Dans les en­trailles de la Val­lée sèche

■ En fé­vrier 1990, la pre­mière re­con­nais­sance sub­aqua­tique est pro­gram­mée par les spé­léo­logues

L'Éveil de la Haute-Loire - - Dossier - Cé­line De­mars ce­line.de­[email protected]­tre­france.com

Dix ans après ses pre­mières im­mer­sions, cin­quante-cinq en­trées sou­ter­raines (au moins) sont ré­fé­ren­cées, nom­mées et in­dexées. C’est l’heure de lan­cer une ex­pé­di­tion…

La grande ma­jo­ri­té de ces en­trées sou­ter­raines a été dé­cou­verte par An­dré Fro­mant qui a es­sen­tiel­le­ment ex­plo­ré les ca­vi­tés du Puits des Juscles. En face, sous le Mont Gros une poi­gnée de spé­léo­logues du Césame passe ses ven­dre­dis soir à ram­per sous terre. À chaque pas, ils testent l’équi­libre des blocs. S’ils les es­timent trop in­stables ils les sta­bi­lisent ou les font tom­ber. Dans cette équipe d’an­ciens éclai­reurs de France fi­gurent Jean­pierre Gros­set, Ch­ris­tian Rol­land, Da­niel Kru­pa le to­po­graphe, Pa­trice Phi­li­bert le plus in­tré­pide et Ber­nard Filiol le plon­geur sous­ma­rin.

Équipe de co­pains

Avec son pe­tit ga­ba­rit et son cou­rage, Pa­trice se fau­file entre les blocs, en dé­lais­sant par­fois son ma­té­riel pour se faire plus svelte en­core et pas­ser un la­mi­noir. Tous les moyens sont bons pour pro­gres­ser plus loin en s’as­su­rant un mi­ni­mum de sé­cu­ri­té. Pour main­te­nir des blocs de lave et pou­voir avan­cer da­van­tage, ils n’ont pas trou­vé de meilleure idée que d’uti­li­ser un cric de voi­ture pour faire le­vier.

L’équipe de co­pains consacre son temps à cher­cher des pas­sages dans les ca­vi­tés qu’ils ont dé­cou­vertes : Pen­te­côte et Re­nou­veau. Des noms sym­bo­liques : l’un en mé­moire du jour de la dé­ cou­verte, l’autre pour mar­quer une longue pé­riode à dé­pla­cer les pierres sans dé­bou­cher sur un nou­veau pas­sage. Leur ob­jec­tif prin­ci­pal, ja­mais at­teint : es­sayer de pé­né­trer dans les en­trailles de la Val­lée sèche et de faire la jonc­tion sou­ter­raine entre le Mont Gros et le Puits des Juscles. Ils ont aus­si pas­sé des heures à désobs­truer le fond de la faille du Puits des Juscles, à la re­cherche d’un pas­sage qui mè­ne­rait à la ri­vière lé­gen­daire. Les troncs uti­li­sés pour étayer les pierres dé­blayées as­sument tou­jours cette tâche, vingt­cinq ans plus tard. « Une nuit, alors que l’on re­tour­nait à la voi­ture, j’ai en­ten­du An­dré Fro­mant qui nous al­pa­guait en cou­rant vers nous », se sou­vient Ber­nard, le plon­geur du Césame.

C’est la fin de l’hi­ver 1989. Quelques jours plus tôt, An­dré Fro­mant, son épouse et un autre couple sont en ex­pé­di­tion dans le gouffre des Pieds chro­més. Une en­trée qui s’est ré­vé­lée un jour d’hi­ver. Le man­teau nei­geux fon­dait à l’en­droit de la bouche d’en­trée.

« J’ai sui­vi un souffle »

De­puis six ou huit heures dé­jà, ils che­minent dans un puits sous la Grande Ga­le­rie, un vide de 90 mètres de long. « J’ai sui­vi un souffle », ra­conte Hé­liane. Dans l’obs­cu­ri­té, le qua­tuor avance à tâ­tons. « J’ai je­té un caillou pour sa­voir com­ment évo­luait le sol de­vant nous. J’ai en­ten­du qu’il ve­nait de tom­ber dans l’eau ».

