Un lac sou­ter­rain

■ Vingt­cinq après, le voile se lève pu­bli­que­ment sur un se­cret géo­lo­gique bien gar­dé

L'Éveil de la Haute-Loire - - La Une - Cé­line De­mars ce­line.de­[email protected]­tre­france.com

Dans les an­nées 1980, des spé­léo­logues, em­me­nés par An­dré Fro­mant, ont car­to­gra­phié un ré­seau de 2.400 mètres de ga­le­ries sous le suc du Mont Gros dans la ré­gion du Per­tuis. Un site in­stable et ter­ri­ble­ment dan­ge­reux où la spé­léo­lo­gie est au­jourd’hui in­ter­dite. Leurs ex­pé­di­tions suc­ces­sives les ont conduits à un lac sou­ter­rain. Vingt­cinq après, ils lèvent le voile, pu­bli­que­ment et pour la pre­mière fois, sur un se­cret géo­lo­gique bien gar­dé.

Les lé­gendes ne sont sou­vent que des vé­ri­tés dé­gui­sées. Au Per­tuis, de­puis des siècles, il se mur­mure que sous le sol ruis­selle une ri­vière.

Cer­tains, les pieds pour­tant bien sur terre, jurent l’avoir en­ten­due. Plu­sieurs se sont aven­tu­rés sous les pierres pour ten­ter de la dé­cou­vrir. L’un d’eux, le pre­mier, a trou­vé. Il a conduit dans son sillage une poi­gnée de spé­cia­listes en tous genres pour voir, me­su­rer et étu­dier. Une quête de quatre an­nées de re­cherches.

Vol­can en­dor­mi

Au fond du Puits des Juscles, par 84 mètres de pro­fon­deur, re­pose une eau d’une pu­re­té rare. Un lac dont l’exis­tence est res­tée se­crète jusque dans la plu­part des mai­sons en pierres de lave qui bordent les flancs du Jo­rance.

Ce n’est pas une ri­vière qui ruis­selle sous le suc. Mais un lac qui nappe un vaste ébou­lis à l’in­té­rieur du vol­can en­dor­mi. Ce pa­tri­moine in­ac­ces­sible au com­mun des mor­tels est ni­ché dans une faille née voi­là des mil­lé­naires. Large de deux mètres, l’es­pa­ce­ment entre les deux pa­rois ro­cheuses est rem­pli d’une eau de conden­sa­tion. Le ni­veau de celle­ci, va­riable en fonc­tion des sai­sons, os­cille entre dix et douze mètres de hau­teur. Si le lac s’étend sur une lon­gueur d’en­vi­ron 70 mètres, l’eau émerge dans trois autres si­phons. Le pre­mier est ac­co­lé au lac et les deux autres se trou­ vent plus au nord. Ce phé­no­mène géo­lo­gique est unique dans les en­vi­rons. Les lé­gendes cen­te­naires, puis le se­cret des hommes l’ont pro­té­gé. Seule une ving­taine d’ini­tiés en Haute­loire l’au­raient ad­mi­ré au cours des trente der­nières an­nées.

Quand la réa­li­té re­joint la lé­gende

De tous temps, les ca­vi­tés de tra­chi­pho­no­lite du Mé­zenc ont at­ti­ré les éru­dits dou­blés du cou­rage des ex­plo­ra­teurs. « Au dé­but du siècle der­nier Bou­don­la­shermes dé­crit une pseu­do co­lo­ra­tion avec de la paille fil­trée dans le gouffre du Puits des Juscles au Per­tuis ». Cette dé­cou­verte est rap­por­tée par An­dré Fro­mant en in­tro­duc­tion de son comp­te­ren­du géo­lo­gique pu­blié dans le Zir­con, la re­vue géo­lo­gique de Haute­loire. Cette eau mar­quée se­rait res­sor­tie au lieu­dit La­voûte. Une dé­cou­verte qui n’est pas sans rap­pe­ler la lé­gende de la botte de paille. Un four­rage se­rait tom­bé d’un char à foin, au­rait dis­pa­ru dans la mon­tagne, avant de res­sor­tir por­té par les eaux de la Loire, à La­voûte­surLoire. Cette si­mi­li­tude entre des faits ob­ser­vés et une lé­gende met la puce à l’oreille de plus d’un aven­tu­rier des ter­ri­toires sans lu­mière.

A la fin des an­nées 1960, quelques spé­léo­logues du Césame (une as­so­cia­tion de spé­léo­lo­gie ba­sée dans la Loire) com­mencent à ex­plo­rer les ca­vi­tés du Per­tuis, sans ap­por­ter de ré­vé­la­tions. En 1985, An­dré Fro­mant (mort en fé­vrier 2010), spé­léo­logue ex­pé­ri­men­té, ori­gi­naire du Vau­cluse qui vient de s’ins­tal­ler à Lan­triac, s’aven­ture sous les ébou­lis de pierres du Puits des Juscles, dans les bois du Jo­rance. Le suc tient son nom des liens de cuir très so­lides qui at­ta­chaient les jougs des boeufs. Un ou­til utile aux pay­sans qui al­laient sor­tir leurs chiens des failles.

« J’ai sou­vent ac­com­pa­gné An­dré, se sou­vient Luc Ten­dille. On fai­sait les me­sures en­semble, puis il réa­li­sait les to­po­gra­phies. » Hé­liane Fro­mant, l’épouse d’an­dré, Gil­bert An­dré et un couple d’amis forment l’as­so­cia­tion Aval (Al­pa Ve­lay as­so­cia­tion Lan­triac).

Il y a des di­zaines de pas­sages où se fau­fi­ler

Ré­gu­liè­re­ment, ils partent en ex­pé­di­tion de spé­léo­lo­gie au Per­tuis. Entre le Mont Gros et le Puits des Juscles (aus­si ap­pe­lé Mont pe­lé), il y a des di­zaines de pas­sages où se fau­fi­ler.

Sys­té­ma­ti­que­ment, An­dré les vi­site, les me­sure, les car­to­gra­phie et les bap­tise. C’était un ar­tiste qui a égre­né son hu­mour sur les cartes to­po­gra­phiques : Ebou­lis soit qui mal y pense, Voie de ga­rage (de l’in­té­rieur on en­tend le bruit des voi­tures), Les pieds chro­més (en ré­fé­rence à des lec­tures de jeu­nesse), Jé­sus Cuit… ■

PHO­TO D’AR­CHIVES EX­CLU­SIVE BER­NARD FILIOL / CÉSAME

■ LA HAUTE-LOIRE SE­CRÈTE. Pour la pre­mière fois, L’éveil ré­vèle pu­bli­que­ment l’exis­tence d’un lac sou­ter­rain à 80 mètres sous le suc de Jo­rance dans le sec­teur du Per­tuis. Ou quand la vieille lé­gende lo­cale est de­ve­nue réa­li­té… ■ UNE HIS­TOIRE IN­ÉDITE. Cette dé­cou­verte re­monte à plus de 25 ans mais le groupe pas­sion­né de spé­léo­logues et de plon­geurs avait bien gar­dé ce se­cret en rai­son de la dan­ge­ro­si­té des lieux.

PHO­TO CÉ­LINE DE­MARS

SUC. De la crête ro­cheuse du Puits des Juscles, un pa­no­ra­ma ma­gni­fique s’offre sur l’em­bla­vez.

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