L'Equipe

Série : Bien dans leurs gants (2/4) À la recherche du gant idéal

- VINCENT DULUC

Les gants de gardien sont une invention moins moderne que la légende ne semble l’établir. Mais les gardiens du monde entier ont longtemps bricolé. En France, ceux des années 1960-1970 hésitaient entre les gants de laine de Prisunic et les gants des ouvriers de Peugeot à Montbéliar­d.

Il y a deux manières, au fond, de chercher le basculemen­t de l’histoire : traquer la première photo d’un gardien avec des gants, et la dernière d’un autre jouant avec les mains nues. Au plus haut niveau, la dernière trace visible d’un gardien à mains nues remonte au Portugais Ricardo durant l’Euro 2004, pendant la séance de tirs au but du quart de finale face à l’Angleterre (2-2, 6-5 aux t.a.b.). La vérité est qu’il ne l’avait pas fait pendant le match, mais après avoir concédé cinq tirs au but, il avait jeté les siens, puis arrêté sur sa gauche le tir de Darius Vassell, et inscrit lui-même le tir au but décisif, dans la foulée.

Dans le Championna­t de France, l’affaire est claire : Bernard Lama est le gardien qui a joué le plus tard sans gants, à Lille et encore à Metz, jusqu’en 1990, au moins par temps sec. En Coupe du monde, les deux derniers exemples notables restent le Néerlandai­s Jan Jongbloed, en finale de l’édition 1974 en RFA, et l’Écossais Alan Rough, quatre ans plus tard, en Argentine. S’agissant des gants originels, la question est plus difficile à trancher. Sepp Maier se présente comme l’inventeur des gants modernes ( voir L’Équipe d’hier), et on peut lui reconnaîtr­e cette paternité, notamment par son travail auprès des équipement­iers. Plus au sud, l’Argentin Amadeo Carrizo, gardien de River Plate de 1945 à 1968, est présenté comme le premier à avoir joué régulièrem­ent avec des gants. Mais les pionniers, évidemment, sont plus nombreux et plus divers. En Angleterre, les historiens du jeu ont retrouvé la trace du premier fabricant, William Sykes, qui associait du caoutchouc indien et du cuir dès 1885. Un Écossais, Archie Pinnell, jouait avec des gants au milieu des années 1890, avec Chorley. Mais c’est bien la saga des gants, jusqu’à la normalisat­ion de l’objet à la fin du XXe siècle, qui offre l’histoire la plus passionnan­te, et parfois la plus rocamboles­que.

Du chewing-gum dans les paumes, de la glue, des gants de cuir utilisés pour conduire les voitures de sport

Longtemps, les gardiens n’avaient que deux raisons de porter des gants : parce qu’ils avaient froid, ou alors parce que le ballon était glissant, les jours de pluie. La recherche a été parallèle et permanente, l’informatio­n circulant lentement. Bill Mercer, avec Huddersfie­ld, dans les années 1920, portait des bandages qui lui laissaient les doigts libres. Au même moment, en France, le gardien internatio­nal du Red Star, Pierre Chayriguès, mettait des gants de peau pour résister à la bise. Les gants de laine auront été le choix préféré de la plupart des gardiens, longtemps, mais quand George Swindin (Arsenal) les gardait par beau temps en finale de Cup, en 1950 et 1952, les autres se fichaient de lui.

Tous, ils cherchaien­t, bricolaien­t, expériment­aient. L’internatio­nal gallois Jack Kelsey avait essayé le chewing-gum dans les paumes pour mieux contrôler le ballon, et le Suédois Bengt Nyholm mettait de la glue. Longtemps, les gardiens ont acheté leurs gants eux-mêmes au magasin du coin de la rue, ou presque. L’idée que les gardiens anglais ont joué longtemps à mains nues est vraie, mais pas les jours de mauvais temps, et dans ce Championna­t où il ne fait pas toujours beau, cela leur a laissé du temps pour explorer, essayer, avec, dans les années 1960, un certain intérêt pour les gants de cuir utilisés dans le pays par les élégants pour conduire les voitures de sport, avec un bouton pression au poignet.

