L’exi­gence se­lon Ed­die Jones

An­gle­terre sa­me­di Afrique du Sud

L'Equipe - - LA UNE - DO­MI­NIQUE ISSARTEL

TO­KYO – Quatre ans après, Ken­suke Ha­ta­keya­ma ( 34 ans, 78 sél.), pi­lier de l’équipe du Ja­pon en­traî­née à l’époque par Ed­die Jones, n’a pas ou­blié le stra­ta­gème un brin ma­chia­vé­lique du coach aus­tra­lien. « Pen­dant les cinq mois de pré­pa­ra­tion à la Coupe du monde, il nous avait dit de ne pas man­ger de su­cre­ries ou de gâ­teaux. Mais il de­man­dait quand même au per­son­nel de l’hô­tel de dis­po­ser des muf­fins tout chauds sur le buf­fet et, pen­dant qu’on se ser­vait, il rô­dait der­rière nous pour voir si on en pre­nait! »

Dans toutes les équipes na­tio­nales où il est pas­sé, con­nais­sant des ré­sul­tats pro­bants ( fi­nale avec l’Aus­tra­lie en 2003, titre avec l’Afrique du Sud en 2007, ex­ploit du Ja­pon en 2015 vain­queur des Spring­boks 34- 32, et dé­sor­mais fi­nale avec l’An­gle­terre), les pre­miers mots de Jones ont sou­vent été: « Vous êtes trop gros, pas as­sez af­fû­tés! » Ben Youngs ( 30ans, 94 sél.), le de­mi de mê­lée du quinze de la Rose, a pris la ré­flexion de plein fouet lors de son pre­mier en­tre­tien in­di­vi­duel. « On s’est as­sis et, au dé­but, on a un peu dis­cu­té de mon jeu. J’es­sayais de l’im­pres­sion­ner quand il m’a sor­ti : “Tu dois mai­grir.” Je pe­sais 92 kg, il vou­lait que je des­cende à 88. J’ai dit que c’était d’ac­cord et là, il m’a car­ré­ment lan­cé un sac de bon­bons ! J’étais un peu sous le choc mais il a juste de­man­dé: “Tu les veux?” J’ai ré­pon­du que non et il a sou­ri: “C’est un bon dé­but.” J’ai ado­ré la fa­çon dont il m’a fait pas­ser son mes­sage; c’était di­rect, trans­pa­rent et plein d’hu­mour. Il me don­nait clai­re­ment le che­min à suivre. »

Avec d’autres joueurs, ce sont des ca­nettes de bière que Jones a sor­ties de son sur­vê­te­ment pour leur faire com­prendre ce qu’il at­ten­dait d’eux. « À chaque fois, je leur ai of­fert un choix. Une des choses que j’ai ap­prises et que je fais mieux qu’avant, c’est quand tu de­mandes à quel­qu’un de chan­ger cer­tains as­pects, il faut sus­ci­ter une réac­tion émo­tion­nelle. Avant, j’uti­li­sais un lan­gage plus di­rect, je ta­pais car­ré­ment du poing sur la table, au­jourd’hui j’ai trou­vé ce truc pour que le joueur se sou­vienne de ce mo­ment jus­qu’à la fin de ses jours. » Ses mises en scène sont tou­jours ré­flé­chies et adap­tées à la per­son­na­li­té de ses joueurs : « Trai­ter tous les gars de la même ma­nière, ça ne marche pas, ra­con­tait le troi­sième- ligne James Has­kell ( 34 ans, 77 sél.) l’hi­ver der­nier quand, tout juste opé­ré d’un pied, il es­pé­rait en­core re­jouer au rug­by et avec l’An­gle­terre. Nous avons tous des be­soins émo­tion­nels dif­fé­rents et Ed­die com­prend ça. Avec lui, pour la pre­mière fois de ma car­rière, j’ai ren­con­tré un en­traî­neur qui sa­vait com­ment par­ler aux joueurs et com­ment en ti­rer le meilleur. »

Car juste avant de leur par­ler ki­los, pré­pa­ra­tion phy­sique dé­men­tielle ou sa­cri­fices, Ed­die Jones offre du rêve à ses joueurs, tou­jours. Pas quelque chose

d’im­pos­sible mais quelque chose de plus grand qu’eux. Avec les Ja­po­nais, il avait de­man­dé, cash, dès la pre­mière réunion : « Vous n’en avez pas marre d’être bous­cu­lés ? Vous n’en avez pas marre de perdre ? »

