L'Equipe

« J’y suis toujours sur la ligne ! »

En 1974, l’Azuréen gagne son étape à Harelbeke, en Belgique, devant Michel Pollentier. Tout un accompliss­ement personnel qui a vu le jour grâce à l’assentimen­t d’Eddy Merckx.

- PHILIPPE BRUNEL

CARAGLIO ( ITA) – Ses étés, Jean- Luc Molineris les passe à Caraglio, près de Cuneo, en Italie, dans la maison familiale. Son père, « maigre Pierre » , lauréat de la 4e étape du Tour en 1952, poète à ses heures perdues – « Il a écrit sur le Ventoux, une obsession chez lui » – , y avait accueilli un Fausto Coppi en pleine rupture conjugale. « Coppi lui avait remis une valise en dépôt pleine d’argent et de lingots. Et il lui avait dit: “Amène ça en France. Moi, ils vont me fouiller.” » Une plaque sur la façade rappelle cet épisode. Jean- Luc est né de cet héritage, et n’a pas eu à chercher longtemps sa vocation. « Mon père, qui dirigeait l’équipe Gancia- Urago à Nice, m’emmenait sur les courses. Sur le Tour du Sud- Est, j’étais resté ébloui par un retour d’Anquetil sur crevaison. J’avais dix ans, et plus que deux ambitions : passer pro et gagner une étape du Tour. » Contrat rempli en 1974, sur la chaussée d’Harelbeke, en Belgique, aux dépens de Michel Pollentier.

Avec Hézard,Santy,T hé ve net, il incarnait la nouvelle vague du cyclisme français. Équipier recherché, il eut ce luxe de côtoyer les plus grands, entre 1971 et1977: Aimar et Van Impe ( chez Sonolor), Oc aña( chez Bic ), Thé ve net( chez Peugeot ), et Merckx, un Merckx crépuscula­ire, chez Fiat. « À eux tous, ils ont gagné dix Tours de France. »

Âgé de soixante- huit ans, il revient sur cette époque, en brocarde les impostures, dans un langage cinglant, bien à lui.

« En 1971, tout vous prédestina­it à une immense carrière…

Oui, je passe chez Sonolor, où je suis très largement payé. Et je gagne le Grand Prix de Bessèges. Puis j’ai vite déchanté… Ça roulait à 60 km/ h. Moi qui me prenais pour un très grand grimpeur, j’arrivais carbonisé au pied des cols. Fallait voir le rythme! À la Semaine Catalane, j’étais déjà au sprint à 40 kilomètres de l’arrivée quand j’avais vu Leif Mortensen sortir seul, ça m’avait cloué. Mon père, qui m’adorait, avait beau me dire: “Te décourage pas, t’es un surdoué.” J’étais persuadé que ce n’était pas pour moi.

C’était violent à ce point ?

Oui, et chez Sonolor, la vieille garde – Aimar, Riotte, Bellone – avait les crocs.

Ils essayaient de préserver leurs acquis. Rien de visible, tout en gris souris, avec beaucoup de flou artistique là où tu attendais des explicatio­ns. Au Critérium National, aux Essarts, j’avais course gagnée quand Aimar et Bellone, comme par hasard, avaient ramené Pou l id or sur moi.

Par esprit de caste ?

Sans doute… Pour que le petit jeune ne vienne pas les supplanter dans l’équipe. Au Championna­t de France que gagne Hézard ( il sera disqualifi­é pour dopage),

“Ce jour- là, c’était l’apocalypse, une pluie diluvienne, 400 crevaisons… ( Félix) Lévitan ( ancien directeur du Tour de France) envoie des émissaires acheter des boyaux chez des petits détaillant­s. Après la frontière, ça s’était mis à rouler à 70 à l’heure. Merckx allait chercher tout le monde… [...] Mais peut- être qu’il m’aimait bien

