IR­RES­PI­RABLE

Open d’Aus­tra­lie

L'Equipe - - LA UNE - DA­VID LORIOT ( avec Q. M. et S. D.)

Alors que le pays est ra­va­gé par des in­cen­dies sans pré­cé­dent, les qua­li­fi­ca­tions de l’Open d’Aus­tra­lie ont com­men­cé hier dans une at­mo­sphère vi­ciée par les fu­mées. Un cal­vaire pour les joueurs.

MEL­BOURNE ( AUS) – Les or­ga­ni­sa­teurs de l’Open d’Aus­tra­lie ont peut- être cru que tout était plus beau dans la brume. Que l’on pou­vait je­ter un voile pu­dique sur les condi­tions cli­ma­tiques, se ca­cher der­rière un nuage de fu­mée pour faire pri­mer la rai­son fi­nan­cière sur l’in­té­gri­té phy­sique des joueurs.

Dans la fou­lée d’un dé­but d’an­née réus­si der­rière une ATP Cup bien ci­se­lée, Craig Ti­ley, le di­rec­teur du tour­noi et de Tennis Aus­tra­lia, avait beau ju­rer, la main sur le coeur, que la prio­ri­té des prio­ri­tés se­rait tou­jours « le bien- être et la san­té des joueurs » , on se de­mande bien pour­quoi hier, dans Mel­bourne Park, des joueurs de tennis fai­saient l’es­suie- glace sur les courts, alors que la ville avait de­man­dé à ses ha­bi­tants de res­ter confi­nés chez eux!

Les in­cen­dies qui ra­vagent l’Aus­tra­lie de­puis la mi- no­vembre ont dé­jà dé­truit plus de 10 mil­lions d’hec­tares et cau­sé la perte de plus d’un mil­liard d’ani­maux. Et ce triste constat n’a pas fi­ni de souf­fler sa nau­séa­bonde fu­mée sur tout le pays.

Mel­bourne s’est ain­si ré­veillé hier les toits en­se­ve­lis sous un brouillard épais et une odeur désa­gréable rap­pe­lant par in­ter­mit­tence le ca­ou­tchouc brû­lé. En quelques pas, ça pi­quait les yeux, ça grat­tait la gorge, ça ir­ri­tait le nez.

Les qua­li­fiés ne sont pour­tant pas des bêtes

Très vite, la ville a lan­cé l’alerte. Tan­dis que l’in­dice de la qua­li­té de l’air flir­tait avec le dan­ge­reux dès 7 h 30, les au­to­ri­tés municipale­s conseillai­ent d’évi­ter les sorties. Les pis­cines ex­té­rieures étaient fer­mées, les plages in­ter­dites, les courses hip­piques an­nu­lées. On don­nait même jour­née libre aux ou­vriers de chan­tier et on re­com­man­dait de ne pas sor­tir les ani­maux do­mes­tiques, même pour leurs pe­tits be­soins.

Pour­tant, à quinze mi­nutes à pied du centre- ville, à 11 heures du ma­tin, avec une heure de re­tard sur le plan­ning, on ta­pait dé­jà dans la balle ! On n’avait pour­tant pas chas­sé le brouillard avec un éven­tail, on n’y res­pi­rait pas mieux, mais les ex­perts scien­ti­fiques du tour­noi et le bu­reau mé­téo­ro­lo­gique avaient don­né qui­tus aux or­ga­ni­sa­teurs, les­quels, so­li­de­ment re­tran­chés der­rière ces avis, dé­cla­raient donc ou­vertes les qua­li­fi­ca­tions de l’Open d’Aus­tra­lie.

Il y avait là quelque chose d’as­sez étrange, presque in­dé­cent, à voir les ani­maux can­ton­nés à la mai­son tan­dis que les qua­li­fiés de Mel­bourne, qui ne sont pour­tant pas des bêtes, res­pi­raient à pleins pou­mons un air mau­vais qui al­lait os­cil­ler toute la jour­née entre le très mal­sain et le dan­ge­reux, se­lon les dif­fé­rents sites de me­sure de la qua­li­té de l’air. Sur le bleu des courts, ils avaient l’air de sa­cri­fiés. Par­tout des duels, des bouches grandes ou­vertes, des res­pi­ra­tions ha­le­tantes, des suf­fo­ca­tions. Et dans le ciel, un air dont l’in­dice de pol­lu­tion, sur cer­tains sites de me­sure, at­tei­gnit au plus haut, à 20h10 ( heure lo­cale), le re­cord de 385 quand ce­lui à Pa­ris au même mo­ment était à… 25, soit quinze fois moins pol­lué!