Et dès le ti­rage au sort de la Coupe du monde 2015, qui avait pla­cé les Brave Blos­soms dans la poule de l’Afrique du Sud, il avait col­lé le pro­gramme sous les yeux éba­his des joueurs, la date du 19sep­tembre 2015 en­tou­rée en rouge : « Nous al­lons ga­gner ce match- là, nous al­lons battre les doubles cham­pions du monde. »

Même pro­cé­dé avec les An­glais. Tous les joueurs pré­sents lors de la pre­mière ren­contre se sou­viennent de son dis­cours, de com­ment il leur a dit qu’ils pou­vaient faire par­tie de la meilleure équipe du monde, celle qui al­lait tout faire pour rem­por­ter le titre en 2019. Pour ajou­ter en­core au rêve, il leur a aus­si sug­gé­ré l’idée de per­fec­tion: « Nous avons par­lé de Na­dia Co­ma­ne­ci ( gym­naste rou­maine mul­ti­mé­daillée aux JO de Mon­tréal en 1976), ra­con­tait- il sa­me­di soir, après la vic­toire sur les All

Blacks ( 19- 7). Per­sonne ne pense qu’on peut jouer un match par­fait au rug­by ? Eh bien per­sonne ne pen­sait non plus qu’on pou­vait ne to­ta­li­ser que des 10 en gym­nas­tique. Pour­quoi ne pas avoir l’am­bi­tion de dis­pu­ter le match par­fait? Je leur ai dit d’ima­gi­ner une ren­contre où l’An­gle­terre, pen­dant quatre- vingts mi­nutes, se­rait en to­tal contrôle. N’est- ce pas un rêve for­mi­dable ? »

Quand ils quittent la pièce, ce jour- là, les joueurs an­glais sont sub­ju­gués: « J’ai juste pen­sé : “Je veux jouer pour ce type” » , ra

conte Ben Youngs.

À par­tir de là, avec Ed­die Jones, les choses sé­rieuses com­mencent. « C’est une per­sonne com­plexe, dit Has­kell. Il est cha­leu­reux et hu­main mais il ne to­lère pas que l’on ne soit pas to­ta­le­ment en­ga­gé dans notre ob­jec­tif. » L’exi­gence ab­so­lue du coach aus­tra­lien trouve ses ra­cines dans son en­fance de ga­min à moi­tié ja­po­nais, dans l’Aus­tra­lie d’après- guerre. Une en­fance où il a dû s’en­dur­cir pour trou­ver sa place, tra­vailler beau­coup, prou­ver tou­jours. « Il ne veut pas de joueurs fonc­tion­naires mais des joueurs res­pon­sables et proac­tifs, a écrit Has­kell dans sa chro­nique pour le Dai­ly Mail cette se­maine. La pre­mière fois qu’il nous a par­lé, il a dit qu’il en voyait seule­ment deux dans la pièce… On était qua­rante! »

Ed­die Jones, pen­dant long­temps, a été prêt à tout pour que ses joueurs et aus­si les en­traî­neurs qui l’en­tourent se re­mettent en ques­tion et pro­gressent. L’an­cien in­ter­na­tio­nal Glenn El­la ( 60ans, 4 sél.), un de ses amis d’en­fance qui a tra­vaillé avec

lui en Aus­tra­lie, ra­con­tait dans The Te­le­graph, en 2016, ses débuts de res­pon­sable d’équipe : « Nos ca­fés du ma­tin étaient de­ve­nus des le­çons tac­tiques, les sa­chets de sucre re­pré­sen­taient des joueurs. Je lui di­sais : “Tu ne peux pas t ’ a r r ê t e r u n e s e - co nde ?” Mais i l ne pou­vait pas. À par­tir du mo­ment où il a eu l’au­to­ri­té, Ed­die a ren­du les gens fous. » En­traî­neur de la mê­lée dans le staff du Ja­pon, Marc Dal Ma­so abonde : « Ed­die Jones adore le conflit. Il le crée. Tous les ma­tins, il est dif­fé­rent. Il se couche, il est content ; il se lève, il est en co­lère. C’est une stra­té­gie de sa part: at­ta­quer même quand ça va bien. »