“À Harelbeke, c’est avec moi que j’avais rendez- vous. Je m’étais dit : “Voilà, t’as réussi ta vie.” Dans le cas contraire, j’aurais été pris pour un tocard. Je pense que je ne m’en serais jamais remis

ils avaient remis ça. Mais là, le père Stab’ ( Jean Stablinski, devenu directeur sportif de Sonolor- Lejeune) était monté au créneau. À Stab, tu lui racontais pas d’histoire. Plus marlou, y avait pas! Il leur avait dit: “Si vous continuez, je vous

écrase!” Dans son livre, le Temps des champions ( Mareuil Éditions), Aimar en parle. Bellone, lui, ne le nie pas mais ne reconnaît rien, il ne se souvient plus. Bellone, c’était l’autre Azuréen, votre copain…

Avec des copains comme lui, t’as pas besoin d’ennemi. Après, ça se comprend, c’était des vieux renards. Ils avaient une emprise sur Stab, ils avaient couru ensemble, chez Ford, chez Bic, en équipe de France. Ce qui n’a pas empêché Jean de les virer deux ans plus tard. Le seul qui était au- dessus de tout ça, c’était Van Impe, un mec génial! Lui, il s’en battait les c… Cyrille Guimard ( qui dirigeait le Belge chez Gitane- Campagnolo) l’a beaucoup critiqué dans son livre. Ce qu’il ne dit pas, Cyrille, c’est que Lucien en avait tellement marre de lui, dans le Tour qu’il gagne en 1976, que la dernière semaine, il avait décidé qu’il ne comprenait plus le français, c’est Willy Teirlinck qui faisait l’interprète…

Vous l’avez lu, le livre de Guimard? Je ne l’ai pas acheté, pour pas qu’il touche les royalties. En 1973, j’étais chez Flandria, je suis parti quand j’ai su qu’il arrivait ( dans l’équipe, en tant que coureur).

Il s’était embrouillé avec mon père ( Pierre,

alors directeur sportif). Pareil chez GanMercier: ( Louis) Caput voulait m’engager, j’avais refusé parce qu’il y avait Poulidor. Poulidor non plus, vous ne l’aimiez pas ?

Parce que dans un critérium, du côté de Saintes, j’avais vu en lui un paysan. L’organisate­ur avait mangé la grenouille et nous avait demandé un effort.

Le type était sincère. Avec ( Jean- Pierre) Danguillau­me, on avait tous accepté de diviser notre contrat par deux, même les petits coureurs qui touchaient 800 francs… Tous sauf Raymond! Lui, il avait dit: “Non, moi, je ne coupe pas.”

Ça m’avait choqué, je croyais qu’il faisait de l’humour. Revenons au Critérium National. Si vous l’aviez gagné, votre carrière aurait pu être différente ? Gagner le National, à vingt ans, j’aurais changé de statut, je serais rentré dans le cercle. J’ai appris plus tard, par un équipier qui avait surpris une conversati­on dans une chambre, que dans ce National, Poulidor avait sorti de l’argent, ça laissait un goût amer… Vous découvriez l’arrière- ban du métier…

J’étais naïf. Je ne savais pas encore qu’il y avait une structure, une francmaçon­nerie, respectueu­se, avec des codes, une graduation, des dominants… Tout était hiérarchis­é, il ne fallait pas déroger, mais je ne mets personne à l’index. Cette caste, j’en ai fait partie quand on m’a référencé, reconnu comme un grand équipier. En 1974, vous aviez quitté Sonolor. J’ai relu vos déclaratio­ns, vous vous disiez “légèrement désabusé”… Stab’ était adorable mais brouillon, il ne tenait pas les comptes à jour. Il nous devait de l’argent. Avec Hézard, on était allés en bagnole à Valencienn­es. On était rentrés dans son magasin et on s’était servis en matériel hi- fi, c’était allé jusquelà. Et j’avais préféré retrouver mon père, qui entre- temps était devenu l’adjoint de Briek Schotte chez Flandria où il y avait Maertens, Pollentier, Demeyer, Godefroot, Dierickx, De Muynck, que des Lamborghin­i. Vous découvrez un autre cyclisme.

