L'Equipe

Série la France en F1 – épisode 3 La traversée du désert (1997-2010)

Pendant plus de dix ans, les pilotes tricolores se sont fait rares sur les grilles de départ. Cette période délicate a même conduit à la disparatio­n du Grand Prix de France après une ultime édition en 2008.

- FRÉDÉRIC FERRET

Le soleil brille à nouveau sur Suzuka. Les derniers restes du typhon, qui a privé les pilotes de qualificat­ions la veille, s’en vont et laissent un ciel sans nuage. Le bleu est de retour pour saluer le départ d’Olivier Panis. Ce Grand Prix du Japon 2004 sera sa dernière course en F 1. Avec la retraite du dernier Français vainqueur en Grand Prix (Monaco 1996), c’est une longue décennie morne, morose et ténébreuse qui s’annonce pour les pilotes tricolores. Une traversée du désert que la Fédération française du sport automobile avait pourtant senti venir.

Dès 2002, Jacques Régis, le président de la FFSA de l’époque, met en place une structure afin d’aider les jeunes pilotes. « Nous percevions le changement de la Formule 1, se souvient Morgan Caron, alors directeur des équipes de France. L’argent arrivait, les constructe­urs se structurai­ent. Il fallait avancer dans ce sens et ne pas laisser nos licenciés à l’abandon. » L’équipe de France Circuits est créée en 2002 avec comme capitaine Jean Alesi. L’idée : continuer de mettre en avant la formation à la française et renforcer les liens avec les grands constructe­urs.

Le concept est séduisant, mais il va se heurter à d’importants obstacles. Des freins profonds qui vont, dès ses débuts, gripper la machine. Tout débute avec Renault, une entreprise pourtant tricolore. L’écurie de Formule 1 a été confiée au sulfureux Flavio Briatore, qui ne cache pas son dégoût pour tout ce qui vient de l’Hexagone.

Franck Montagny, choisi au détriment de Sébastien Bourdais pour devenir le pilote de réserve, va en faire les frais. Alors que Montagny aurait pu remplacer Jarno Trulli pour finir la saison 2004, Briatore choisit de rappeler Jacques Villeneuve, parti à la retraite. Le message, dans le paddock, est clair et terrible pour la carrière de celui qui est devenu commentate­ur sur Canal + : le boss ne fait pas confiance à son propre pilote. Il s’en moque même ouvertemen­t. « Mais si, j’ai un pilote français, s’amuse-t-il devant la presse tricolore. Il s’appelle Jean-Pierre. Jean-Pierre Kovalainen. »

,, “Le Français n'était pas à la mode à l'époque LOÏC DUVAL

Le Finlandais, de son vrai prénom Heikki, est membre du RDD (Renault Driver Developmen­t), structure créée par Briatore pour les jeunes pilotes qu’il manage. Dans la plus grande opacité. Le premier à en souffrir, Loïc Duval, se souvient comment son premier test en F 1, promis en 2003 à la veille d’un GP de Macao de F 3 qu’il dominait (victoire en course qualificat­ive, problème de frein sur la grille de la grande course), a soudaineme­nt été transformé en éviction pure et simple au profit d’un autre protégé du manager italien, le Brésilien Lucas Di Grassi. « Tout était en place, se remémore le vainqueur des 24 Heures du Mans 2013 (sur Audi). Je devais prendre l’avion dès l’arrivée de la course via Hongkong pour retourner en Angleterre et faire mouler mon baquet. Mais, le dimanche, après le Grand Prix que je n’ai pas gagné, plus rien. »

Et de rappeler combien « le Français n’était pas à la mode à l’époque ». Tout est bon alors pour faire du « french bashing ». Montagny obtient le baquet d’une Super Aguri, pour sept courses en F 1. On se moque de sa nonchalanc­e. Sébastien Bourdais, au palmarès américain plus que fourni (quadruple champion de ChampCar), réussit à débuter en Grand Prix à vingt-neuf ans chez Toro Rosso. On raille son manque de jeunesse, d’adaptabili­té et cette France qui râle.

Même Romain Grosjean, lui aussi poussé par le redoutable Briatore, est touché par ce manque de considérat­ion pour la France. Renault, dans la tempête du Singapourg­ate (*), est attaqué sur tous les fronts. Le patron italien n’y résistera pas. Le pilote genevois non plus, en dépit d’une monoplace qu’Alonso, son équipier chez Renault, qualifiera de « pire voiture qu’il ait jamais conduite ».

2010 et 2011 seront, comme 2005 et 2007, des années blanches pour la France en F 1, d’autant que, depuis 2008, le Grand Prix national a disparu. « Le public n’avait plus de pilotes auxquels s’identifier, résume Nicolas Deschaux, président de la FFSA depuis 2007. Nous assumions la promotion de la course à perte depuis 2004. Ce n’était plus possible. »

Pas plus que voir la France, malgré tous ses talents, disparaîtr­e une décennie…

(*) En 2008, Flavio Briatore et Pat Symonds, directeur technique de l’écurie Renault, contraigne­nt Nelson Piquet Jr à se crasher lors du Grand Prix de Singapour afin de provoquer l’entrée de la voiture de sécurité et permettre à son équipier Fernando Alonso de remporter la course. Tous deux seront bannis de la F1 pendant cinq ans.

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Lorsqu'il fut patron de Renault F 1 Team, l'Italien Flavio Briatore n'a guère favorisé l'émergence de pilotes français sur la scène des Grands Prix.

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