le monde dans nos ani­ma­tions et nos chants » , ex­plique dans un bar du stade Xa­vier Louap, an- cien joueur du club il y a trente ans, à l’époque des « tri­bunes en bois » et co­pré­sident de la Botte de l’Ova­lie, la prin­ci­pale as­so­cia­tion de sup­por­ters.

En dé­pla­ce­ment, les membres de l’as­so­cia­tion doivent af­fron­ter cer­taines raille­ries ré­cur­rentes du pu­blic ad­verse qui aime poin­ter le bud­get du club, le plus gros du C h a mpi o n n a t ( 1 2 , 4 mi l l i o n s d'eu­ros se­lon la Ligue na­tio­nale de rug­by). « On nous dit qu’on est des riches alors qu’à Ne­vers, il n’y a

que des vaches » , en ri­gole So­phie, bé­ret jaune sur le crâne.

À q u e l q u e s m è t r e s d e l à , au­près de la pe­louse et de ses joueurs, Ré­gis Du­mange trouve plu­tôt des avan­tages à bâ­tir son club sur une terre presque vierge. « Quand vous construi­sez dans un club qui a dé­jà un pas­sé, il faut le di­gé­rer, faire avec les an­ciens, on ne bâ­tit pas une his­toire sur une his­toire. Moi, je ne pars pas to­ta­le­ment d’une feuille blanche, mais presque. Alors je construis mon his­toire. » En em­bar­quant une ville avec lui.

L'Union spor­tive olym­pique ni­ver­naise pos­sède des in­fras­trac­tures spor­tives très mo­dernes comme ici le stade du Pré- Fleu­ri ( 7 500 places).

L'an­cien joueur de Bour­goin et Tou­lon, Jean- Phi­lippe Ge­ne­vois ( pho­to de gauche, bal­lon sous le bras) va per­cu­ter la dé­fense de SoyauxAn­gou­lême. L'USON est un club qui ac­cueille de nom­beux joueurs du Pa­ci­fique ( ici lors d'une prière d'après match) et qui voit son pu­blic s'élar­gir an­née après an­née ( pho­to de droite).

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