À l’ar­rière- plan, les tours du centre- ville de Mel­bourne avaient dis­pa­ru, comme en­fu­mées, étê­tées. Sor­tie dès le pre­mier tour, la jeune Fran­çaise Diane Par­ry avouait : « On res­sent que l’air est très mau­vais, même si je pen­sais que ça al­lait plus nous gê­ner que ça. J’ai été quand même un peu sur­prise qu’ils nous aient lan­cées aus­si tôt. »

Tout au long de l a j our­née, dans un air vi­cié et sans grande brise pour l’amé­lio­rer, la co­lère al­lait gron­der et fi­nir par dé­chi­rer le voile quand la Slo­vène Da­li­la Ja­ku­po­vic ( 180e mon­diale), ter­ras­sée par une vio­lente quinte de

toux et in­ca­pable de res­pi­rer nor­ma­le­ment, aban­don­nait à un set à zé­ro en sa fa­veur et pos­si­bi­li­té de re­ve­nir à 6- 6 dans la deuxième manche. « Ça n’al­lait pas du tout. Je n’avais en­core ja­mais res­sen­ti ça, j’ai eu très peur. Peur de m’ef­fon­drer » , confes­sait- elle à sa sor­tie du court.

Sur les ré­seaux so­ciaux, l’in­com­pré­hen­sion de­ve­nait gé­né­rale. « Dire à tout le monde de res­ter chez soi et te­nir le pro­gramme. Très bien joué! » , iro­ni­sait le Belge Steve Dar­cis. « Quand on trouve des mé­de­cins qui af­firment que jouer par 45° C n’est pas dan­ge­reux à l’Aus­tra­lian Open et des juges ar­bitres qui af­firment que l’herbe mouillée n’est pas glis­sante à Wim­ble­don, on doit bien pou­voir trou­ver un ex­pert qui cer­ti­fie que la qua­li­té de l’air est suf­fi­sante, non? » , in­ter­ro­geait per­ti­nem­ment le Fran­çais Gilles Si­mon. Au terme de son en­traî­ne­ment, Kristina Mladenovic ra­con­tait : « J’ai fait vingt mi­nutes d’échauf­fe­ment de­hors avec Svi­to­li­na et en­suite, on a joué un match en in­door sur le Mar­ga­ret Court. Lors de l’échauf­fe­ment, on sen­tait que ça brû­lait au ni­veau res­pi­ra­toire, c’était plus dur pour res­pi­rer. Sous le toit, c’était nor­mal. De­hors, c’est vrai­ment dif­fé­rent. » Non loin de là, à Kooyong, dans la ban­lieue de Mel­bourne, Ma­ria Sha­ra­po­va in­ter­rom­pait même son match ex­hi­bi­tion face à Lau­ra Sie­ge­mund.

Dans l’at­tente d’une pluie pro­vi­den­tielle

Pen­dant ce temps- là, sur le court n° 11, des sup­por­ters co­lom­biens et quelques fans de tennis mas­qués en­cou­ra­geaient en chan­sons Ma­ria Ca­mi­lia Osa­rio Ser­ra­no, op­po­sée à la Serbe Na­ta­li­ja Kos­tic. Deux joueuses qui s’épou­mo­naient jus­qu’à re­cou­rir en même temps à l’in­ha­la­teur, sur un chan­ge­ment de cô­té.

Éli­mi­née, Océane Do­din consi­dé­rait, elle, que la cha­leur l’avait bien plus fait souf­frir que la qua­li­té de l’air mais, à la ques­tion de sa­voir si les joueurs et joueuses ne met­taient pas un peu leur san­té en pé­ril en jouant dans ces condi­tions, elle ad­met­tait : « Si, cer­tai­ne­ment, mais on n’a pas le choix, on suit ce qu’on nous dit. » Entre la cha­leur, la fa­tigue, les crampes et l’air qu’elle a res­pi­ré, dif­fi­cile aus­si de faire le tri dans ce qui a fi­ni par es­so­rer la Chi­noise Xiao­di You, qui sor­tait du ter­rain le vi­sage cra­moi­si, in­ca­pable de por­ter son sac!

Ce qui est sûr, c’est que Tennis Aus­tra­lia est dé­sor­mais dans ses pe­tits sou­liers. L’an­nu­la­tion pure et simple du tour­noi pa­raît peu pro­bable, même si, se­lon la presse lo­cale, les dé­gâts fi­nan­ciers se­raient cou­verts par une as­su­rance es­ti­mée à neuf chiffres, soit à mi­ni­ma 100 M$ aus­tra­liens ( 62 M€).

Mais après une pre­mière jour­née de qua­li­fi­ca­tions au bord de l’as­phyxie, les or­ga­ni­sa­teurs prient sur­tout pour qu’un vent sal­va­teur et une pluie pro­vi­den­tielle, an­non­cé e éparse au­jourd’ hui et de­main, viennent vite re­nou­ve­ler l’at­mo­sphère et chas­ser la po­lé­mique.

“Lors de l’échauf­fe­ment, , , on sen­tait que ça brû­lait au ni­veau res­pi­ra­toire KRISTINA MLADENOVIC

Hier, en rai­son du brouillard de pol­lu­tion, on dis­tin­guait à peine les gratte- ciels du centre- ville de­puis les courts de Mel­bourne Park.

Des spec­ta­teurs as­sez pru­dents ( pho­to de gauche) pour se mu­nir de masques ont as­sis­té hier à la pre­mière jour­née des qua­lifs fa­tale à la Fran­çaise Océane Do­din ( au centre), tan­dis que la Co­lom­bienne Ma­ria Ca­mi­la Oso­rio Ser­ra­no ( à droite), fi­na­le­ment vic­to­rieuse, re­cou­rait à l’in­ha­la­teur aux chan­ge­ments de cô­té.

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