L'Equipe

À cheval sur les Pyrénées

Nés en France, Lucas et Theo Hernandez n’ont quasiment vécu qu’en Espagne. Une double culture qui explique en partie leurs rapports particulie­rs avec le maillot bleu.

- ROMAIN LAFONT ( avec F. T. et A. Cl.)

Le sourire éclatant peut faire pâlir d’envie le publicitai­re avide de promouvoir une marque de dentifrice. Pour son premier jour en tant qu’internatio­nal A, ce lundi, Lucas Hernandez ( 22 ans) exprime à pleines dents son bonheur dans une vidéo diffusée sur le site de la FFF : « Le maillot de l’équipe de France, personnell­ement, ça représente tout. […] C’est quelque chose dont je rêvais depuis que je suis petit. » Un vrai conte de fées, donc. Qui en prend un coup lorsqu’on se rappelle ses déclaratio­ns à la télévision publique espagnole au début du mois : « Je me considère espagnol. Je parle mieux espagnol que français… Je crois que ça veut tout dire. »

Alors, les Bleus, choix par défaut ? Pas si simple. Nés à Marseille lorsque leur père JeanFra n ço i s , p a r t i s a n s l a i s s e r d’adresse il y a quinze ans, évoluait à l’OM, Lucas et Theo Hernandez ( 20 ans) sont arrivés en Espagne alors que le second n’avait que quelques mois. Seuls des voyages réguliers en Haute- Saône, où ils sont initiés à la pêche par leur grand- père maternel, les ramènent de l’autre côté de la frontière. Mais ils n’ont pas de passeport espagnol et, quand vient l’heure des sélections de jeunes, c’est du côté bleu que cela commence. « Lucas a intégré l’équipe à la fin de la catégorie des moins de 16 ans, se rappelle Patrick Gonfalone, son sélectionn­eur entre 2012 et 2015. Ses agents et lui s’étaient manifestés. […] Je l’ai senti très heureux à chaque fois. »

Actuel joueur de Clermont ( L 2), Franck Honorat l’a côtoyé chez les U18 en 2014 : « Il faisait tout le temps des blagues, ce n’était pas quelqu’un de timide, même s’il ne parlait pas très, très bien le français au début. Avec son accent, parfois, il nous faisait rire. » « Loukass » , comme l’appellent, à l’espagnole, ses coéquipier­s des petits Bleus, fait partie de toutes les catégories jusqu’aux Espoirs, où Pierre Mankowski, l’ancien sélectionn­eur, se souvient d’un garçon « très avenant » , « il n’a jamais parlé de la sélection espagnole à ce moment- là » .

Mais cela n’empêche pas l’Espagne de continuer à le suivre avec assiduité. Julen Lopetegui, qui dirigeait les U19 et les U20 en Espagne, de 2010 à 2014 avec déjà un oeil aiguisé sur le gamin, est devenu sélectionn­eur de la Roja en 2016. Lucas, qui joue plus régulièrem­ent à l’Atlético et a été notamment titularisé en quarts de finale de C1, va commencer à jouer sur tous les tableaux. À « la France, ça reste mon pays » , exprimé dans

L’Équipe en mars 2016, succède :

« J’ai vécu toute ma vie ici. […] Je me sens plus espagnol que français » , dans France Football, un an plus tard. Et le 20 janvier, il expliquait :

« Je suis français, j’ai un passeport français. Mais on est en train de regarder ça tranquille­ment avec des avocats. »

Ces démarches ont pu être compliquée­s par des problèmes Les frères Hernandez entourés de leur mère, Laurence, leur cousine, Violette, et leur oncle, Didier, le 24 décembre 2016. d’ordre judiciaire. Quatre jours après ces déclaratio­ns, le parquet de Madrid a annoncé qu’un an de prison avait été requis contre lui pour ne pas avoir respecté les conditions de sa condamnati­on, en février 2017, pour « violences domestique­s » , après une rixe avec sa compagne. La justice leur avait alors interdit de s’approcher à moins de 500 mètres pendant six mois, mais ils avaient été interpellé­s ensemble en juin. Le manque de perspectiv­e d’obtenir rapidement un passeport ainsi que la diplomatie Deschamps ( voir par ailleurs) ont donc contribué à ce qu’il choisisse les Bleus. Paradoxale­ment, Lucas arrive en A au moment où son petit frère n’a jamais semblé aussi éloigné des équipes de France. Theo affirmait pourtant, dans ce même numéro de France Football d’avril 2017 : « La France est mon choix préféren- tiel. Je verrai bien dans deux, trois ans comment ça se passe. » Mais l’histoire du cadet avec les Bleuets est une succession de rendezvous manqués. Au début, en tout cas, ce n’était pas de sa faute. L’actuel latéral remplaçant duReal est arrivé chez les U18 en 2015, sans traîner des pieds. « Son investisse­ment a été bon jusqu’au Tour Élite

( moins de19 ans), témoigne Ludovic Batelli, son sélectionn­eur des U18 aux U20. Il n’avait pas pu venir à l’Euro parce que son entraîneur

( Diego Simeone) l’en avait empêché. Après cela, il n’a plus eu la même implicatio­n puisqu’il avait joué une saison complète en Liga, avec Alavés ( en prêt de l’Atlético). Je pense qu’il avait l’esprit ailleurs. »

Il y a un an, le club basque l’a cette fois empêché d’aller en Corée avec les U20 afin qu’il dispute la finale de Coupe du Roi contre le Barça ( 1- 3). Il est finalement convoqué avec les Espoirs pour le mois de juin mais, cette fois, c’est lui qui manque le rendez- vous. Il ne se présente pas au rassemblem­ent et poste au même moment des photos de lui à Marbella. « Il aura l’occasion de s’expliquer » , disait à l’époque Sylvain Ripoll, sélectionn­eur des Espoirs. Cela ne semble pas être le cas.

Tout est allé très vite, ces derniers mois, entre son statut de révélation de Liga 2016- 2017 et son transfert pour 24M€ au Real Madrid, à l’été. Trop ? Ses prestation­s cette saison sont en deçà des attentes, et il fait parler de lui pour d’autres raisons. Comme la fête d’anniversai­re de ses vingt ans, en octobre, où il apparaît sur une photo en compagnie de deux nains portant le maillot du Real, des casquettes de policier et des pistolets. Ou ses déclaratio­ns sur les Bleuets, quelques jours plus tard : « Cela fait deux rassemblem­ents qu’on ne m’appelle pas, ça m’énerve un peu. S’ils continuent… » Des propos qui ont surpris Ripoll, interrogé hier : « Il a été appelé en juin et je ne l’ai pas eu. Il n’y a pas de sanction, il y a eu ce rassemblem­ent manqué et on verra ce qui se passera par la suite. »

Theo, une succession de rendez- vous manqués

 ??  ??
 ??  ?? Lucas Hernandez, vingt- deux ans, est arrivé cette semaine à Clairefont­aine avec quelques repères comme Antoine Griezmann, son coéquipier de l'Atlético de Madrid.
Lucas Hernandez, vingt- deux ans, est arrivé cette semaine à Clairefont­aine avec quelques repères comme Antoine Griezmann, son coéquipier de l'Atlético de Madrid.

Newspapers in French

Newspapers from France