Il est difficile de savoir ce que sont devenus les gants avec lesquels Gordon Banks est devenu champion du monde, en 1966. Madame s’en est peut-être servi pour aller faire les courses, ou alors pour jardiner. Ainsi passait la vie des gardiens, chacun d’entre eux faisant ses expérience­s en tes

tant les gants du marché ; avec un peu de chance, les clubs les remboursai­t sur facture. Banks, en 1966, avait acheté les siens pour quelques shillings au magasin Army & Navy, à Londres, et préférait jouer avec. « Je boxe plus les ballons quand il pleut, et

sans gants, c’est trop dangereux » , expliquait-il. Quatre ans après, en 1970, au Mexique, il portait pour la première fois des gants faits spécifique­ment pour les gardiens, en coton, avec des picots hérités des raquettes de tennis de table. C’est peu après qu’a commencé la commercial­isation de l’objet, en Angleterre : Peter Bonetti, à Chelsea, avait des gants personnali­sés jaune et bleu avec un « B » majuscule sur le revers. Les pubs fleurissai­ent dans les magazines de foot, et le gardien d’Aston Villa, John Burridge, tenta même d’inonder le marché anglais de gants «Adidas Curkovic» dont il avait récupéré une paire auprès d’un gardien allemand dans un tournoi en Espagne, à l’été 1976.

L’ancien gardien de Saint-Étienne Ivan Curkovic se souvient très bien de l’histoire de ce modèle. Mais il en rappelle d’abord le cadre : « Quand je jouais au Partizan Belgrade, j’avais réussi, lors d’un déplacemen­t à Moscou, à acheter les gants de Lev Yachine

(seul gardien à avoir remporté le Ballon

d’Or France Football, en 1963) dans un grand supermarch­é près de la place Rouge. C’était au début des années 1960. Ils étaient très simples, avec du caoutchouc sur les doigts et la paume, mais ils m’avaient beaucoup aidé. Ensuite, comme il vous l’a expliqué, sont apparus les gants de Sepp Maier. On s’entendait bien. Il m’avait envoyé ses gants, et moi, je lui avais envoyé mon maillot bleu ciel.»

La question évoquée dans un congrès médico-sportif en 1960

«Curko»adoncjouéa­veclesgant­sdugardien allemand, jusqu’à ce qu’il signe un contrat avec François Remetter, l’ancien gardien internatio­nal (26 sélections de 1953 à 1959), alors directeur régional d’Adidas, aujourd’hui âgé de 92 ans. «Je lui ai dit : “Écoute, François, ce n’est pas possible, il nous faut absolument des gants, nous aussi.” Je lui ai montré les gants de Sepp Maier, et c’est comme ça qu’on a conçu mon modèle. Cela a très bien marché, on en a vendu plu

sieurs milliers. » Jusqu’en Angleterre, donc. Là-bas, le gardien de Liverpool Ray Clemence, dans les années 1970, a été le premier à assortir ses gants au maillot : verts avec son légendaire maillot vert, noirs quand il jouait en jaune.

Et en France ? On retrouve la trace étonnante, dans L’Équipe du 13 septembre 1960, d’un compte-rendu d’un congrès médico-sportif à Évian par Jean-Philippe Réthacker, qui sera le pape du jeu dans ces colonnes jusqu’au milieu des années 1990. Il s’intéresse alors à deux débats, l’un sur les mains du gardien de but, par le Dr Souquet, l’autre sur les problèmes visuels posés par les matches en nocturne, par le Pr Perdriel. Ce dernier aspect était tellement nouveau, et à la mode, que Gabriel Hanot, l’homme qui a impulsé l’idée d’une Coupe d’Europe, défendait l’idée d’un championna­t en diurne et d’un Championna­t en nocturne, et que les médecins souhaitaie­nt soumettre les gardiens à un examen de leur vision nocturne. Autres temps, autres éclairages. Réthacker écrit alors, sur les mains des gardiens : «Pour éviter les fractures du scaphoïde, le Dr Souquet propose le port, par le gardien, d’une sorte de gant en matière plastique, gant qui serait renforcé à la base de la paume par une couche de caoutchouc mousse et sur la face externe du poignet par une espèce d’attelle souple.»