Un temps dans le staff de l’An­gle­terre, pour s’oc­cu­per des ar­rières, Ro­ry Teague ( qui est en­suite al­lé en­traî­ner Bor­deaux) a un jour ra­con­té à Fa­bien Gal­thié que Jones lui de­man­dait de tou­jours ar­ri­ver avec un exer­cice dif­fé­rent de ce­lui de la veille et de se cou­cher avec un bloc- notes et un sty­lo près de lui « pour no­ter les idées qui pou­vaient jaillir en pleine nuit. » Le sé­lec­tion­neur an­glais aime ti­rer sur la corde, et le ca­pi­taine des Brave Blos­soms, Mi­chael Leitch ( 31 ans, 68 sél.), ex­pli­quait il y a deux ans: « Après la Coupe du monde 2015, plu­sieurs joueurs – moi com­pris – ont fait un burn- out. La pé­riode de pré­pa­ra­tion nous avait épui­sés. Pen­dant quatre ans, on n’avait que cet ob­jec­tif et un sé­lec­tion­neur, Ed­die Jones, qui ne nous lais­sait ja­mais tran­quilles. Il est d’une exi­gence folle et, du pre­mier au der­nier match qu’il a di­ri­gé, il lui fal­lait des gars à 100 %. Dès que tu ra­tais quelque chose, ou que tu étais en re­tard, il te tom­bait des­sus comme la foudre. Tout était sous contrôle, même ce qu’on man­geait : des lé­gumes bouillis, ja­mais la moindre

trace de gras. » Un jour, pour des lan­cers ra­tés à l’en­traî­ne­ment, le ta­lon­neur nu­mé­ro2 Ta­ke­shi Ki­zu ( 31ans, 44 sél.) s’était re­trou­vé, quelques heures plus tard, un billet de Shin­kan­sen ( le TGV ja­po­nais) en main pour ren­trer chez lui. « Fi­na­le­ment, il

n’était pas par­ti, confie Leitch. Au fond, je pense qu’Ed­die n’avait pas d’autre so­lu­tion pour nous sor­tir de nos mau­vaises ha­bi­tudes et on n’ou­blie­ra ja­mais ce qu’il a fait pour nous. »

On ne sait pas si les joueurs an­glais ont vé­cu ce genre de frayeur de­puis quatre ans qu’ils trans­pirent sous les ordres de Jones mais, même si plu­sieurs per­sonnes ont quit­té le staff du quinze de la Rose au cours de son man­dat, il semble que l’Aus­tra­lien ait évo­lué. Quand on lui parle des dé­parts de Teague, de Paul Gus­tard ( en­traî­neur de la dé­fense), de Dean Ben­ton ( le pré­pa­ra­teur phy­sique), Jones ré­pond : « Il peut ar­ri­ver qu’on re­crute les mau­vaises per­sonnes. En­suite, l’en­vi­ron­ne­ment cultu­rel dans le­quel on évo­lue ne convient pas à tout le monde. Étant don­né les plan­nings, toutes les exi­gences, cer­tains ne se plaisent pas. »

Sur ses ma­nières par­fois bru­tales, il re

connaît : « J’ai pu être ex­trê­me­ment in­to­lé­rant avec les per­sonnes qui n’avaient pas le même dé­sir de ga­gner que moi. Un jour, la psy­cho­logue de l’équipe du Ja­pon, une des seules femmes du groupe, a eu le cou­rage de me dire : “Tu es trop grin­cheux, tu dois chan­ger.” Ce­la m’a ai­dé à faire ce pas. »

Dans son évo­lu­tion, il men­tionne aus­si sou­vent Chel­sea, sa fille qui a au­jourd’hui 25ans. « Il y a en­core quelques an­nées, j’es­ti­mais qu’il fal­lait qu’elle se dé­ve­loppe

comme moi, a- t- il confié il y a quelques mois dans un

pod­cast de The Times. Si elle ne fais a i t p a s c o m m e moi, je me re­trou­vais face à un pro­blème sans pou­voir le gé­rer. C’est pro­ba­ble­ment la meilleure ex­pé­rience de coa­ching que j’ai eue ! Les jeunes pa­raissent avoir une vie plus simple que nous mais elle est bien plus com­plexe. Ils s’in­quiètent de ce qui se passe sur les ré­seaux so­ciaux, de qui les aime et qui ne les aime pas. Il y a cette ba­taille constante et en tant que coach, je dois en te­nir compte. Mais ce­la n’em­pêche pas que je puisse me te­nir à des va­leurs non né­go­ciables pour qu’on soit une équipe qui gagne. »

