L'Equipe

La hype du trading en France

L’art de gagner de l’argent sur la formation ou l’achat de joueurs et leur revente est devenu un concept à la mode du football français. Mais les nuages s’amoncellen­t.

- JEAN LE BAIL

Victoire de l’anglicisme et pudeur libérale, vous n’entendrez jamais un acteur du football français évoquer crûment le « commerce » ou le « négoce » de joueurs. La langue de Molière offre pourtant ces équivalent­s à l’expression « trading » qui fait florès dans l’Hexagone. Pas seulement l’expression : l’économie des clubs français est très dépendante de cette stratégie financière qui consiste à exposer de jeunes joueurs en devenir et à réaliser des « plusvalues » sur leurs transferts.

Le trading fait partie désormais du vocabulair­e des dirigeants de clubs de toutes tailles, le mot court les rapports des instances comme la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion) et a conquis les médias : cinq occurrence­s dans L’Équipe et France Football en 2015, plus de 60 en 2020. Problème : la crise sanitaire et le Brexit (depuis le 31 décembre 2020) qui devrait li

miter les transferts vers le Royaume-Uni fragilisen­t le marché des joueurs et le modèle en « ing » qui en dépend.

« Les clubs ont une telle base de coûts qu’ils sont dépendants de leur capacité à vendre massivemen­t des joueurs dans un marché qui sera largement revu à la baisse dans les saisons à venir » , avertit Jean-Marc Mickeler, le patron de la DNCG. Un héritage boursier de l’OL

Historique­ment, le « trading » apparaît d’abord à l’Olympique Lyonnais lors de l’entrée en Bourse de sa holding OL Groupe en 2007. Signe que le concept est désormais bien installé dans le paysage, au-delà même du football, l’ASVEL LyonVilleu­rbanne, le voisin et partenaire basket de l’OL, l’intègre à son tour, douze ans plus tard, à son credo économique.

Introduit en Bourse en janvier 2007, OL Groupe publie chaque année des rapports financiers qui permettent de retracer

Le 26 juillet 2017, Vadim Vasilyev, alors vice-président de Monaco, présentait cinq recrues du club de la Principaut­é : Terence Kongolo, Diego Benaglio, Soualiho Meïté, Youri Tielemans et Jordi Mboula

(de gauche à droite). Tous ont quitté l’ASM depuis.

comment a évolué le vocabulair­e associé à son activité sur le marché des transferts. En mars 2007, il est encore question de « cession de contrats de joueurs », mais dès septembre le mot « trading » apparaît pour la première fois, entre guillemets, dans l’expression « trading de joueurs ». Deux mois plus tard, en novembre 2007, la formule revient à l’identique mais débarrassé­e de ses guillemets. En octobre 2013, nouvelle évolution sémantique, « trading de joueurs » devient « trading joueurs » tout court ( « Forte hausse du trading joueurs compensant la non-participat­ion en Ligue des champions» ). Encore cinq ans (octobre 2018) et le rapport financier de l’OL se contente d’un seul mot : trading. « Les revenus de trading démontrent une nouvelle fois le savoir-faire de l’Academy (centre de formation). »

« La future salle de 12 000 places construite par l’OL doit permettre de passer un cap. Et on mise sur le “trading”, expose ainsi

Gaëtan Muller, son président délégué, dans L’Équipe du 8 août 2019, peu après l’entrée de l’OL au capital du club de Tony Parker (un peu plus de 20 % des parts). On a investi dans notre académie pour faire jouer des jeunes talents dans l’équipe première et en envoyer le plus possible en NBA, pour avoir un retour financier. » Soit le même objectif que les clubs de football. Remplacez simplement NBA par Premier League.

Les archéologu­es du football ne retrouvent pas trace du trading avant l’ère OL mais le mécanisme qu’il désigne n’est pas né avec lui. « Il me semble que le trading est une invention récente, conséquenc­e de l’arrivée dans le football d’acteurs ayant fait un MBA [ master of business administra­tion] ou prétendant l’avoir fait, sourit l’historien du football Paul Dietschy (Histoire du Football, Perrin, 2010). Mais la stratégie elle-même pouvait exister avant l’époque “moderne” dans les clubs les moins riches ou ayant fait

En 2015, deux présidents, Roland Romeyer (Saint-Étienne) dans L’Équipe et Vincent Labrune (OM, aujourd’hui président de la Ligue) dans France Football, emploient pour la première fois dans nos médias cette novlangue de l’industrie du football, absente à ce point ailleurs en Europe où le « trading » est moins indispensa­ble aux clubs (certains comme Benfica, Dortmund ou l’Ajax sont toutefois des experts en la matière). L’explicatio­n de Labrune, reconnu par ses pairs pour ses compétence­s en achat et revente avec profit, est particuliè­rement explicite. « Aujourd’hui, le trading de joueurs est une ressource fondamenta­le pour nous, détaillait-il. Depuis 2013, je me recentre sur l’achat d’éléments jeunes aux salaires bas. Il s’agit de rendre l’effectif liquide, c’est-à-dire vendable. »

« Trading » , « plus-value » , « effectif liquide » … sont autant de termes inspirés du sabir des négociateu­rs de produits financiers, les « traders ». « Dans la finance, le trading, c’est l’achat et la vente d’actifs, rappelle l’économiste du sport Luc Arrondel (L’Argent du Football, CEPREMAP, 2018).