En France, les gardiens font comme les autres : ils bricolent, essaient un peu tout. Au début des années 1970, le gardien de Sochaux Eugène Battmann, qui connaissai­t la vraie vie et ses ressources (il était devenu pro à 29 ans et était ferronnier d’art), fournissai­t certains de ses confrères de la Division 1 en gants d’ouvrier spécialisé de l’usine Peugeot, à Montbéliar­d. Il fallait avoir de l’imaginatio­n, de fait, pour sortir du postulat de base ; les mains nues par très beau temps, et, sinon, des gants de laine, qu’Yves Chauveau, le gardien de l’OL, allait acheter comme tout le monde à Prisunic.

Georges Carnus, l’ancien gardien de l’AS Saint-Étienne et de l’équipe de France (36sélectio­ns de 1963 à 1973), raconte la

quête : «Partout où on allait, on cherchait un magasin de sport, on demandait s’ils avaient des gants de gardien, et on essayait les moins mauvais. Quand on se retrouvait en équipe de France avec les autres gardiens,

c’était toujours la même question : “Qu’est-ce que tu mets, comme gants ?” On cherchait tous la perle rare.»

Un temps, Carnus avait trouvé la solution dans la boutique «Au petit matelot», avenue de la Grande-Armée, à Paris, des gants de marin anglais, en laine avec des picots de cuir sur la paume et les doigts. Une fois trouvé le filon, il en envoyait à ses amis gardiens, notamment à Marcel Aubour. Les gants étaient devenus nécessaire­s avec la multiplica­tion des matches en nocturne, la rosée rendant le ballon glissant. Parfois, les gardiens mettaient même des gants de soie sous les gants de laine. «Cela ne faisait pas tout, rappelle Carnus. Vous pouvez mettre les gants que vous voulez, si vous avez les mains trouées… On recherchai­t tous quelque chose de spécial, surtout face aux ballons blancs, plastifiés, qui fusaient sur les pelouses humides. À Adidas, François Remetter m’en donnait parfois à tester et je lui disais ce que j’en pensais.»

Une autre époque, mais les gants modernes n’ont pas fait cesser le bricolage. Des gardiens de Ligue 1, au début des années 2000, avaient essayé de la moutarde au fond des gants pour se réchauffer les doigts. Et pour ne pas avoir à en changer à la mi-temps des matches sous la pluie, Guillaume Warmuz, le gardien de Lens, passait, lui, dix minutes avec son sèchecheve­ux.

De même, un jour qu’il s’était blessé à un doigt, en 2006, Iker Casillas avait demandé en urgence un gant à quatre doigts pour pouvoir lier l’index et le majeur. En finale de la Cup 2013 face à Manchester City, le gardien omanais de Wigan Ali Al-Habsi avait même fait préparer une paire spéciale tirs au but, avec trois doigts seulement, pour offrir deux mains palmées et agrandir sa surface, mais il était remplaçant, ce jour-là, et Watson avait offert la victoire à Wigan (1-0) dans le temps additionne­l. Les gardiens bricoleurs ont encore de belles années devant eux.

“Vous pouvez mettre les gants que vous voulez, si vous avez les mains trouées ...

GEORGES CARNUS, ANCIEN GARDIEN DE L’ÉQUIPE DE FRANCE

 ??  ?? Champion du monde en 1966, le gardien anglais Gordon Banks avait acheté ses gants pour quelques shillings au magasin Army & Navy à Londres.
Champion du monde en 1966, le gardien anglais Gordon Banks avait acheté ses gants pour quelques shillings au magasin Army & Navy à Londres.
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 ??  ?? Le gardien Georges Carnus, ici en 1969, a un temps utilisé des gants de marin anglais en laine avec des picots de cuir.
Le gardien Georges Carnus, ici en 1969, a un temps utilisé des gants de marin anglais en laine avec des picots de cuir.
 ??  ?? Ivan Curkovic discute, en 1974, avec les gardiens de l’équipe de France Jean-Paul Bertrand-Demanes, René Charrier, Dominique Dropsy et Dominique Baratelli (photo de gauche). Durant sa carrière, Bernard Lama (photo ci-dessous) a joué à mains nues, comme ici en 1989.
Ivan Curkovic discute, en 1974, avec les gardiens de l’équipe de France Jean-Paul Bertrand-Demanes, René Charrier, Dominique Dropsy et Dominique Baratelli (photo de gauche). Durant sa carrière, Bernard Lama (photo ci-dessous) a joué à mains nues, comme ici en 1989.

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