L'Equipe

Eteri Tutberidze

La Russe entraîne les deux premières des JO, et tant d’autres. Patineuse au destin contrarié, elle est devenue la dame de fer de la glace.

- CLÉMENTINE BLONDET

Elles ont souvent raconté cette histoire. Evguenia Medvedeva, future double championne du monde (2016-2017), n’était encore qu’une petite fille, entraînée depuis ses six ans par Eteri Tutberidze, alors une coach parmi tant d’autres. « Je devais avoir huit ou neuf ans et je tombais tout le temps, je faisais voler la glace. À un moment, Eteri m’a dit : ‘‘Tu aimes tomber ? Alors tombe.’’ Et elle m’a traînée sur la glace en me tirant par les pieds. » La patineuse rit encore à l’évocation de ce souvenir. Sa coach, petit sourire en coin, conclut : « À partir de ce moment, elle a commencé à se battre sur ses sauts .» ToutEteri Tutberidze est ainsi résumé : une main de fer avec gant de velours en option (même si des gants, ses jeunes élèves en portent souvent lors de leurs programmes). Elle ne se retranche pas derrière des formules.Son club, Sambo 70, dans le sud-ouest de Moscou, est bien une usine à champions – des filles, surtout, même si elle entraîne le champion du monde juniors Alexeï Erokhov.Ses athlètes sont un «matériau » qu’elle sculpte avec intelligen­ce et exigence. Ses mots peuvent être durs, et même ses câlins n’exhalent pas beaucoup de chaleur. « À quoi ça sert, la pitié dans le travail ? », constate-t-elle. Ce qui compte, c’ est le résultat. Il est incontesta­ble. Depuis cinq ans, elle joue les premiers rôles par patineuses interposée­s. Les carrières des es protégé es peuvent être météorique­s, à l’ image de celle de Ioulia Lipnistkai­a, championne d’Europe et championne olympique par équipes en 2014, retraitée à dix-neuf ans après plusieurs saisons passées à lutter contre l’anorexie. Ou de celle d’Evguenia Medvedeva, dix-huit ans, en suspens et absente aux Mondiaux de Milan cette semaine à cause d’une blessure au pied qui lui a coûté l’or olympique à Pyeongchan­g. Qu’importe, puisque c’est une autre « Tutberidze girl », Alina Zagitova, quinze ans, qui a détrôné son aînée il y a un mois en Corée du Sud. Quand on lui parle de Tutberidze, Zagitova raconte aussi toujours la même histoire : celle de son renvoi pour manque de travail. Elle avait douze ans, et était venue dire au revoir à son entraîneur­e avec ses parents, avant de repartir pour sa petite ville d’Ijevsk, ses espoirs déçus et ses rêves perdus d’aider financière­ment son père et sa mère grâce au patinage. «On lui avait acheté des fleurs, racontet-elle. Et puis elle m’a suggéré de faire un autre essai. » Eteri Tutberidze l’affirme : elle donne souvent une deuxième chance. Celle qu’elle n’a pas eue…

Être une grande patineuse, c’était son but. Cinquième enfant d’une famille moscovite, la petite fille, née en 1974, était tombée amoureuse de ce sport à quatre ans. Un an plus tard, le jour où sa mère l’appela pour la prévenir que personne ne pouvait l’accompagne­r à l’entraîneme­nt ce jour-là, la gamine répondit qu’elle connaissai­t le chemin et s’en alla prendre le métro direction la patinoire. Comme une grande. Mais le rêve de championne ne se réalisa pas. Tutberidze gagna quelques médailles en Coupe des soviets, mais sa carrière fut surtout marquée par les blessures, dont une fissure de la colonne vertébrale. Après une injection de calcium, la jeune Soviétique (50 % géorgienne, 25 % russe et 25 % arménienne) grandit de 22 cm en un été et glissa vers la danse sur glace, sans beaucoup plus de succès. L’URSS n’existait plus. Sa carrière était sans avenir. Contre l’avis de ses parents, Tutberidze partit à dix-huit ans tenter sa chance aux États-Unis. Elle aurait pu y perdre la vie, à Oklahoma City.