Lorsque les joueurs sont envisagés comme des actifs, il n’est pas surprenant que le football emprunte au langage de la finance. La multipropr­iété de joueurs (TPO, third-party ownership, interdite par la FIFA en 2015) a illustré cette financiari­sation (voire titrisatio­n) du football, ce que prolonge la multipropr­iété de clubs (MCO, multi-club ownership) par d’autres biais. » Cette même année 2015, le mot trading jaillit pour la première fois de la plume d’un journalist­e de notre groupe dans un article consacré au bilan du mercato estival de Monaco. Normal : ce sont les fabuleuses plus-values de l’ASM, « le leader européen du “trading” de joueurs pour ce cru 2015 » , qui vont donner des idées à beaucoup d’autres.

Le mot et la pratique s’imposent en 2017, année du rachat du LOSC par Gérard Lopez, avec l’objectif assumé de faire du trading un moteur du remboursem­ent de la dette contractée pour acquérir le club - un « achat à effet de levier » ou « LBO » (leveraged buy-out), encore de la finance… Même stratégie qu’à l’OM époque Labrune : salaires moyens, gros transferts. 2018 est l’année du rachat de Bordeaux et du « non rachat » de l’AS Saint-Étienne par des fonds d’investisse­ments américains qui lorgnent les bénéfices potentiels du trading dans le deuxième pays exportateu­r de joueurs après le Brésil. « Quand tu vois qu’un joueur formé pour presque zéro euro est revendu 30M€ en deux ans… Le mercato est un vecteur intéressan­t pour les Américains car ils ont un retour sur investisse­ment rapide » , relève Bernard Caïazzo, président du conseil de surveillan­ce de l’ASSE et patron du syndicat Première Ligue, majoritair­e en L1, dans L’Équipe du 23 septembre

2020.

Aujourd’hui, tout le monde parle le trading couramment. Dans les colonnes de ce journal, le mot a encore été employé ces derniers mois par Jean-Pierre Caillot, le président du Stade de Reims et du collège de Ligue 1 à la LFP ; Marc Keller, le président et copropriét­aire du RC Strasbourg, ancien étudiant de l’Institut européen de commerce de la ville ; ou encore le directeur sportif du Stade Brestois, Grégory Lorenzi, dans L’Équipe du 27 juillet 2019 : « On n’est pas là pour faire du business, du trading comme on dit, même si on pense toujours à la revente quand on achète, plus ou moins consciemme­nt. » Plutôt plus que moins, en réalité, car le trading est devenu systémique en France.

« On met souvent en avant la “télé-dépendance” du football français, mais en réalité il s’agit d’une double dépendance, télé ET transferts, observe Christophe Lepetit, responsabl­e des études économique­s du Centre de droit et d’économie du sport de Limoges (CDES). Là où il s’agissait d’une activité de complément il y a quelques années, le trading est devenu une composante majeure du modèle, une obligation pour les

clubs. Il suffit de regarder la part croissante des transferts à leur bilan ces dix dernières années. »

Le « tout trading » a-t-il vécu ? Dès son intronisat­ion, le nouveau président de Lille, Olivier L étang, a tiré le rideau sur la politique des es prédécesse­urs, Gérar dL opez et Luis Campos. « On veut passer à un modèle plus mesuré et plus classique dans un club de football, a expliqué l’ancien président du Stade rennais, le 21 décembre dernier.

Quand vous devez absolument vous qualifier pour la Ligue des champions l’année suivante et qu’il faut absolument vendre pour 100 ou 150M€ de joueurs, c’est beaucoup de pression. »

Au point de pousser le football français à changer de modèle ? Henri Philippe, associé d’Accuracy, conseil financier d’entreprise (Créer de la valeur dans le football, Revue Banque, 2019), invite à ne pas se

tromper de débat : « Il ne faut surtout pas casser le trading qui traduit l’excellence française en matière de formation et s’attaquer au vrai sujet qui est celui de la rémunérati­on des joueurs, quitte à les faire entrer au capital des clubs en échange d’une baisse de leur salaire. » Une chose paraît sûre : le trading ne pourra plus, à lui seul, maintenir la tête du football français hors de l’eau. É

de la formation très tôt. » On pense à l’AJ Auxerre de Guy Roux, « l’éleveur de champions » (1974-2000 puis 2001-2005).

“Lorsque les joueurs sont envisagés comme des actifs, il n’est pas surprenant que le football emprunte au langage de la finance

“On met souvent en avant la « télé-dépendance » du football français, mais en réalité il s’agit d’une double dépendance, télé ET transferts

CHRISTOPHE LEPETIT, RESPONSABL­E DES ÉTUDES ÉCONOMIQUE­S DU CDES DE LIMOGES

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Rafael Leao (désormais joueur de l’AC Milan) et Nicolas Pépé (Arsenal) sont deux des symboles de la politique de trading opérée à Lille sous la présidence de Gérard Lopez.

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