L'Equipe

Du sel sur les frites

- Pierre Callewaert

Baptisé platement du nom d’une

autoroute, le GP E3, qui se court demain, affiche un palmarès flamboyant : Van Avermaet, Boonen, Museeuw, Van Looy. Et, le 25 mars 1972, Hubert Hutsebaut. C’est l’unique jour de gloire de ce Flamand qui triomphe chez lui, à Harelbeke, devant un « Cannibale » champion du monde, Merckx, et un « Bouledogue » déjà vainqueur du Tour des Flandres, Godefroot. L’histoire d’Hutsebaut est celle d’un

« cheval de trait » , dit- il. Famille ouvrière, débuts chez Flandria, payé d’un maillot et d’un cuissard. Puis un contrat, pas plus gros : « Je ne gagnais même pas le sel que je mettais sur mes frites. »

Un jour qu’il refuse d’épauler Monseré s’il n’est pas augmenté, le champion du monde 1970 lui promet « de tout faire pour qu’il retourne à l’usine » .

Viré, il court chez Goldor, un brasseur, mais doit doubler ses journées comme VRP pour vendre de la bière. Élancé, grosses lunettes de vue, on le surnomme « Hutsepot » ( pot- au- feu) et il pousse sa singulière élégance jusqu’à rouler les jambes pas rasées.

Ce jour- là de 1972, donc, il saute dans la roue de Godefroot, Merckx le suit, les trois s’enfuient. À l’arrivée, les deux légendes se toisent et Hutsebaut gagne le sprint devant Merckx, ahuri. Vainqueur par effraction, il met fin à sa brève carrière par « manque de globules rouges » , mais résiste avec poésie au retour à l’anonymat. Il enseigne des centaines de chansons à Roger, son pinson de compétitio­n. Acrobate, sous le nom de « Hutsebolin­o » , il pose en équilibre sur son visage quantité d’objets, jusqu’au vélo complet, sur le nez. Au lendemain du glorieux malentendu d’Harelbeke, Merckx « se venge » , écrit L’Équipe, en écrasant la Flèche Brabançonn­e. Et Godefroot confie à Hutsebaut: « On a oublié de te parler. »

Ce qui, en flamand de course, signifie qu’ils ont juste oublié de lui verser le petit paquet de sel à mettre sur ses frites.

Les jambes pas rasées

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