L'Equipe

Burton contre vents et marées

Largement oublié des pronostiqu­eurs, le Malouin a démontré une résilience et un sens de l’attaque étonnants qui ont fini par en faire un vainqueur potentiel.

- STÉFAN L’HERMITTE

SAINT-MALO (ILLE-ET-VILAINE) – Et puis un jour, vers fin décembre, près de l’île Macquarie, dans le Pacifique, Servane, Arthur et Nelson ont reçu ce SMS qui disait non : « Mes couilles. » Il était 21h59. Il ne remonterai­t pas une quatrième fois au mât. Les petits mots en retour de son amoureuse, de son boat cap’tain, de son frangin n’infléchira­ient rien, marre des expérience­s incertaine­s : « Je ne suis pas un cobaye » . Il cinglait vers l’abandon, dans l’impossibil­ité de fixer sa grand’voile. « On verra ça àAuckland.»

Mais bien sûr, Loulou a remis son bateau sous pilote à l’abri relatif des falaises en espérant qu’il ne le relâcherai­t pas, s’est recoltiné vingt minutes d’ascension, balloté, ecchymosé, contusionn­é, a rebricolé, pognes frigorifié­es, dans le trou sidéral de l’inconnu puisque si haut, à trente mètres, le wifi ne relie plus à la terre. Il a espéré que cette fois une otarie n’entreprend­rait pas de grimper sur son foil, que cette fois la réparation, modélisée et testée au hangar à Saint-Malo, expliquée et améliorée par un échange de crobars, tiendrait enfin…

« Il avait 980 milles de retard, c’est ouf…» Servane Escoffier (1) est l’associée de Louis Burton, dans la vie et dans le boulot. Elle lui ressemble. C’est un phare qui ne cesse de tourner, qui met de la lumière partout. Des fois, ça ne suffit pas pour avoir chaud. Les locaux de BER ac in g–B pour Burton, E pour Escoffier– sont censés être réchauffés par une fausse bouée cardinale qui fait poêle. Mais l’espace est géant, pas calfeutré. En bas les bateaux, en haut les bureaux. De vieilles voiles font des rideaux, un billard américain table à pizza. Servane virevolte dans une jupette noire, engoncée dans une doudoune rouge ou orange, portable en main à l’affût du WhatsApp « du bateau ». « On vit des moments de grâce intégrale, jubile-t-elle, avec tout ce qu’il a fait, il a déjà gagné. Il n’ y a pas que la victoire qui est jolie, je ne suis pas d’accord avec Malinovsky(2)»

Il aura aussi refait une cloison, recousu des voiles, réenclench­é ses pilotes et son électroniq­ue. Volé de deux secondes le départ et zoné dans les glaces interdites, puisqu’il s’était endormi. « Il est tout à la fois un ninja-ironman-McGyver », résume Nelson, son aîné. C’est plus que ça. Car il les a sorties, ses couilles, et pas qu’au mât, pour oser des routes originales et disruptive­s, où ça bastonnait le plus. « Il a du culot », observe Le Cam qui le voudrait vainqueur mercredi. « Il aime la vitesse, il adore parler voitures, il roule encircuit, ila tirésur le bateau, résume Arthur Hubert, l’un des boat-captain de Bureau Vallée 2. Dans le Sud il a traversé les autres en mode Taxi sur la corniche (3). » Il a gagné un peu plus le coeur de Servane, qui trépigne de bonheur mais qui n’a pas oublié les regards en coin des caméras dans le chenal de départ, qui se détournaie­nt vite sur le candidat suivant : « En gros c’était : Burton, projet minimalist­e, n’en attendez rien. »

À Paris, mi-septembre, « pressé, très pressé », il nous parlait de l’amour pour sa femme, du bateau Playmobil de son aîné, de son testament et, pas trop fort, d’une « cinquième place » qui serait mieux que son résultat d’il y a quatre ans (7e). Il avait zappé la Vendée Arctique, grosse course préparatoi­re de juillet. Il resterait à quai, en dernière minute, mi-septembre, du Défi Azimut, le dernier rush, faute d’assurance. « On fait avec nos cartes sans se plaindre » , se défend Servane. Ils ont un grand supporter, Michel Desjoyeaux, seul double vainqueur du Vendée : « Ils sont sympas et entreprena­nts. »

Le sens de l’entreprise, c’est de famille, des deux côtés. Voilà dix ans, les frangins Burton, parisiens formés en écoles de commerce, avaient sorti d’un hangar oublié un ancien bateau de Jérémie Beyou dégoté via leur paternel, Bureau Vallée, qui leur est toujours fidèle, et s’étaient lancés en fratrie dans la Transat Jacques Vabre.

Une balance entre la raison d’entreprise et la folie d’un skippeur

« On s’est fait cartoucher, c’était infernal, je me demandais ce que je foutais là, raconte Nelson, je bossais alors dans une agence de com, je voulais rentrer vendre mes balais à chiotte. » Servane poussait un enfant dans un landau rouge, fallait bien rendre service. Mais Loulou, lui, était définitive­ment vacciné au sel de mer, validant cette jeunesse à filer tous les week-ends en combi Volkswagen jaune jusqu’au bateau leplusproc­he.

Il y eut un Vendée trop court (quatre jours) par la faute d’un chalutier (2012), un autre respectabl­e (7e , 2017) et en même temps, avant le départ, l’option d’achat à 3 M€ prise sur le bateau à foils d’Armel Le Cléac’h, qui allait presque survoler le tour. « C’était un peu un coup de poker », admet Louis. Bureau Vallée a acheté le bateau. Il ne leur restera pas tant que ça pour le budget de fonctionne­ment, encore moins pour le développem­ent. Leur entreprise est un tout. Ou se mêlent le sociétal, la transmissi­on, la course, l’achat, la vente, la réparation. « Il est cap’ de faire 22 jours sur un bateau sans mât pour le ramener ici avec un moteur de cinq chevaux, note Servane, c’est pas de l’Imoca, mais on est bien obligé de faire différent. » Alors il a fallu du temps pour « trouver les manettes» ,dixitLouis, «dubeaubijo­u», dixit Servane, casser dès Roscoff sur une route du Rhum (2018), recomposer et redimensio­nner l’ équipe.

Aujourd’hui Servane, entre fierté et modestie, fait visiter leur entreprise, un atelier en plus ici, une salle de gym derrière un paravent. « Marche par marche » , répète-telle. Une balance entre la raison d’entreprise et la folie d’un skippeur qui toujours « joue » , qui encore « tente. » « Je suis mal placée pour le dire, conclut Servane, mais on dit de lui qu’il est brillant. Il ne renonce jamais, il cherche une solution. Il peut aussi être têtu à être con… Mais il est fun et jamais tu t’ennuies. »

Sa course a été tout sauf ennuyeuse.

(1) Elle est la cousine de Kevin Escoffier, le « miraculé » du Vendée Globe.

(2) Battu de 98 secondes par Mike Birch sur la route du Rhum 1978, Michel Malinovsky avait titré son livre Seule la victoire est jolie.

(3) Référence au film Taxi.

“En gros c’était : Burton, ,, projet minimalist­e, n’en attendez rien

SERVANE ESCOFFIER, SA COMPAGNE, À PROPOS DES COMMENTAIR­ES AU DÉPART DU VENDÉE

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À moins de mille kilomètres de l’arrivée, ce matin, Louis Burton, l’outsider à la barre de « Bureau Vallée 2 », conserve toutes ses chances de l’emporter aux Sables-d’Olonne.
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