Oui, j’ai le sentiment d’entrer dans une autre dimension. Mon père m’avait dit un jour: “Ils me gavent chez Flandria.

Avec ( Freddy) Maertens, ils en font toute une montagne.” Puis il l’a vu à l’oeuvre aux Quatre Jours de Dunkerque, et là

il m’avait dit: “Écoute, je viens de voir le futur Anquetil, ce qu’il a fait dans le chrono, je n’avais jamais vu ça!” Mon père avait couru avec Coppi, Van Steenberge­n, Koblet, c’était difficile de l’épater. Sur le fond, Maertens ne s’est pas vraiment réalisé…

Parce qu’après, il y a la vie, une vie de souffrance, un calvaire. Son beau- frère,

( Jean- Pierre) Monseré, meurt dans un accident ( une collision avec une voiture lors

d’une kermesse en Belgique en 1971). Il est le parrain de son fils ( Giovanni), à qui il offre un petit vélo. Mais lui aussi se fait tuer ( renversé là aussi par une voiture). Et on l’appelle pour décrocher ( Marc) Demeyer

( son ancien coéquipier chez Flandria, qui s’était pendu avec sa cravate). Il s’est fait aussi escroquer par Flandria. Il a vécu un an dans un garage, sans eau, sans électricit­é, après avoir été millionnai­re. Qu’est- ce qui l’unissait à Pollentier et Demeyer?

Ils étaient inséparabl­es. Je crois qu’ils ne faisaient confiance à personne, à juste raison. Quand tu te retrouvais avec des types comme De Witte, valait mieux te méfier. Dans un final à trois à Paris- Tours, en 1976, Robert Bouloux s’était retrouvé avec Poulidor et De Witte. Comme il se sentait “carbo”, il avait vendu ses services trois plaques ( 3millions d’anciens francs) à De Witte après être allé voir Poulidor, qui, lui, ne voulait pas payer. Et Bouloux l’avait aidé à gagner Paris- Tours. Après, le temps passe. Un, deux, trois, six mois, toujours rien. De Witte lui dit qu’il ne lui a rien promis. Finalement, “Bébert” s’est retourné vers De Vlaeminck ( leader de

De Witte chez Brooklyn), qui lui a dit:

“Combien il te doit, trois millions? Tiens les voilà, je lui retiendrai la somme sur ses salaires.” Il connaissai­t le loustic…

Je ne sais pas, mais Roger savait qui était Bouloux. Mais là, avec De Vlaeminck, on est dans le sublime, la race des seigneurs. Vous rêviez de gagner une étape du Tour et ce rêve se réalise en 1974, à Harelbeke. Comment l’avez- vous vécu ? J’étais chez Bic avec Karstens, Mortensen, une équipe vieillissa­nte. On n’était pas sûrs de repartir. ( Maurice) De Muer ( le directeur sportif) nous avait prévenus, il nous fallait des résultats. “Courez en électrons libres”, nous incitaitil. Arrive l’étape d’Harelbeke ( le 3juillet). L’apocalypse, une pluie diluvienne,

400 crevaisons… ( Félix) Lévitan ( ancien directeur du Tour de France) envoie des émissaires acheter des boyaux chez des petits détaillant­s. Après la frontière, ça s’était mis à rouler à 70 à l’heure. Merckx allait chercher tout le monde, puis Delcroix et Pollentier étaient sortis et je sors à mon tour. Merckx, qui le sent à l’oreille, lève le cul et se rassoit. Peut- être qu’il m’aimait bien… Ça vous plaît de le penser !

En tout cas, il ne vient pas me chercher alors qu’en toute modestie, il pouvait le faire. Après, devant, ils ont commencé à parler flamand. Je me suis dit : “Ils vont

me niquer.” J’ai attendu que Delcroix ait fini son relais pour gicler et rester seul à seul avec un Belge, pas deux. Ensuite, Pollentier me flingue, une putain de mine! Heureuseme­nt, De Muer me prévient à coups de klaxon. J’ai mis une borne à revenir. Et quand Pollentier s’écarte, je me suis dit : “Mon pote, tu peux toujours courir pour que je passe…”

J’ai joué au poker, j’en avais rien à foutre. Ou je gagnais ou la meute nous reprenait. Sur la ligne, on revoit la photo : vous êtes fou de joie !

