LA CO­LOM­BIÈRE

L'Éveil de la Haute-Loire - - Au Quotidien -

N’eût été sa ma­tu­ri­té de femme, on eût dit une col­lé­gienne. Il la vit le cher­cher du re­gard par­mi les gens qui at­ten­daient les voya­geurs.

Étienne at­ten­dit qu’elle soit à quelques pas de lui pour se mon­trer, le sou­rire et les yeux de Gi­na s’éclai­rèrent dès qu’elle l’aper­çut, elle n’eut pas d’hé­si­ta­tion.

« Bon­jour Étienne. »

Un ins­tant pa­ra­ly­sé, Étienne l’ac­cueillit avec une gau­che­rie d’ado­les­cent, ba­fouilla quelques mots d’ac­cueil, puis ajou­ta qu’il la trou­vait bien lé­gè­re­ment vê­tue pour mon­ter dans la Haute-loire.

« J’ai tout ce qu’il me faut là-de­dans, ren­voya-t-elle, rieuse, en ta­po­tant son lé­ger ba­gage. C’est gen­til d’être ve­nu me cher­cher.

– Vous sa­vez, Lu­cia a ra­re­ment de mau­vaises idées. »

La vi­va­ci­té de Gi­na sur­prit le grand La­rou­vière. Lui avait son rythme. La ville n’avait rien chan­gé, il était plu­tôt lent, ré­flé­chi. Dès les pre­mières pa­roles, Étienne se sen­tit hap­pé par un tour­billon, pla­cer un mot n’était pas une mince af­faire, mais cette gaie­té, cette éner­gie, ce dé­sir de vivre le sé­dui­sirent ins­tan­ta­né­ment. Ils n’avaient pas quit­té Lyon qu’étienne sa­vait presque tout du sé­jour de Lu­cia à Vai­son, de leur ami­tié toute fraîche, de cette com­pli­ci­té rare entre une jeune fille mo­derne et une si vieille femme.

Dans les rares mo­ments où la conver­sa­tion tom­bait lé­gè­re­ment, Étienne se sen­tait dé­taillé, pe­sé. À di­verses re­prises il sen­tit son re­gard sur lui. Gi­na, l’oeil en coin, sou­riait. « On se tu­toie, ça se­rait mieux, non ?

– Si tu veux.

– Ta fian­cée est au do­maine ?

– Ma fian­cée ? Mais je n’ai pas de fian­cée. Je n’ai per­sonne. Ça, c’est un coup de Lu­cia. Elle se trompe, prend ses dé­si­rs pour des réa­li­tés. Elle est tel­le­ment an­gois­sée par la si­tua­tion de la Co­lom­bière qu’elle com­bine ce qui l’ar­range, en­fin pour le do­maine, pas pour ses propres in­té­rêts na­tu­rel­le­ment.

– Il en tient une place ce do­maine, n’estce pas ?

– Oui, trop. Mais lorsque tu le ver­ras tu com­pren­dras.

– J’en connais dé­jà les moindres re­coins. Je crois pou­voir le des­si­ner sans beau­coup d’er­reurs. J’ai fait les Beaux-arts, deux ans, et puis j’ai lais­sé tom­ber.

– Dom­mage. Moi, j’ai fait un peu d’aqua­relle. Ma mal­adresse te fe­rait sou­rire, mais j’ai­mais ça. » Ils lais­sèrent un blanc de quelques mi­nutes, puis Gi­na re­prit :

« Je connais bien Lu­cia, tu sais, si elle t’a fian­cé dans sa tête, c’est qu’il y a quelque chose. Ne me dis pas que par chez vous c’est pire qu’en Si­cile. Nous, on ne ma­rie plus les filles contre leur gré et ja­mais on n’a im­po­sé quoi que ce soit aux gar­çons. Se­riez-vous en­core au Moyen Âge ? Elle par­tit d’un rire de gorge lé­ger en ren­ver­sant la tête.

– Je vais t’ex­pli­quer. »

Il par­la de Be­noît, elle sa­vait, pour Jé­rôme aus­si. Puis il par­la des autres, ses oncles Paul et Jo­seph, et aus­si Marthe, Ma­rie, sa mère, Rose. A suivre

129 de Ro­ger Royer Edi­tions de Bo­rée

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