Ces der­nières an­nées, Ed­die Jones a mo­di­fié sa fa­çon de faire pas­ser ses mes­sages aux joueurs réa­li­sant com­bien un seul mot, ou alors la ma­nière de le dire,

pou­vait faire des ra­vages: « Si un en­traî­neur dit à un joueur : “Tu dois être cou­ra­geux”, ce­la si­gni­fie en réa­li­té que le joueur n’est pas cou­ra­geux et c’est un mes­sage très né­ga­tif. On a eu beau­coup de dis­cus­sions avec mon staff pour trou­ver une fa­çon po­si­tive de trans­mettre

ce s mess a g e s . » I l a aus­si ac­cep­té quelque chose qu’il n’au­rait ja­mais ima­gi­né il y a en­core quatre ans: don­ner des jours de re­pos à son staff pen­dant la pré­pa­ra­tion : « Fi­na­le­ment, c’est bien, sou­rit- il. Les gens en ont be­soin. On a aus­si plus de mo­ments ac­cor­dés aux joueurs avec

leur fa­mille. » Il de­mande en re­tour que ces der­niers main­tiennent leur ni­veau d’exi­gence, pour eux et pour l’équipe, en étant res­pon­sables : « À cha­cun de ju­ger, dit- il. Quand on a trop de règles, on passe son temps à les faire res­pec­ter et on ou­blie l’es­sen­tiel: la re­la­tion entre les hommes. »

Une chose, pour­tant, n’a pas chan­gé chez le sé­lec­tion­neur an­glais : cette ma­nière de tou­jours désar­çon­ner ses troupes. Très sou­vent, il pla­ni­fie des séances d’en­traî­ne­ment et des réunions et ne s’y pré­sente pas. « C’est quand on est dé­rou­té qu’on ap­prend le mieux » , as­sure- t- il, lui qui ne cesse de fus­ti­ger le tra­vers prin­ci­pal, se­lon lui, du sport mo­derne. « De­puis la high school jus­qu’à l’équipe pro, en pas­sant par les aca­dé­mies, tout est pré­pa­ré pour les spor­tifs et ils sont ra­re­ment confron­tés à des ex­pé­riences dé­sta­bi­li­santes. J’ai dé­ci­dé de les créer pour eux. » Par­ti­san de la prise de pa­role, il aime la contra­dic

tion, les pro­po­si­tions un peu folles. « On doit en­cou­ra­ger les joueurs, les pousser dans leurs points forts et en­cou­ra­ger la pen­sée libre dans le cadre pré­dé­fi­ni. C’est d’ailleurs la dif­fi­cul­té, avoir un cadre et en­cou­ra­ger la li­ber­té. »

On pour­rait ima­gi­ner Ed­die Jones, lui qui a une ré­pu­ta­tion de wor­ka­ho­lic ( « bour­reau de tra­vail » ) et qui se lève tous les jours à cinq heures du ma­tin pour, après des exer­cices de res­pi­ra­tion, pla­ni­fier sa jour­née, re­tour­ner chez lui le soir, à la fin de la jour­née, un bloc- notes à la main pour no­ter les idées qui sur­gi­raient, à table ou dans son lit. « Vous ne

me croi­rez pas, ri­gole- t- il. Je ne parle ja­mais de rug­by avec ma femme, et chez moi, il n’y a au­cun ob­jet qui évoque le rug­by. Je ne garde rien et si vous ve­niez chez moi, vous ne pour­riez pas de­vi­ner que je suis en­traî­neur de rug­by. » Dur à ava­ler, en ef­fet. É

“Pour­quoi ne pas avoir l’am­bi­tion de dis­pu­ter le match par­fait ? J’ai dit ( aux joueurs) d’ima­gi­ner une ren­contre où l’An­gle­terre, pen­dant quatre- vingts mi­nutes, se­rait en to­tal contrôle ED­DIE JONES “Vous ne me croi­rez pas. Je ne parle ja­mais de rug­by avec ma femme, et chez moi, il n’y a au­cun ob­jet qui évoque le rug­by ED­DIE JONES

FI­NALE FI­NALE

Ed­die Jones – ici lors du match An­gle­terre - États- Unis ( 45– 7) – n’a plus que l’obs­tacle sud- afri­cain à fran­chir pour ob­te­nir son pre­mier titre mon­dial.

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