J’y suis toujours sur la ligne! Ce que j’ai ressenti est encore en moi. C’était tout ce que j’avais désiré. Je me suis dit:

“Après ça, tu peux mourir.” J’ai jamais essayé la cocaïne, mais pour en arriver à ce stade de bonheur, il t’en faut bien un kilo dans le nez! Après ça ? Dousset ( son manager) m’a appelé. J’ai couru quarante critériums à 2500 francs quand le SMIC devait être à 800 francs. Et j’ai suivi De Muer chez Peugeot. Mais il y avait des clans, des intouchabl­es, c’était malsain. Des intouchabl­es ?

Oui. ( Régis) Ovion, ( Raymond) Delisle qui en profitait… Il était allé prendre le Maillot Jaune en 1976, à Pyrénées 2000, après nous avoir laissés faire tout le boulot! Le lendemain, on s’était tous portés malade. C’est la seule fois que des équipiers ont refusé de défendre un Maillot Jaune ( il le conservera deux jours). Et Bernard Thévenet ?

J’aurais aimé qu’il frappe sur la table, qu’il forme son équipe. Il avait quand même gagné le Tour ( en1975 et1977).

Il ne disait rien. On est restés en froid pendant deux ans. Après, il a dû regretter car ils l’ont jeté comme un chien… En 1977, vous êtes éliminé du Tour à l’Alpe- d’Huez, et Merckx connaît son chant du cygne… Eddy m’avait pris dans son équipe, chez Fiat. C’était mon autre Graal.

( Patrick) Sercu, qui avait le maillot vert, était à la dérive dans la Madeleine. On s’était retrouvés dans le gruppetto avec ( Georges) Talbourdet. On était environ quatre- vingt- dix coureurs, tranquille­s. Le règlement disait qu’on ne pouvait pas éliminer plus du tiers du peloton. Le soir, on avait retrouvé Eddy dans sa chambre, blanc, cadavériqu­e, un air d’enterremen­t. Puis on était venus nous dire: “Vous êtes éliminé.” Je m’étais senti violé. Après, j’ai réfléchi. En virant Sercu, Jacques Esclassan récupérait le maillot vert. Le fournisseu­r du Tour, c’était Peugeot ( l’équipe d’Esclassan). Peut- être qu’en sous- main, la mafia Lévitan avait agi, qu’il y avait eu négociatio­n. Vous étiez triste…

Pas vraiment, parce qu’à Harelbeke, c’est avec moi que j’avais rendez- vous. Et là, quelque chose s’était fini. Je m’étais dit: “Voilà, t’as réussi ta vie.” Dans le cas contraire, j’aurais été pris pour un tocard. Je pense que je ne m’en serais jamais remis. » É

 ??  ?? Vainqueur au sprint devant son compagnon d’échappée, Michel Pollentier, Jean- Luc Molineris laisse éclater sa joie en franchissa­nt la ligne d’arrivée tracée à Harelbeke, terme du premier tronçon de la 6e étape, le 3 juillet 1974.
Vainqueur au sprint devant son compagnon d’échappée, Michel Pollentier, Jean- Luc Molineris laisse éclater sa joie en franchissa­nt la ligne d’arrivée tracée à Harelbeke, terme du premier tronçon de la 6e étape, le 3 juillet 1974.
 ??  ??
 ??  ??
 ??  ?? En 1974, Jean- Luc Molineris disputait son premier Tour de France sous les couleurs de l’équipe Bic, dirigée alors par Maurice de Muer.
En 1974, Jean- Luc Molineris disputait son premier Tour de France sous les couleurs de l’équipe Bic, dirigée alors par Maurice de Muer.

Newspapers in French

Newspapers from France