De­vant eux, 84 mètres sous la sur­face de la terre, ils dé­couvrent le fond de la faille rem­pli d’eau, sur une lar­geur de deux mètres en­vi­ron. Ra­pi­de­ment, le lac est son­dé à l’aide d’une torche étanche plom­bée sur 15 mètres de pro­fon­deur. La tem­pé­ra­ture de l’eau se si­tue entre 2 et 3°C. De quoi est com­po­sé le fond du lac ? Estce que les eaux cachent d’autres failles im­mer­gées ? Est­il pos­sible de pro­gres­ser plus pro­fon­dé­ment en­core ? Pour ré­pondre à ces ques­tions et bien d’autres en­core, il faut plon­ger. Mais sous terre, l’af­faire n’est pas ai­sée et par­ti­cu­liè­re­ment pé­rilleuse. An­dré Fro­mant cherche des ren­forts. Cette dé­cou­verte rap­proche les deux groupes de spé­léo­logues. Le dé­cou­vreur du lac, aus­si fin plon­geur que spé­léo­logue, cherche à for­mer un bi­nôme de sé­cu­ri­té pour vi­si­ter les pro­fon­deurs.

Après une pre­mière tra­ ver­sée de re­con­nais­sance du lac, les deux plon­geurs dé­cident de prendre le risque, mais pas à n’im­porte quel prix. Il faut trou­ver du ma­té­riel, des por­teurs pour l’ache­mi­ner par les dif­fé­rents puits et, sur­tout, mo­di­fier la phy­sio­no­mie des ac­cès. Les clubs de plon­gée de L’ASPTT de Saint­étienne et la MJM de Haute­loire viennent com­plé­ter les équi­pe­ments de l’aval et du Césame. En quelques se­maines, l’équi­pe­ment du trou est en­tiè­re­ment re­fait.

Les amar­rages sont conso­li­dés. Pour plan­ter des spits (*), l’équipe ins­talle un groupe élec­tro­gène. Une ligne élec­trique est mise en place jus­qu’à ­ 60 mètres.

Un in­ter­phone re­lie les hommes de pointe à ceux de sur­face. Chaque puits est équi­pé à neuf, au per­fo­ra­teur.

Du­rant ces longs mois d’ins­tal­la­tion, les ex­plo­ra­tions conti­nuent. En oc­tobre 1989, à l’ex­tré­mi­té nord de la Grande Ga­le­rie, un nou­veau pas­sage est désobs­trué puis fran­chi. Der­rière, un autre puits est dé­cou­vert. Il conduit au ré­seau nord. Sous ce puits exi­gu se trouve une nou­velle ga­le­rie, sui­vie d’un ébou­lis qui se ter­mine en un conduit très étroit et noyé : le si­phon (S2).

Un in­ter­phone re­lie les hommes de pointe à ceux de sur­face

À l’ex­tré­mi­té nord, un troi­sième si­phon est dé­cou­vert (S3). Les deux si­phons sont moins pro­fonds que le lac. Du­rant plu­sieurs mois, les dif­fé­rentes in­tru­sions tel­lu­riques per­mettent d’ob­ser­ver que le ni­veau du lac baisse en même temps que ce­lui des si­phons. Ce qui laisse ima­gi­ner une com­mu­ni­ca­tion dans ce ré­seau la­custre.

En fé­vrier 1990, un an après la dé­cou­verte du lac par l’équipe d’an­dré Fro­mant, la pre­mière re­con­nais­sance sub­aqua­tique est pro­gram­mée. Il faut en­core deux week­ends pour des­cendre barres de fer, planches et ou­tils. L’ex­pé­di­tion va du­rer huit heures pour per­mettre à An­dré Fro­mant et Ber­nard Filiol de plon­ger du­rant 65 mi­nutes (lire en dé­tails son ré­cit dans notre pro­chaine édi­tion). ■

(*) Spit (ou pi­ton à ex­pan­sion) : sys­tème d’an­crage per­ma­nent uti­li­sé en es­ca­lade comme point d’as­su­rance, de re­lais ou de pro­gres­sion

PHO­TO CESAME

ZOOM. Ber­nard Filiol en plein tra­vail pho­to ; peut-être qu’il fixe le si­phon 3 avant qu’il ne soit ex­plo­ré en plon­gée.

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