Son show était à l’arrêt, la jeune femme attendait des jours meilleurs dans une auberge de jeunesse. En face du bâtiment qui explosa dans un attentat à la bombe le 19 avril 1995. L’acte terroriste, oeuvre d’un vétéran de l’armée, issu des milieux d’extrême droite, tua 168 personnes et fit 680 blessés. La patineuse s’en sortit avec des coupures. Et continua son road trip à Cincinnati, Los Angeles puis San Antonio. Elle avait intégré le show sur glace itinérant Ice Capades, avec son partenaire Nikolaï Apter. C’est à Cincinnati qu’elle commença à coacher pour arrondir ses fins de mois. Au fil des ans, sa vie était devenue confortabl­e. « Mais c’était terribleme­nt ennuyeux », assura-t-elle plus tard. La Russie lui manquait et, en 1998, elle était de retour. On ne l’avait pas attendue. Au bout de longs mois, elle finit tout de même par trouver quelques heures de glace et coacher quelques enfants prometteur­s. Dont une certaine Ioulia Lipnistkai­a, venue d’Ekaterinbo­urg (Oural) pour tenter sa chance dans le patinage. Et Polina Shelepen, la première de ses élèves à accéder au niveau internatio­nal juniors, en 2011. Elena Vaytsekhov­skaya, journalist­e russe, se souvient d’avoir interviewé cette jeune coach : « Elle n’avait pas l’habitude des médias, elle était réservée, mais on sentait qu’elle était extrêmemen­t motivée par le haut niveau. Et qu’elle était prête à tout pour intégrer l’élite. »

Les résultats et les honneurs – le ministère des Sports russe l’a désignée coach de l’année 2017 – n’ont pas changé grand-chose à sa discrétion médiatique, et n’ont en rien altéré sa motivation. Aujourd’hui, encore, avec ses deux associés (Sergueï Dudakov et Daniil Gleykhenga­ugz) elle passe près de douze heures par jour, six jours sur sept, à la patinoire. « Elle demande beaucoup à ses élèves, observe la journalist­e Tatyana Flade. Je sais qu’elle est très critiquée parce qu’on la trouve trop dure. Mais à chaque fois que je suis allée à l’entraîneme­nt, l’atmosphère était détendue, il y avait des sourires. »

Parmi ses élèves, il y a longtemps eu sa fille, Diana, née à Las Vegas en 2003. Dans un documentai­re de la télévision russe, on voit la mère coach ne pas épargner sa fille, qu’elle a élevée seule ( «Situ répètes que tu ne peux pas et que ce n’est pas confortabl­e,ne fais pas de patin age »). Mais aussi être émue

en évoquant sa surdité à 70 % à la suite d’une erreur médicale. Le programme qui valut à Medvedeva son premier titre mondial, où la patineuse se bouchait par moments les oreilles, a été inspiré par Diana. Depuis, la jeune fille a suivi le chemin maternel, en bifurquant vers la danse sur glace.

Cette grande et belle femme d’apparence si froide peut aussi être sensible. S’il est facile de trouver des similitude­s entre ses élèves (dont les sauts une ou deux mains en l’air), les patineuses ont leur identité. Tutberidze a su mettre en valeur les dons artistique­s de Medvedeva, et capitalise­r sur la faculté de Zagitova à placer tous ses sauts en deuxième partie de programme. À Pyeongchan­g, certains ont critiqué ce choix plus stratégiqu­e que sportif, car les sauts rapportent plus en deuxième partie de programme. Le règlement évoluera sans doute. Ça ne fait pas peur à Eteri Tutberidze. Elle entraîne aussi Alexandra Trusova, treize ans, championne du monde juniors il y a dix jours avec deux quadruples dans son programme – du jamais-vu. Anna Scherbakov­a, quatorze ans, maîtrise aussi le quadruple. Les petites filles continuent à affluer dans son club pour être la prochaine princesse de la glace, même si leur règne ne dure qu’un hiver. On ne sait pas qui accompagne­ra Eteri Tutberidze dans quatre ans aux JO de Pékin. Medvedeva et Zagitova ont une technique plus précise que beaucoup de leurs aînées. Mais le plus probable, c’est que leurs cadettes prennent rapidement leur place. Une obsolescen­ce quasi programmée. Sauf pour MmeTutberi­dze.

“Elle est très critiquée parce qu’on la trouve trop dure. Mais à chaque fois que je suis allée à l’entraîneme­nt, l’atmosphère était ,, détendue, il y avait des sourires TATYANA FLADE, JOURNALIST­E RUSSE

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